Le secteur médiatique connaît depuis la révolution une période d’instabilité et de bouleversement marquée notamment par une situation extrêmement difficile pour les journalistes et les médias. Crise financière, dérives, « assaut » des chroniqueurs, notamment dans le paysage radiophonique, la formation des journalistes est sur le banc des accusés. Nos journalistes sont-ils bien formés ? Sont-ils au diapason de l’heure des transformations digitales ? Que manque-t-il à ce secteur pour améliorer le rendement des journalistes et la qualité des contenus présentés aux publics ? Saïd Ben Kraïem, directeur du Centre africain de perfectionnement des journalistes et communicateurs (Capjc), répond à nos questions.

Dans ce paysage médiatique et de formation des journalistes et des communicateurs, quelle place occupe le Capjc ? 

Pour notre cas, lorsqu’on évoque la formation des journalistes, on ne parle pas de leur formation initiale assurée principalement par l’Institut de presse et des sciences de l’information. Ici c’est la formation continue, c’est le perfectionnement des journalistes déjà en activité. 

Le rôle principal du centre, qui est défini dans son statut légal, n’est autre que la formation continue des journalistes et des communicateurs. Il est appelé aussi à faire des études sur le secteur médiatique tunisien. Sauf que sa vocation d’établissement public à caractère administratif porte deux faces, une positive et l’autre négative. Son caractère public lui permet d’assurer des formations à tous les journalistes et communicateurs tunisiens et même arabes et africains. Ces dernières années, on se contentait de former uniquement les journalistes tunisiens pour des raisons de moyens. Nous n’avons pas assez de moyens financiers pour assurer une logistique en cas de formation de journalistes étrangers. 

Il ne faut pas oublier que le Capjc est le seul centre public qui assure des formations de ce genre à l’échelle africaine. C’est une institution qui a quarante ans d’expérience. 

Pour le volet négatif, notre statut ne nous permet pas d’assurer pleinement notre mission, car on le gère comme une administration. Certaines procédures ne sont pas souples. Par exemple, lorsque je fais appel à des formateurs séniors tunisiens ou autres, je trouve des difficultés à les payer conformément aux normes et dispositions en vigueur. 

Nous avons proposé à l’autorité de tutelle de changer la vocation du centre, On essaye toujours de convaincre les autorités de l’importance d’une telle décision. Nous voulons un statut qui nous permette d’avoir une souplesse au niveau de nos actions, nous voulons avoir le statut d’une entreprise publique, car nous pourrons générer nos propres revenus avec des partenariats et des formations payantes.

Quelles sont actuellement vos principales activités ? 

Nos principales activités portent notamment sur des sessions de formation au profit des journalistes et des communicateurs. Ces trois dernières années, nous avons eu une activité assez intense grâce au programme d’appui aux médias tunisiens (Pamt).

Vos cycles d’information émane-t-ils des besoins des journalistes ou des critères des bailleurs ? 

Au fait, il y a du tout, nous sommes en contact direct avec les rédactions et nous avons fait des études portant sur les besoins des journalistes. Aussi, dans chaque formation on demande aux participants de remplir une fiche anonyme pour suggérer des formations selon leurs besoins. A travers ces éléments, on propose nos sessions de formation. 

Quel bilan faites-vous du Pamt ? 

C’était un programme géré par le Capjc et étalé sur quatre ans. Nous avons pu former plus de 1.600 journalistes qui ont bénéficié de formations transversales répondant aux besoins des rédactions, surtout en matière de nouvelles technologies. Nous avons aussi formé des formateurs, l’objectif était de créer un noyau de formateurs tunisiens en nouveaux médias. 

Tous les médias publics ont bénéficié aussi d’équipements, la Haica et l’Ipsi ont également eu accès à ces équipements. 

Nous avons également élaboré sept études portant sur différentes thématiques. On a essayé de contribuer à moderniser le secteur médiatique public. Mais je voudrais clarifier une question, le programme n’avait pas pour objectif dès le départ de résoudre les problèmes du secteur, mais plutôt d’appuyer et d’accompagner les médias publics. On ne peut pas compter sur des bailleurs de fonds étrangers pour réformer un secteur public. C’est une affaire tuniso-tunisienne. Cette réforme doit être le fruit de réunions des différents acteurs impliqués. Nous avons nos compétences, nos institutions et nous avons la volonté de réformer ce secteur qui émane de nos besoins. Nous n’avons pas besoin de programmes préétablis, car chaque pays a ses propres spécificités.

Sauf que 10 ans après la révolution, nous n’avons pas encore mis en place des politiques publiques en matière d’information et de médias. N’est-ce pas ? 

Justement, nous attendons toujours la mise en place de telles politiques. On parle toujours de réformes, mais nous ignorons ces politiques. On doit réformer le secteur sur des bases solides. Nous n’avons toujours pas de vis-à-vis  avant la révolution, c’était le ministère de l’Information qui a été supprimé au nom de la liberté de la presse, mais nous ne pouvions pas livrer le secteur à lui-même. Dans toutes les démocraties, il y a une structure qui se charge du secteur médiatique. 

Les médias sont, après tout, des entreprises qui nécessitent une visibilité et notamment une viabilité. Qui va gérer les médias publics ? Les directeurs de ces entreprises se trouvent sans vis-à-vis lorsqu’ils ont des problèmes d’ordre financier. Malheureusement dix ans après la révolution, on parle de la survie des médias. La liberté d’expression, c’est des médias solides et viables, on ne peut pas laisser ces médias publics vivre sur la mendicité. Aucun média public n’est capable d’honorer ses engagements financiers, notamment auprès de ses salariés. 

Je pense qu’il faut créer une structure chargée des médias publics. J’ai même pensé à un pôle médiatique public qui réunit tous les médias publics et l’agence TAP. Il y aura une synergie entre ces organes et on pourra tirer profit des expériences avec une seule direction générale. On assiste toujours à des demi-solutions pour résoudre les problèmes de ces médias. Prenons le cas de La Presse, on a procédé il y quelque temps à un plan de restructuration sociale au sein de SNIPE La Presse, une sorte d’assainissement de l’entreprise, mais nous avons assisté à une sorte de départ volontaire à la retraite. Le résultat : les meilleurs éléments et journalistes sont partis et nous avons eu un déséquilibre au niveau du personnel de l’entreprise. Tout cela pour dire que ces tentatives de réformes doivent émaner des besoins de la société avant tout. 

A vrai dire, notre secteur médiatique souffre de plusieurs problèmes et c’est une accumulation de soixante ans de régimes politiques qui ne croyaient pas en la liberté d’expression que ce soit avec Bourguiba ou Ben Ali. Pour mettre la main sur ces médias, ils ont joué la carte de la viabilité économique des médias, c’était une arme pour maintenir les médias dans une situation précaire. Avec la révolution, on a hérité de médias qui ne sont pas viables, les autorités publiques doivent repenser leur modèle économique, car nous parlons d’un secteur aussi important que l’éducation ou la santé. 

On dit tout le temps pourquoi dépensez-vous de grandes sommes pour un secteur qui ne produit rien ? Au fait si on suit cette logique, nous n’allons pas également financer les écoles, c’est un investissement à long terme. Il ne faut pas oublier également que la Constitution garantit un accès à l’information, comment peut-on avoir une information vérifiée sans médias ? 

Quels reproches peut-on faire à la formation des journalistes tunisiens ? 

Notre métier est évolutif. Ce n’est pas un métier statique, les journalistes doivent être au diapason de cette évolution. Les techniques de reportage qu’on enseignait il y a trente ans ne sont plus les mêmes aujourd’hui. On parle désormais de médias intégrés, les journalistes doivent apprendre toutes les techniques rédactionnelles et autres. Par exemple, un journaliste de télévision doit aussi écrire pour des supports électroniques. Écrire pour le web n’est pas la même chose qu’écrire pour le journal papier.

Il ne faut pas oublier aussi que notre métier exige un investissement personnel au-delà des cours donnés à l’Institut de presse. La culture générale, le background c’est à l’étudiant de l’assurer. Celui qui ne lit pas ne saura pas écrire. 

Dans le paysage médiatique tunisien, nous assistons à une forte présence des chroniqueurs. Cela s’explique-t-il par une faiblesse du rendement des journalistes ? 

Non ce n’est pas une question de faiblesse du rendement des journalistes. Cela s’explique principalement par le poids des annonceurs. A mon avis, ces chroniqueurs ont trouvé leur place dans les médias car les patrons de ces entreprises sont avant tout des investisseurs. 

Leur premier souci n’est pas de présenter un contenu de qualité au public.

Ces chroniqueurs suscitent la polémique et font le show par le biais de la provocation et du sensationnalisme, cela capte malheureusement le public au détriment d’une information de bonne qualité. 

Le patron de la chaîne pense que certaines dérives peuvent attirer les annonceurs. C’est une guerre sans merci entre les médias audiovisuels pour accaparer des taux d’audience. 

Mais tôt ou tard, je pense que ces pratiques médiatiques vont disparaître et que le public poussera vers des contenus de qualité. 

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