Rym Zakhama Sraieb porte plusieurs casquettes. Elle est enseignante à l’Institut des biotechnologies de Sidi Thabet, chercheuse à la faculté des Sciences de Tunis, où elle dirige un laboratoire et depuis toujours militante associative en matière d’éducation environnementale et de science participative et citoyenne. Elle est aussi la directrice du camp scientifique sur la biodiversité marine organisé à Kerkennah du 31 juillet au 7 août.

Comment est née l’idée d’organiser un camp d’immersion scientifique et technologique pour les écoliers de 9 à 13 ans ?

Le camp est le fruit d’une série de belles rencontres. J’ai préparé mon master et ma thèse sur la thématique de la conservation des écosystèmes marins et beaucoup étudié au cours de mon parcours de recherche les herbiers de posidonie, qui sont vitaux pour les espèces marines en Tunisie. Et voilà que je tombe par hasard sur un article d’un quotidien local qui évoquait la préparation de l’Apal de la saison estivale. On y préconisait : «Le nettoyage des plages d’une espèce parasite nommée posidonie». J’étais sous le choc ! C’est ainsi que le déclic s’est fait : j’ai compris que si je voulai préserver cet herbier, crucial pour la vie sous l’eau, il fallait que je sorte de la tour d’ivoire de mon laboratoire pour expliquer, diffuser et mettre  l’information à la disposition de tous afin d’impacter la société où je vis. Sinon mes efforts académiques, aussi pertinents soient-ils, resteraient inefficaces. En 2017, j’entends  parler d’une formation des formateurs sur l’animation scientifique prévue par Youth For Sciences Fondation et organisée avec Objectif sciences internationales, leader dans «les vacances scientifiques». Je m’inscrits. Je me suis démarquée par rapport à tous les participants parce que j’avais à mon actif déjà une bonne expérience dans l’initiation aux sciences que j’avais lancées dans les écoles et les médiathèques depuis que j’étais étudiante. Objectif science internationale me convie alors à suivre des niveaux plus évolués dans la formation. Alaya Bettaieb, président de Youth For Sciences Fondation, m’a par la suite, en 2017, invitée, en tant que représentante du laboratoire scientifique de mon université, au premier camp de sa Fondation à Monastir, qui a reçu 187 participants entre enfants, collégiens et lycéens. J’ai proposé et animé un seul atelier, celui de la biodiversité marine avec une sortie en mer pour visiter les îles Kuriat. Cet atelier a provoqué l’adhésion unanime des enfants et des adolescents. Résultat : l’année d’après, en 2018, le camp a adopté comme thématique principale la biodiversité marine. Travaillant en tant que scientifique avec le SPA/RAC, l’idée a  germé que dans le cadre du projet de la mise en place de l’aire marine protégée à Kerkennah, nous consacrions en 2019 tout un camp autour de ce rêve. Depuis, le SPA/Rac est devenu le sponsor principal de l’évènement.

Depuis 2018, vous avez choisi de cibler les 9 à 13 ans. Pourquoi ?

Nous préférons, les animateurs et moi, travailler avec les petits de cet âge, d’une part, parce qu’ils s’avèrent très réceptifs à la question de l’environnement et, d’autre part, pour pouvoir leur transmettre un message homogène. On ne peut pas adopter face à un public de différentes catégories d’âges,  les mêmes exemples, idées, images et outils pédagogiques.

Selon quelle méthode et quelle pédagogie peut-on intéresser les enfants âgés de 9 à 13 ans à la science ?

Déjà dès le premier abord, l’espace où doit se passer la formation ne doit nullement ressembler à une salle de classe. Il ne s’agit pas non plus de faire des présentations classiques avec des power points. Je préfère le jeu pour attirer l’attention des enfants. D’autre part, les animateurs, de jeunes universitaires, des doctorants, ou étudiants en fin de cycle sont tous très motivés et portés sur la transmission du savoir qu’ils ont acquis. La méthode que j’adopte s’appelle le «doing» ou apprendre en faisant les choses. Même en tant qu’enseignante à l’université, j’intéresse mes étudiants par les travaux pratiques et les sorties sur terrain, dans un parc national ou lors d’une exploration maritime. Ce sont les moments que mémorisent les étudiants, y compris dix ans après, ceux pendant lesquels leurs cinq sens ont été sollicités. Quand l’enfant dans un camp fait de la plongée sous-marine ou passe la nuit à chercher les tortues avec une lumière infrarouge, il sera marqué à vie par de telles expériences. Et même s’il ne devient pas forcément biologiste, il va probablement avoir un comportement privilégié face à la nature. Mon objectif sera alors atteint.

Pensez-vous que des camps comme ceux-ci puissent jouer le rôle d’un plaidoyer pour Kerkennah en général et pour la mise en place d’une aire marine protégée en particulier ?

Certainement. D’ailleurs sur les 50 enfants du camp, 15 viennent de Kerkennah, particulièrement d’El Ataya, d’Ennajat et de Kraten, les zones concernées par la future aire marine protégée. Des enfants, pris en charge gracieusement par les organisateurs et dont les parents sont pêcheurs, comme d’ailleurs la majorité des petits Kerkenniens. Ils voient que les ressources de la mer s’amenuisent à vue d’œil et constatent la catastrophe que représente le plastique. Ils savent que leur vie dépend du milieu marin que nous cherchons à préserver et sont convaincus que l’urgence climatique et environnementale demande une réponse rapide, sinon dans un temps pas très lointain, ils ne pourront plus ni admirer un herbier de posidonie tigré, ni déguster un mérou sur leur île natale.

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