La Renaissance fut dans l’histoire de l’Occident un moment crucial : celui à la fois d’un retour profane à l’universalité de l’homme et d’un renouveau de l’art antique. Elle eut ses figures emblématiques, ainsi que de lointains précurseurs qu’on ignore souvent. A tort. Mais derrière ses conquêtes éblouissantes sur le terrain de l’art, se cache une perte…

Ph : Savez-vous quel rôle nous Tunisiens avons joué dans l’apparition de la Renaissance ?

Po : Je vois que tu es d’humeur badine aujourd’hui : c’est une blague ! Les théologiens de l’islam avaient procédé à une liquidation en règle de tout ce qui, de près ou de loin, se rapportait à ce que les Européens appellent la «culture classique». Or la Renaissance est un phénomène à la fois intellectuel et artistique qui a vu le jour à la faveur d’une redécouverte de cette culture gréco-latine, dont les figures les plus connues vont d’Homère à Cicéron et Sénèque. Chez nous, le simple fait de s’y intéresser expose encore à l’accusation —implicite— d’égarement dans les zones sombres de la jâhiliyya… Et la jâhiliyya des infidèles est doublement jâhiliyya, n’est-ce pas !

Ph : Et pourtant…

Po : Et pourtant quoi ?

Ph : Hé bien, vous savez peut-être qu’avec la Renaissance apparaît l’humanisme. Le mot n’avait pas aux 15e et 16e siècles le sens qu’il a aujourd’hui. Il était lié aux «humanités», c’est-à-dire aux lettres classiques, mais portait quand même cette affirmation que ce qui importe, c’est l’homme : quelle que soit sa provenance et quelle que soit sa condition. Or on doit à un poète natif de Carthage une formule qui a servi de référence à ce mouvement. La formule est la suivante : «Je suis homme et rien d’humain ne m’est étranger». Ce poète, dont on pense qu’il était berbère, c’est Terence…

Po : Je dois avouer, de façon honteuse, que ce nom m’est peu familier. C’est sans doute une lacune coupable, mais j’en rends aussi responsable cette culture de la censure dans laquelle on a baigné, et qui n’épargnait pas de ses ratures les célébrités issues de la terre qui est la nôtre… Terence ! A quelle époque a-t-il vécu ?

Ph : Au deuxième siècle avant Jésus-Christ… Il s’est surtout fait connaître comme dramaturge, auteur comique : ses pièces n’ont pas été perdues. Mais voilà : à travers lui, l’humanisme a reçu l’une de ses premières formulations qui devait ensuite traverser les siècles. Cela étant dit, il y a un autre biais par lequel nous avons pris part à la Renaissance…

Md : Si tu inclus dans la Renaissance le retour d’une certaine pensée scientifique, alors il faudrait mettre sur ta liste la traduction de l’arabe vers le latin de certaines œuvres, en particulier médicales. Il y avait une fameuse école de médecine à Kairouan dont les représentants sont passés à la postérité…

Ph : La traduction des œuvres en langue arabe vers le latin s’est opérée en trois points différents de l’espace méditerranéen : le saviez-vous ? A l’ouest, il y avait l’Andalousie, à la faveur de la «Reconquista», qui s’achève sur le plan militaire en 1492 avec la chute de Grenade. A l’est, il y avait les anciens royaumes chrétiens qui, par les Croisades, s’étaient établis dans la région allant du nord du Sinaï au sud à l’actuelle frontière irako-turque au nord : leur existence ne fut pas longue mais, même après leur disparition, des communautés se sont maintenues autour des lieux saints chrétiens, auxquelles se sont mêlées les anciennes communautés chrétiennes autochtones qui avaient résisté à l’islamisation. Tout cet ensemble représentait, à travers le pèlerinage des lieux saints du christianisme, un point de contact entre Occident chrétien et Orient musulman, et ce point de contact était aussi un point de traduction. Et puis, beaucoup plus près de nous, il y avait la Sicile… La Sicile a été conquise par les Aghlabides au 9e siècle contre les Byzantins. Ils y ont fondé l’Emirat de Sicile, qui était donc, au départ en tout cas, une province dépendant de Kairouan. Avec le temps, une population musulmane sunnite y devient prépondérante, et elle cohabite avec des populations chrétiennes —à la fois latines et grecques— et juives également… Quel rapport avec la Renaissance ? La Sicile tombe sous domination normande en 1091. Il y a désormais un royaume normand de Sicile. Or ce royaume maintient le caractère pluriethnique et plurireligieux de la population. La langue de l’administration demeure l’arabe. Alors même que les Normands avaient pour mission de ramener l’île dans le giron catholique ! C’est le côté anecdotique, bien que l’anecdote ait toute son importance ici… L’essentiel est que, à partir de la Sicile, va prendre forme un modèle politique qui se maintiendra au-delà de la période normande et qui va culminer sous le règne de Frédéric II, qui est un personnage clé…

Po : Oui, à ne pas confondre avec son homonyme tardif, qui jouit également d’une certaine notoriété dans l’histoire allemande du 18e siècle.

Ph : Celui dont je parle est à la fois roi de Sicile et empereur du Saint-Empire romain germanique dans la première moitié du 13e siècle.

Md : En quoi est-ce qu’il a joué un rôle particulier du point de vue de la Renaissance ?

Ph : En ce qu’il incarne l’exemple de l’homme politique qui est à la fois militairement intrépide, curieux des arts et des cultures dans leur diversité —il parlait l’arabe et commerçait avec l’Orient musulman, mais ses connaissances linguistiques couvraient aussi le grec, le latin, le sicilien et l’allemand— et qui affichait enfin une telle indépendance à l’égard de l’autorité du pape qu’il avait reçu de ce dernier le surnom d’Antéchrist… Autre chose qu’il est utile de savoir : Frédéric II est, par sa mère, le petit-fils de Roger II de Normandie, dont les côtes tunisiennes ont eu à subir les attaques meurtrières à l’époque ziride, mais qui n’en était pas moins un représentant de cet Etat pluriethnique et arabophone que j’évoquais tantôt. Lorsque, laissant le trône de Sicile à son fils Henri, Frédéric II va se faire sacrer empereur à Aix-la-Chapelle —Aachen en allemand—, c’est du manteau de couronnement de son grand-père Roger qu’il se revêtira pour recevoir la couronne. Et ce même manteau de Roger II de Sicile va servir au couronnement de tous les empereurs après lui jusqu’au… 18e siècle ! 

Md : Et quelle est, en fin de compte, notre part dans la genèse de la Renaissance ?

Ph : Notre part vient du fait que c’est la province aghlabide que fut la Sicile qui a constitué le terreau d’un modèle politique pluriethnique qui s’est affirmé contre l’autorité papale. C’est ce modèle politique qui, sous le règne de Frédéric II, a servi, nous le disions, de lieu où était menée l’activité de traduction des œuvres en langue arabe, en même temps que de redécouverte de la culture antique «païenne»… Le couple formé d’un côté par le modèle politique hérité de l’émirat de Sicile et, de l’autre, par la figure marquante et insoumise de Frédéric II, c’est cela qui a servi de référence, plus tard, à ces petits Etats de la péninsule italienne —Florence, Venise, Gênes…— lorsque, à leur tour, ils auront le projet d’ouvrir largement en leur sein les portes à un réveil de la culture classique et à un ressourcement de l’art à partir de la Grèce et de Rome.

Md : La Sicile a été l’ancêtre précurseur ! En somme, nous avons fourni le modèle politique mais ce sont les autres qui ont su en tirer le miracle artistique et intellectuel.

Po : Même chose avec l’Espagne et ses philosophes : c’est en Occident que la pensée d’Averroès a connu un vrai destin. Même combattue par des gens comme saint Thomas d’Aquin, elle a joué un rôle essentiel dans l’affirmation de l’autonomie de l’université européenne face aux prétentions de l’Eglise à la régenter. La liberté dont jouit aujourd’hui l’intellectuel européen et dont il a joui dans le passé a une dette non négligeable envers le personnage d’Averroès ! Là où, en Europe, le philosophe andalou a su imposer l’autorité d’Aristote face à celle de l’Eglise, chez nous, en terre d’islam, la réponse a été l’accusation d’impiété et l’autodafé de ses livres.

Ph : Trêve de lamentations. Ces considérations sur la Sicile n’avaient pas d’autre but dans mon esprit que de montrer comment en Occident la Renaissance survient à la faveur d’une insurrection contre l’ordre de la papauté. Alors même que cette papauté jouera à son tour un rôle dans l’essor des arts, puisque certains papes seront d’illustres mécènes, comme Léon X.

Po : Sans doute que ce mouvement de retour vers l’art de l’antiquité s’est révélé tellement puissant que l’Eglise elle-même, qui l’a combattu au départ, s’est laissé gagner par lui, en cherchant peut-être à le christianiser.

Ph : La puissance et la rivalité de ces petits Etats ont été de la partie pour conférer de l’ampleur à ce phénomène intellectuel et artistique qui s’est propagé ensuite dans presque toute l’Europe. Le talent des Raphael, Michel Ange, Léonard de Vinci et les autres a apporté bien sûr sa contribution. Il demeure que, pour nous, il y a eu perte, comme nous l’avons dit. C’est le paradoxe de ce moment prodigieux. Les germes de l’esthétique du sujet sont déjà là en cette période de la Renaissance, et c’est ce sur quoi je voulais m’expliquer.

Md : Oui, nous étions d’accord pour dire aussi que l’évolution de l’art en Occident a été marquée par l’asphyxie de l’expérience chrétienne du beau de la part de l’Eglise elle-même, alors que c’est elle qui, à ses débuts, avait été le vecteur principal de cette expérience.

Ph : C’est de mon point de vue l’événement central : comment s’est opéré ce retournement fâcheux, qui nous a privés tous du spectacle d’une expérience fondamentale du beau, qui est bien sûr à reconstruire aujourd’hui.

Po : Retournement fâcheux : voilà qui sonnerait de façon étrange dans l’oreille de quelqu’un de cultivé qui surprendrait nos propos sur ce thème de la Renaissance. Quelles divagations, se dirait-il : la Renaissance, un retournement fâcheux ?!

Ph : Les gens cultivés sont souvent des gens qui adhèrent sans difficultés aux mythes de la modernité. Ils ont leurs propres croyances. Notre rôle est de ne pas trop nous en préoccuper. De la même manière, l’idée que cette expérience —de naissance chrétienne— nous importe peut aisément passer pour une forme de désertion de notre territoire culturel et religieux. La réalité est que le beau —dont nous disons avec Dostoïevski qu’il est seul ce qui peut sauver le monde— ne peut retrouver toute sa vigueur que dans le jeu devenu fécond entre son expérience orientale —celle de la représentation impossible— et son expérience occidentale — celle de l’agonie et de la résurrection. C’est pourquoi l’éclipse de l’expérience occidentale dans son originalité ne peut pas nous laisser indifférents. Et le fait qu’elle ait partie liée avec le christianisme ne doit pas de son côté constituer un obstacle à notre intérêt.

Md : Mais est-ce qu’il n’y a pas quelque part du bon dans le fait que, à la faveur de sa crise, cette expérience du beau soit amenée à se dégager de son écorce religieuse ?

Ph : Qu’elle s’en libère pour se retrouver, c’est ce qu’on souhaite. Mais qu’elle s’en libère pour se perdre dans les eaux troublées de la décadence, c’est ce qui est à redouter.

Md : On ne se retrouve pas sans s’être perdu.

Ph : Certes. Mais on ne se retrouve pas non plus si vient à manquer la volonté de se retrouver. Or cette volonté ne s’affirme à son tour qu’en revenant, pour le corriger, sur le chemin où l’on s’est égaré. Voilà pourquoi il me semble important de comprendre ce que j’ai appelé le «retournement fâcheux».

Po : Cette démarche rétrospective ne dispensera pas d’une démarche prospective, par rapport à laquelle notre rôle serait d’encourager cette expérience à se réinventer, dans ses aventures les plus modestes : dans un poème, une chanson, un roman… J’ajouterais que notre action de soutien serait d’autant plus juste et pertinente qu’elle s’exercerait à partir d’une position elle-même ancrée dans l’expérience orientale, laquelle a besoin elle-même, pour retrouver sa vigueur, d’être réinvestie…

Md : D’où notre question de départ, aux tous débuts de nos rencontres : pourquoi la tragédie est-elle absente de la littérature et de la dramaturgie arabes ? Mais, au vu de ce que nous nous sommes dit entre temps, je me garderais à présent de faire de sa présence un impératif. Je ne sais pas si vous partagez mon avis : en ce qui me concerne, je considère que l’intérêt pour la tragédie devrait s’inscrire chez nous dans cette attention que nous portons à l’expérience occidentale du beau, en tant précisément qu’elle n’est pas la nôtre et qu’elle nous importe cependant. Il y a dans l’expérience occidentale du beau tout un cheminement dans lequel la tragédie joue un rôle essentiel mais où elle représente une simple étape. Plus que sur la tragédie, c’est sur le cheminement dans son ensemble que nous devons concentrer notre réflexion. Mieux nous le comprendrons, y compris dans ses déviations et ses errements, plus nous serons portés à nous réapproprier notre propre expérience, en la débarrassant elle-même de son enveloppe religieuse… Il y a là une difficulté logique dont vous me direz peut-être ce que vous pensez, mais il me semble que la réappropriation de l’expérience orientale sert à la fois de condition —permettant d’une part de se prémunir du danger qui consiste à aller s’exiler sur les terres de l’autre et, d’autre part, d’apporter son aide à partir d’une position de stabilité suffisamment forte— et de but, en ce sens que c’est par le biais de cet effort de compréhension de l’expérience de l’autre que se donne à saisir la vérité de notre propre expérience. Comment concevoir que le but soit en même temps la condition ? On pourrait y voir un cercle, mais ce cercle n’est pas vicieux, et l’impossibilité logique n’est pas impossibilité réelle.

Ph : Merci de ces remarques, qui nous rappellent que nos vagabondages ne perdent pas de vue ce que nous nous sommes fixé comme cap, dans la transformation naturelle que peut connaître ce dernier au fil de nos échanges. Je partage tout à fait ton point de vue sur ce qui est notre vrai rôle…

Po : Si telle est bien la position qui doit être la nôtre, alors il faudrait se demander ce que signifie le fait que nos échanges se déroulent en langue française et s’il n’y a pas là un manquement au devoir de «réappropriation de l’expérience propre». Nous avons déjà évoqué cette question, mais je crois utile d’y revenir après cette mise au point qui vient d’être faite et à laquelle je souscris aussi… Je dis ça tout en gardant vive une curiosité au sujet du «retournement fâcheux»…

Md : Le retour à la langue arabe ne serait qu’une forme de fidélité à la version largement corrompue de l’expérience orientale du beau. Il ne faut pas se leurrer : cette expérience a connu sa propre défiguration, et le recours à la langue arabe risque beaucoup plus de nous pousser à relancer la défiguration qu’à engager la vraie réappropriation.

Po : Supposons ! En quoi est-ce que nous ne tombons pas dans l’autre danger, qui est de s’exiler sur les terres de l’autre, selon la formulation que tu viens d’utiliser ?

Md : C’est un risque que nous devons assumer. Il est clair que l’usage de la langue française doit correspondre pour nous à une sorte de violence à la faveur de laquelle nous nous donnons le moyen de poursuivre un but où il y va justement d’appropriation du propre et de réhabilitation de ce qui revient à l’autre. Dès que nous serons dans la posture de celui qui s’installe dans cette langue et qui y prend ses aises en s’écoutant jouer de ses intonations, alors il nous faudra nous demander si la dérive que nous prétendons traquer et analyser dans le monde ne s’est pas insinuée en nous, en notre façon de chercher.

Po : Nous ne sommes pas à l’abri, en effet : il est bon de le rappeler. Je ne souhaite pas faire de ce point le sujet d’une crainte paranoïaque. Il nous suffit peut-être de souligner que l’usage de la langue française peut donner lieu à autre chose dans l’avenir. Il n’est pas question dans mon esprit, en tout cas, de céder à ce terrorisme identitaire, qui voudrait nous faire passer pour des damnés parce que nous aurions déserté la langue arabe : c’est en partie pour défier ce «terrorisme» que nous avons un jour renouvelé notre engagement en faveur de l’expérience francophone de nos échanges. Sur ce point, ma position n’a pas changé.

Ph : La conscience du risque est salutaire. Elle nous permet de repartir dans une démarche de réappropriation tout en se départant de cette attitude de repli agressif qui la détériore de l’intérieur. En jouissant pour ainsi dire d’une marge de différence qui rend possible de fausser compagnie à toute réappropriation rimant avec négation de soi au profit de la superstructure étouffante du groupe : celui de la nation, celui de la oumma ou que sais-je. Mais, précisément, l’appropriation doit rester notre préoccupation.

Md : Y compris lorsque nos regards se portent sur l’expérience occidentale !

Ph : Principalement à ce moment !

R.S.

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