Pourquoi en Tunisie la production des énergies renouvelables et notamment de l’énergie solaire peine à répondre aux aspirations des populations locales ? Comment se fait-il que ce grand potentiel solaire ne se transforme pas en un moyen de développement régional ? Qui fait face à ce passage au mix énergétique qui s’annonce crucial pour une économie aussi vulnérable ?  La Tunisie peut-elle compter sur ces énergies pour renforcer le principe de justice sociale, notamment en matière d’accès aux énergies et aux ressources en eau ? Enquête *.

A Thala, dans le gouvernorat de Kasserine, dans le centre-ouest, le quotidien des villageois n’est guère facile. Mahdhia, une femme au foyer, peine, chaque matin, à avoir de l’eau pour nettoyer sa maison, mais surtout pour donner à boire à ses quatre enfants. « On sait faire de la chirurgie à distance, on a marché sur la lune, mais dans notre village et dans nos écoles, on n’a pas d’eau courante », témoigne-t-elle.

En Tunisie, dans certaines localités comme Thala, la moitié des écoles ne sont pas reliées au réseau d’eau potable. Le gouvernement, faute de moyens, peine à raccorder ces villages aux conduites d’eau potable, d’où une situation de crise chronique. Pourtant, le pays semble passer à côté d’un atout majeur, les énergies renouvelables. Des énergies qui pourraient constituer un levier de développement dans ces régions au vu de leur grand potentiel en matière de production d’électricité mais aussi de création de sources d’eau potables. Autant dire que dans de nombreuses régions du pays, l’accès aux énergies et aux ressources en eau est à l’origine d’une tension sociale chronique.

En effet, vous entendrez souvent les citoyens dire Kass-Rajaa (« marche-arrêt »), une expression qui désigne les fréquents délestages électriques liés au rationnement de l’énergie électrique. C’est un problème commun à de nombreux pays du continent et, plus généralement, aux pays en développement. Sauf que la Tunisie dispose de nombreux atouts en matière de production d’électricité à partir des énergies renouvelables, notamment solaire. De ce fait, l’accès aux énergies et la production d’électricité par leur biais deviennent un enjeu social et de développement, plutôt qu’une question purement technique ou économique.

La Tunisie dispose d’un grand potentiel en matière de production d’énergies renouvelables grâce notamment à un emplacement géographique assurant de longues journées ensoleillées. Le pays vise d’ailleurs à réduire son déficit énergétique causé notamment par sa forte dépendance à la production d’électricité à l’aide du gaz importé, en recourant aux énergies renouvelables. Cette stratégie vise la réduction de la densité énergétique de 3% au cours de la période 2016-2030, qui permettra une économie d’énergie de 30% et une production d’électricité à partir des énergies renouvelables de 30% à l’horizon 2030.

Sauf qu’en dépit de ce fort potentiel reconnu même à l’échelle régionale, notamment par l’Allemagne qui souhaite profiter de ces atouts, la Tunisie peine à renforcer son infrastructure de production d’énergie solaire à cause notamment d’un cadre légal parfois inadéquat et compliqué, mais surtout l’implication de plusieurs intervenants dans ce dossier. Pourquoi en Tunisie, la production des énergies renouvelables et notamment de l’énergie solaire peine à répondre aux aspirations des populations locales ? Comment se fait-il que ce grand potentiel solaire ne se transforme pas en un moyen de développement régional ? Qui fait face à ce passage au mix énergétique qui s’annonce crucial pour une économie aussi vulnérable ?  La Tunisie peut-elle compter sur ces énergies pour renforcer le principe de justice sociale, notamment en matière d’accès aux énergies et aux ressources en eau ?

Ces dernières semaines, le gouvernement tunisien a mis en place un programme portant sur l’accélération des projets de production d’énergies renouvelables et notamment l’énergie solaire, dans une tentative de rattraper le retard accusé dans leur promotion. Si le pays dispose d’un important potentiel de développement notamment dans l’éolien et le solaire, et s’est doté d’une loi-cadre promulguée en 2015 définissant un socle juridique nécessaire à la mise en place de projets d’énergie renouvelable privés, la première session d’appels à projets sous le régime des autorisations a été lancée en novembre 2017 pour une capacité installée de 140 mégawatts dans un premier temps.

Au fait, en Tunisie tout l’enjeu réside dans la réduction du déficit énergétique causé notamment par le secteur de l’électricité qui est caractérisé par une très forte dépendance au gaz naturel, une absence d’interconnexion avec l’Europe, une absence de grandes capacités de stockage et une pointe de jour qui ne se manifeste que pendant l’été et qui est lié massivement à l’utilisation de la climatisation. A l’été 2017, la Société tunisienne de l’électricité et du gaz (Steg) avait enregistré une pointe de consommation de 4 025 MW, dépassant ainsi la valeur de 3 900 MW initialement prévue. Ce pic de demande mobilise ainsi une bonne partie du parc en turbines à gaz seulement pendant la période estivale, ce qui constitue une perte pendant le reste de l’année.

En deçà des attentes

Selon des données officielles auxquelles nous avons eu accès, en 2017, la puissance installée en énergies renouvelables représente seulement 3% de la puissance totale, soit 311 MW. Cette capacité installée est répartie entre l’éolien (244 MW), l’hydraulique (62 MW) et le photovoltaïque (5 MW). Même si ces données paraissent compliquées, il faut noter que les capacités déjà installées en matière de production d’électricité par énergie solaire ne parviennent pas à répondre aux exigences des populations locales en matière d’accès aux énergies et aux ressources en eau. A titre d’indication, cette puissance totale couvre à peine les besoins de cinq à six grands villages du nord-ouest tunisien.

Ainsi, en dépit de ces atouts, les projets de production des énergies renouvelables sont toujours confrontés à des problèmes de taille, et par conséquent, l’Etat peine à atteindre son objectif d’ici à 2030. La situation s’explique au fait par le manque de financement de ces projets mais surtout par la question de monopole exercée par la Société tunisienne de l’électricité et du gaz (Steg) qui vise toujours à bénéficier de ce secteur de production d’électricité et notamment de son transport étant donné le fait que le réseau national de raccordement en électricité lui appartient. 

Or, il existe une alternative à la fois écologique et économique pour la production d’électricité, compte tenu de la baisse constante des prix pour les systèmes photovoltaïques. Pourtant, malgré des conditions géographiques optimales, les capacités photovoltaïques actuellement installées se limitent à 35 mégawatts. Un renforcement des investissements publics et privés est nécessaire afin d’accroître la part des systèmes photovoltaïques. « Cela passe impérativement par l’amélioration du cadre juridique et administratif, une offre de services centrés sur les clients dans le secteur privé ainsi qu’une croissance du marché bien installée dans les régions défavorisées », explique à ce sujet un responsable auprès de l’Agence nationale pour la maîtrise de l’énergie (Anme).

Au fait, le principal premier obstacle au développement de l’énergie renouvelable n’est autre que le financement auquel sont confrontés les investisseurs et les jeunes entrepreneurs. En effet, les banques et les bailleurs de fonds considèrent ce genre de projets, lancés dans le cadre de contrats conclus avec la Steg, comme des projets à risque et refusent par conséquent de les financer. Sous le couvert de l’anonymat, un haut responsable d’une banque publique confirme ce constat. Pour lui, son établissement évite d’accorder des prêts pour ce genre de projet, car consciente des problématiques au niveau des contrats signés entre les investisseurs et la Steg, cette banque voudrait minimiser les risques liés à l’octroi des financements. « Ce n’est pas une question de manque de confiance au secteur, mais c’est plutôt des garanties que nous voulons avoir. Il n’est pas normal que des centrales solaires prennent jusqu’à trois ans pour parvenir à un accord avec la Steg en vue de leur raccordement », explique-t-il.

En effet, le problème de retard enregistré dans le raccordement des centrales solaires au réseau électrique de la Steg bloque les projets de ce genre et ne permet pas à l’investisseur d’honorer ses engagements envers les banques. C’est en tout cas ce qui explique l’arrêt de la majorité des projets de production d’énergie solaire. A l’exception d’une seule centrale, située dans le nord du pays, et qui est raccordée au réseau de la Steg, les autres centrales ou les projets de construction d’installations de ce genre sont à l’arrêt pour des raisons administratives ou financières.

Au fait, pour la Steg, ou du moins pour ses syndicalistes, tout le blocage réside dans la question de la privatisation de la production d’électricité en Tunisie. Ces derniers estiment que l’octroi d’autorisations à des privés pour produire de l’électricité solaire met à mal les équilibres financiers de ladite société. Le principal souci concerne le coût de transport de l’électricité produite par le biais des stations photovoltaïques exigé par la Steg et qui pourrait réduire de manière significative la rentabilité de ces projets.

D’ailleurs, un responsable à la Fédération générale de l’électricité et du gaz relevant de l’Union générale tunisienne du travail (Ugtt) nous explique que la Steg n’acceptera pas le raccordement de certaines stations tant que la loi qui organise la production d’électricité par énergie solaire n’est pas revue de manière à garantir les droits de la société.

L’accès à l’énergie, une question de justice sociale

En Tunisie, la transition énergétique n’est pas seulement une question technique. C’est aussi un problème social qui implique une lutte contre les inégalités en vue de promouvoir plus de justice sociale. Le pays fait face à une grande disparité régionale au niveau de l’accès aux énergies mais aussi aux ressources en eau.

Recourir aux énergies renouvelables pourrait rompre l’isolement de certaines populations, dans la mesure où les panneaux photovoltaïques peuvent contribuer à la production d’électricité, mais aussi d’eau, par le biais des forages photovoltaïques et rendre ces villageois assez autonomes. L’objectif est alors de trouver un modèle capable à la fois de respecter les limites planétaires et de permettre à chacun de répondre à ses besoins, de manière à vivre une vie digne et confortable mais surtout atteindre son autonomie, face à un pouvoir hautement centralisé. C’est en tout cas l’idée que soutien Mohamed Hedi Khemisi, expert en énergie.

Selon ses explications, en Tunisie, l’accès à l’eau devient en effet une préoccupation sociale majeure pour l’Etat comme pour les populations. Au Sénégal par exemple, il précise qu’un système de pompe solaire a été inauguré sur le canal de Khor-Bango dans la commune de Saint-Louis. L’installation de 14,8 kW est alimentée par un réseau de panneaux photovoltaïques qui permettra de fournir l’énergie nécessaire au pompage de 2.000 mètres cubes d’eau par jour. La mini-centrale est au service de l’activité agricole locale et desservira quelque 400 maraîchers qui sont installés dans un périmètre allant jusqu’à sept kilomètres du canal. A cet effet, il reconnaît que ce genre d’installations pourrait constituer une opportunité pour rompre l’isolement des villages les plus éloignés. Mais, il pointe un cadre légal manquant. « Faute de réglementation, les villageois ne peuvent pas accéder à ce genre de projet, qui nécessite aussi des fonds. Il y a plusieurs parties impliquées comme le ministère de l’Agriculture, la Sonede, la Steg, la situation est vraiment compliquée », regrette-t-il.

Cependant, en Tunisie, des villageois ont procédé à ce genre d’installations mais elles ont été rapidement démolies par les autorités, dans la mesure où elles sont considérées comme anarchiques, les forages et les pompages d’eau nécessitent impérativement l’aval de la Steg et notamment du ministère de l’Agriculture et des Ressources hydrauliques.

« L’utilisation de l’énergie solaire pour la production d’eau afin d’augmenter les rendements agricoles. Cette approche permettra de développer un modèle de financement innovant pour l’accès à des pompes à eau de grande puissance pouvant servir d’alternative aux pompes diesel », explique pour sa part Mounir Mhadhbi, ingénieur agricole s’activant dans la région de Medjez El Bab, dans le nord-ouest du pays.

En effet, une alimentation énergétique fiable et un accès régulier à l’eau contribuent largement à la mise en place de projets industriels ou agricoles pouvant devenir un levier de développement dans ces régions, malheureusement isolées. C’est, en effet, ce genre d’initiatives qui peuvent améliorer le quotidien de Mahdhia, elle qui, entre-temps, lutte chaque jour pour l’accès à un droit basique : avoir de l’eau courante chez soi !

*Initiative soutenue par MédiaLab Environnement, un projet CFI

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