Pour comprendre la crise économique dans laquelle s’enfonce davantage la Tunisie, il faut savoir que le budget de l’Etat pour l’année courante a été élaboré en se basant sur l’hypothèse de la conclusion d’un accord de financement avec le Fonds monétaire international (FMI) d’ici au mois de mars prochain. Autrement, le pays fera-t-il face à un risque de défaut de paiement des dettes et des salaires ? Les experts s’inquiètent. Pour eux, le moment que tous craignent est imminent car la Tunisie est dos au mur. Explications.

En conviant le premier responsable de la centrale syndicale Noureddine Taboubi à une réunion de trois heures, le Chef de l’Etat, Kaïs Saïed, semble avoir compris qu’un conflit avec l’Union générale tunisienne du travail (Ugtt) dans ces circonstances n’aide en rien à faire face à la situation économique. Cette réunion s’apparente à un premier contact pour envisager les mesures douloureuses presque dictées par le FMI pour parvenir à un nouvel accord, indispensable pour les finances de l’Etat.

Tous les voyants économiques sont au rouge, un constat accentué par les risques financiers qu’encourt l’Etat tunisien, victime d’une masse salariale qui n’a cessé, depuis la Révolution, de gonfler. Au point qu’actuellement, la Tunisie souffre d’une masse salariale insoutenable, une des plus élevées au monde comparée au nombre d’habitants.

La Tunisie est-elle vraiment au bord de la faillite comme le font savoir certains acteurs de la scène politique ? Comment interpréter ces indicateurs économiques relatifs notamment à l’explosion de la masse salariale ? La Tunisie a-t-elle toujours une marge de manœuvre dans ses négociations avec le FMI ?

Pour l’expert en économie Sadok Jabnoun, «il faut toujours être prudent avec les termes et les appellations techniques, car le concept de faillite de l’Etat ne fait pas l’unanimité même dans les rangs des économistes».

Jabnoun explique à La Presse qu’actuellement, la situation reste difficile dans la mesure où la Tunisie fait déjà face à des problèmes structurels liés à son incapacité à passer à une économie de valeur ajoutée et de haute performance, accentués amplement par la crise pandémique, connue comme étant la crise du siècle. «La Tunisie dépend toujours d’une économie de service hautement importatrice et qui reste incapable de répondre à de telles crises. Les problèmes structuraux dont souffre la Tunisie sont notamment liés au coût du secteur public qui pourrait atteindre 50% du PIB, ainsi qu’à la masse salariale estimée à 14% du PIB en dépit des engagements faits auprès du FMI», détaille-t-il.

Cependant, pour notre interlocuteur, on ne peut pas parler de faillite de l’Etat mais plutôt d’une défaillance et de risques financiers liés à la capacité de l’Etat de répondre à ses engagements en matière d’endettement et de dépenses courantes. S’agissant des solutions, Sadok Jabnoun pense indispensable de prendre des mesures économiques et sociales douloureuses, à condition que la facture ne soit pas payée seulement par les couches sociales moyennes et vulnérables.

Pour l’autre expert, Ezzedine Saidane, la situation est encore plus alarmante. Si, selon ses dires, le temps urge, c’est que la situation est extrêmement difficile. Le très médiatisé économiste dresse un bilan inquiétant de la masse salariale en Tunisie. Il affirme que depuis 2011, plus de 250 mille fonctionnaires ont été ajoutés à la masse salariale déjà gonflée. Il déplore le constat selon lequel aucun gouvernement, depuis la révolution, n’a eu le courage d’alléger cette «lourde machine», devenue un fardeau financier pour l’Etat tunisien. «C’est d’ailleurs pour cette raison que l’Etat tunisien a toujours eu cette tentation maladive d’emprunter, car les différents gouvernements ont privilégié leurs propres intérêts et ont opté pour les solutions de facilité», regrette-t-il.

Qu’en pense le FMI ?

Dans le contexte tunisien, la bête noire du FMI reste la situation de la masse salariale. D’ailleurs, le représentant du Fonds monétaire international (FMI) en Tunisie, Jérôme Vacher, critique une «certaine gestion du budget de l’État», qu’il qualifie de «non exemplaire», dans une récente déclaration à l’agence AFP.

Le responsable du FMI en Tunisie a rappelé que «notre pays traversait déjà une période difficile avant la crise de Covid-19 » et n’a pas manqué de revenir sur «le poids considérable de la masse salariale de la fonction publique». «Ces 650.000 fonctionnaires représentent plus de la moitié du budget de l’État», rappelle-t-il.

En tout cas, les négociations avec le FMI sont actuellement au point mort. Si le gouverneur de la Banque centrale Marouane Abassi avait annoncé des prémices de dénouement, actuellement la Tunisie n’a plus de marge de manœuvre pour renforcer sa position dans ces négociations. Le FMI exige avant tout un allégement de la masse salariale, la suppression progressive de la compensation des produits de base et la restructuration des entreprises publiques avant tout nouvel accord. D’ailleurs, ce sont les axes présentés dans le document des réformes économiques établi par le gouvernement et qui sera prochainement présenté au FMI. Des réformes qui s’annoncent cruciales mais douloureuses sur le plan social. L’adhésion de l’Ugtt reste, donc, une condition nécessaire pour réussir cette étape.

Le dilemme des entreprises publiques

Le ministère des Finances a publié récemment un rapport sur les établissements publics annexé à la loi de finances 2022. Si le rapport présente des analyses financières de différents échantillons de ces entreprises, il fait état d’une situation le moins qu’on puisse dire dangereuse pour les finances publiques.

A titre d’exemple, le rapport fait savoir que le découvert bancaire de seulement 80 entreprises publiques, objet de l’échantillon, s’est accru en moyenne mensuelle sur la période 2018-2020 de 647,7 à 1080,0 MD, soit une aggravation très soutenue de 60,0%.

De même, les dettes fiscales des entreprises publiques sont estimées en 2020 à 2680,5 MD et représentent 41% du total des dettes de celles-ci envers l’Etat. La Cnrps est l’établissement public le plus endetté envers l’Etat pour 1250,1 MD suivie de la Transtu (830,0 MD) et l’Etap (471,4 MD).

S’agissant de la masse salariale, à elle seule la Société tunisienne de l’électricité et du gaz (Steg) renferme un volume de salaires estimé à 575 millions de dinars en 2019, suivie de la Compagnie des phosphates de Gafsa (300 millions de dinars) et de Tunisie Télécom (297 millions de dinars).

Il faut rappeler dans ce contexte inconfortable pour l’Etat tunisien que selon une enquête réalisée par l’Institut arabe des chefs d’entreprise (Iace) et le World Economic Forum, en Tunisie, l’effondrement de l’Etat constitue la menace la plus probable pour les deux prochaines années.

Pour la Tunisie, les résultats de cette 17e édition du rapport sur les risques mondiaux publié par le World Economic Forum montrent un classement des principaux risques différents de la tendance mondiale. «Seulement cinq autres pays (Liban, Venezuela, Nicaragua, Pérou et Honduras) classent l’effondrement de l’Etat comme premier risque», souligne cette enquête.

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