Il s’agit du point de départ de tout le processus électoral annoncé par le Président de la République en décembre dernier. Son objectif étant de prendre connaissance des orientations de la population, notamment les jeunes Tunisiens, en matière de réformes économiques et politiques. Cette nouvelle approche ne fait pas pourtant l’unanimité.

Prenant la parole lors de la dernière réunion du Conseil ministériel, le Chef de l’Etat Kaïs Saïed a encore une fois fait la promotion d’une telle initiative visant à impliquer le plus grand nombre de Tunisiens dans le processus engagé par le 25 juillet et notamment dans le calendrier électoral qui sera, conformément à la vision présidentielle, couronné par un référendum populaire et par des élections législatives anticipées.

Alors que la plateforme dédiée à cette e-consultation nationale était accessible depuis seulement le 15 janvier dernier, les premiers résultats sont tombés et sont interprétés par le locataire de Carthage. «82% des Tunisiens préfèrent le système présidentiel, 92% ont voté pour le retrait de la confiance au Parlement, 89% ont exprimé leur manque de confiance dans la justice et 81% ont approuvé le système de vote individuel», a laissé savoir le Président de la République lors du Conseil ministériel tenu jeudi dernier. Ces chiffres expriment en effet les orientations des premières personnes ayant participé à cette consultation que le Président de la République a qualifié d’initiative réussie, soulignant la transparence et la crédibilité des chiffres avancés.

S’agissant des affaires religieuses, toujours selon les affirmations du Président de la République, les citoyens sondés préfèrent que ce soit l’Etat qui les gère. Quant aux réformes à entreprendre, ils ont donné la priorité à la réforme du Code électoral, de la loi sur les partis, de la loi sur les associations et de la justice.

«Certains ont tenté d’entraver cette consultation par tous les moyens. Les résultats préliminaires de la consultation tendent vers un régime présidentiel, ces chiffres ne sont pas falsifiés.  L’objectif était de faire échouer cette initiative, et nous remercions la Cheffe du gouvernement et les autres personnes impliquées pour leurs efforts. Nous avons nos propres conceptions du pouvoir pour améliorer le quotidien des Tunisiens pour qu’ils puissent vivre dignement dans leur pays», a-t-il ajouté.

Une faible cadence ?

En dépit de l’importance de l’enjeu, c’est l’avenir des Tunisiens qui est mis en jeu. Les premiers jours de cette consultation n’ont pas connu de raz-de-marée. Hier vendredi, le site indiquait à 13h la participation de 109.195 personnes dont 84.497 hommes et 24.698 femmes, soit environ 1,4% des individus majeurs recensés en 2018. 

S’agissant des tranches d’âge, les 30-39 constituent la majorité des répondants (31,7%) contre seulement 0,7% des moins de 20 ans. Les seniors de plus de 60 ans représentent, cependant, 10,5%. 

Aussi, le gouvernorat de Tunis renferme le plus grand nombre de participants avec plus de 15 personnes ayant répondu à ces questions, contre seulement 892 à Tataouine par exemple. A Sidi Bouzid, bastion de la Révolution tunisienne, seulement 3.660 personnes ont participé à cette e-consultation contre plus de 10 mille personnes à Sfax, deuxième agglomération en Tunisie.

En ligne depuis le 15 janvier, le questionnaire doit conduire à une réforme de la Constitution de 2014 et à des élections législatives anticipées d’ici au mois de décembre prochain. Pourtant, l’initiative du Président de la République connaît une grande opposition. 

En marge de sa visite, vendredi, à Gafsa, le premier responsable de la Centrale syndicale, Noureddine Taboubi, a plaidé en faveur d’un processus participatif qui réunit les différentes forces présentes sur la scène nationale. S’il affirme que son organisation n’est pas contre cette initiative, il explique qu’elle ne peut pas remplacer le dialogue entre les différents protagonistes dans une approche participative. Mais il faut rappeler que même avant les événements du 25 juillet, l’Ugtt avait à maintes reprises exprimé son opposition à cette initiative. Pour cette organisation, elle ne peut pas remplacer les canaux de discussion et de consultation classiques.

Disparités régionales

Cette initiative fait également face à une opposition féroce de la part de la sphère politique. C’est notamment le parti Ennahdha qui mène un combat sans merci contre cette e-consultation, faisant usage de tous les moyens. Le parti avait même appelé les Tunisiens à boycotter cette plateforme, la considérant comme «une continuation de la déviation du pouvoir, une mise en place d’un régime individuel autoritaire et un coup porté aux mécanismes d’action démocratique». Il s’agit, selon le mouvement, de tout un projet global visant à démanteler les institutions étatiques, et une volonté claire de bloquer toute opportunité de gérer la crise par le dialogue et la négociation.

Pour le Parti destourien libre (PDL), cette consultation vise à concrétiser «le projet personnel du Président de la République», mettant en garde contre «l’exploitation des données des participants à des fins électorales et politiques».

La société civile a également pointé des risques d’exploitation des données des personnes participantes. L’ONG I Watch a appelé aussi à boycotter la e-consultation nationale. Elle craint que cette plateforme électronique ne se transforme en base de données exploitable à des fins électorales. Elle fait état de l’absence de garanties de protection des données personnelles, dénonçant l’absence de transparence dans la mise en place de cette plateforme.

Réagissant à cette polémique, l’Instance nationale de protection des données personnelles (Inpdp) a assuré que la consultation nationale ne traite pas de données dévoilant l’identité des répondants. Elle rassure que la plateforme de la consultation électronique ne traite pas de données personnelles.

Mais encore, faut-il le dire, cette initiative, projet personnel du Président de la République, serait victime des disparités régionales au niveau de l’accès à Internet. En effet, si l’émergence des nouvelles générations de technologies de l’information et de la communication peut être un facteur aggravant les déséquilibres régionaux en Tunisie, cette plateforme pourrait accentuer ce constat dans la mesure où elle traite des enjeux cruciaux pour l’avenir des Tunisiens. Si à Tunis, le taux d’accès à Internet est de l’ordre de 64%, dans certaines localités de Kairouan ou de Kasserine, ce taux descend jusqu’à moins de 10%. Aussi, la question de l’analphabétisme numérique pourrait biaiser les résultats de cette initiative, sachant que certaines personnes sont dans l’incapacité de manipuler les terminaux technologiques. D’ailleurs, les premiers chiffres, comme présentés, font état de larges disparités régionales et d’une faible participation des personnes âgées. 

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