Plus de 99% des startupers en Tunisie sont concernés par ce que l’on dénomme le « bootstrapping ». Il s’agit d’une nouvelle démarche entrepreneuriale qui est axée sur l’autonomie et la proactivité. Cette démarche permet de démarrer une start-up sans argent ou avec un minimum de dépenses.  Plus d’informations avec Saifeddine Berhouma, P.-d.-g. de « Frtn Technologies ».

Selon vous, les start-up constituent-elles une nouvelle énergie pour alléger les difficultés et démocratiser l’accès à l’entrepreneuriat pour les jeunes Tunisiens ?

C’est le moment d’ouvrir son horizon, les start-up représentent un levier très important pour les jeunes Tunisiens, ils peuvent non seulement créer de la valeur à travers leurs idées de projets et leurs compétences, mais aussi créer de l’emploi pour d’autres jeunes dans un environnement stimulant. C’est un nouveau cercle vertueux permettant de promouvoir l’écosystème économique tunisien.

Il y a plusieurs initiatives intéressantes qui ont vu le jour en Tunisie, telle que la mise en place de la Loi « Startup Act » qui encourage la création des start-up et des initiatives entrepreneuriales et le déploiement du fonds de fonds « Anava ». À noter également la présence de plusieurs start-up tunisiennes qui ont bien réussi leur parcours, avec une histoire inspirante pour les jeunes, comme « InstaDeep », « GoMyCode », « Expensya », « Swiver »…

Aujourd’hui, on voit que les jeunes rencontrent des obstacles qui les empêchent de   lancer des entreprises innovantes. Comment pensez-vous qu’il faut améliorer l’écosystème de l’entrepreneuriat local ?

Je tiens à souligner que le plus gros obstacle rencontré par les jeunes entrepreneurs ici, c’est d’abord leur propre perception ! Ils pensent, à tort, que pour monter une start-up, il faut d’abord chercher absolument des investisseurs et, pour la plupart d’entre eux, la fameuse levée de fonds est presque une finalité en soi.

La levée des fonds n’est qu’un moyen non indispensable pour l’accélération d’une start-up, et quand on parle d’accélération, ce n’est compatible qu’avec un Business qui tourne déjà, avec des clients et un chiffre d’affaires réalisé.

De plus, beaucoup de jeunes entrepreneurs ignorent ce qu’est réellement une levée de fonds ainsi que ses inconvénients. Il y a, notamment, la perte du pouvoir décisionnel et la pression des investisseurs qui peut être inutile et souvent contre-productive dans les débuts d’une aventure entrepreneuriale.

Les acteurs et les parties prenantes de l’écosystème sont aussi responsables de cette perception chez les jeunes entrepreneurs car dans leurs discours, ils mettent surtout l’accent sur le volet « investissement » et ils valorisent exagérément la levée des fonds. Alors que nous savons tous qu’en Tunisie, compte tenu des spécificités de son écosystème et surtout du ratio, Nombre de start-up créées-Nombre d’investisseurs, ainsi que leur capacité d’investissement limitée, moins d’une start-up sur 100 pourra bénéficier d’un investissement en « early stage », c’est-à-dire rapidement après son lancement.

Pour conclure, plus de 99% des startupers en Tunisie sont directement concernés par ce que l’on dénomme le « bootstrapping », qui est une nouvelle démarche entrepreneuriale axée sur l’autonomie et la proactivité et qui permet de démarrer une start-up sans argent ou avec un minimum d’argent. Lorsqu’on « bootstrappe », on se débrouille avec ses propres ressources pour le lancement et avec les flux de capital générés par son business pour le développement.

Cette démarche permet à la start-up d’avoir une indépendance et une autosuffisance financière nécessaires à ses premières phases de développement. Elle permet aussi d’attirer les meilleurs investisseurs, même ceux qui sont basés à l’étranger, pour répondre à des enjeux d’accélération et d’internationalisation… Car ce profil d’entrepreneurs qui « bootstrappent » est de plus en plus recherché partout dans le monde !

Le risque de chômage s’aggrave, cela engendre un coût social et économique très important. Qu’en pensez-vous?

C’est un constat mondial alarmant. Mathématiquement, quand il n’y a pas suffisamment de créateurs d’emploi, il y a très peu d’opportunités d’emploi et bien évidemment le chômage augmente. Les pouvoirs publics se sont rendus compte tardivement de ce risque qui est devenu un problème majeur, et c’est pour cette raison, d’ailleurs, qu’on remarque la présence de nombreuses initiatives gouvernementales ces dernières années, pour pousser les jeunes à entreprendre, surtout dans le secteur de la Tech qui est en pleine expansion. De plus, en Tunisie, la plupart des entreprises exercent dans les secteurs de l’agriculture, la pêche et le tourisme et nous savons pertinemment que ce sont des secteurs très fragiles, compte tenu de la situation climatique et politique du pays.

Brièvement, en quoi consiste votre structure Frtn Technologies ? Quels sont vos objectifs et vos missions ?

Je suis fier en tant que Tunisien, d’abord basé pendant plus de 10 ans à Paris, puis tout récemment, réinstallé ici à Tunis, d’être le fondateur et le P.-d.-g. de « Frtn Technologies », qui est un écosystème unique en son genre de start-up distribuées et bootstrappées à l’international, aujourd’hui présent dans plus de 830 villes et 51 pays, principalement sur le continent africain. Notre mission prioritaire est de démocratiser l’entrepreneuriat technologique et le rendre accessible à n’importe qui… peu importe sa localisation.

Nous avons créé ce système innovant d’accompagnement entrepreneurial, nous avons pu former déjà plus d’un millier d’accompagnateurs et incuber plusieurs milliers de futurs entrepreneurs, ce qui nous place, de fait, parmi les plus grands incubateurs dans le monde et le premier en Afrique en termes d’impact… en un temps record. L’intelligence artificielle intégrée à notre programme d’incubation le rend « scalable », flexible et disponible 24h sur 24 et 7 jours sur 7. Nous sommes donc en mesure d’accompagner plus de 200.000 porteurs de projets par an.

Comment avez- vous fait face à la complexité conjoncturelle actuelle ?

L’économie numérique est en pleine expansion, et l’adoption puis l’utilisation des technologies numériques ont évolué rapidement. Le télétravail s’est lui aussi démocratisé et tout cela nous a énormément aidés dans l’application de notre stratégie de développement.

Les incubés apprécient énormément le caractère hybride de notre programme d’incubation, la couche digitale leur facilite la vie, ils peuvent se connecter à n’importe quelle heure, de chez eux ou d’ailleurs, pour suivre le programme ou développer leurs projets selon leurs disponibilités. Cela nous a également permis de toucher facilement des femmes et des hommes dans toutes les régions, même les plus isolées, au sein des différents pays où nous sommes actifs.

Le digital est transversal, l’entreprise tunisienne doit intégrer ce système. Comment voyez-vous la mise en œuvre de cette transformation ?

La présence digitale et l’intégration des outils numériques dans le cœur des activités sont devenues fondamentales pour toute entreprise, peu importe sa taille, son secteur ou ses activités. Il y a des chefs d’entreprise qui l’ont déjà compris et en tirent les bénéfices. Malheureusement, d’autres le comprendront plus tard, mais ce sera trop tard pour eux !

A noter que cette démarche de transformation digitale peut être progressive selon le budget des entreprises; l’essentiel, c’est de commencer par les sujets les plus importants et à forte valeur ajoutée. Et bien sûr être entouré par les experts du domaine.

Qu’offrez-vous concrètement aux jeunes diplômés sans emploi ?

Nous offrons aux porteurs d’idées une vraie opportunité nouvelle pour réaliser leurs projets, ce qui permet aux jeunes sans emploi de créer ou de trouver un emploi dans une start-up.

Grâce à notre programme d’incubation hybride, axé sur un modèle innovant d’apprentissage proactif à 360°, nos incubés apprennent les fondamentaux de l’entrepreneuriat à leur rythme et selon leurs disponibilités pendant trois mois. Ils sont guidés pas à pas afin d’identifier les meilleures solutions qui répondent à de vrais problèmes et challenger leurs idées de projets, ils peuvent également bénéficier de l’intelligence collective de notre communauté et la force de notre réseau international. Nous leur donnons les moyens pour construire le socle d’une start-up technologique à partir de zéro, via un accompagnement de qualité et plus de 400.000 dollars offerts sur les meilleurs outils et infrastructures pour chaque projet.

Les porteurs de projets ont ,donc, une réelle opportunité pour démontrer leur capacité à exécuter leurs idées de projets avec tous ces moyens mis à leur disposition. Et cela nous permet de détecter les start-up et les profils d’entrepreneurs les plus prometteurs à travers un rapport d’incubation très détaillé, afin de les suivre sur des enjeux stratégiques et les mettre en relation avec notre portefeuille d’investisseurs nationaux et internationaux.

Votre structure a-t-elle déjà une bonne notoriété ici en Tunisie ?

Contrairement aux autres structures d’accompagnement d’entrepreneurs qui existent ici, nous nous concentrons beaucoup plus sur l’impact et l’activité opérationnelle, que sur notre stratégie de marketing et communication.

En revanche, les nombreux retours d’expérience positifs de nos incubés sur les réseaux sociaux, tels que « LinkedIn » et « Facebook » et sur internet d’une manière générale, nous permettent d’avoir une « portée organique » très importante et donc beaucoup de visibilité. Grâce à cela, nous recevons spontanément plusieurs centaines de candidatures chaque semaine pour notre programme d’accompagnement et cela sans aucune campagne publicitaire.

Est-ce que l’entrepreneuriat est une solution pour sortir des crises économiques ?

L’entrepreneuriat technologique est non seulement une solution mais c’est la solution pour sortir des crises qui bouleversent le paysage économique de la plupart des pays actuellement. Preuve en est que, fin 2020, il y avait déjà 475 « licornes » (des start-up valorisées à plus d’un milliard de dollars) dans le monde, valant collectivement la somme énorme de 1.394 milliards de dollars. Et ce chiffre ne cesse d’augmenter d’année en année. Ce constat s’applique encore plus dans les pays en voie de développement comme la Tunisie, car le marché numérique en Afrique est vierge, avec plein d’opportunités et de perspectives, plusieurs secteurs ont besoin d’une structuration à travers des start-up qui offrent des solutions numériques.

De nombreux talents en IT sont formés chaque année en Tunisie dans des secteurs très importants tels que l’intelligence artificielle, la sécurité informatique, l’internet des objets… La plupart de ces jeunes partent à l’étranger pour avoir un meilleur niveau de vie et reviennent seulement pour profiter des vacances ou de leur retraite, la Tunisie perd ainsi son capital intellectuel. Il serait intéressant de leur proposer des opportunités à la hauteur de leur talent dans leur pays, certains d’entre eux vont créer des start-up et d’autres seront des piliers dans le développement de ces start-up, et tous vont contribuer à l’évolution économique et sociale de leur pays.

La transformation numérique accorde des occasions sur le marché du travail.  Quels sont les principaux challenges de cette transformation en Tunisie ?

Les infrastructures en Tunisie doivent évoluer pour offrir une meilleure rapidité et continuité de service, surtout par rapport à l’accès à internet. Il faut également faciliter les démarches administratives pour la création des entreprises, créer un cadre juridique favorable au développement de l’économie numérique et construire une relation de confiance avec les citoyens et les entreprises en offrant un écosystème garantissant la sécurité et la protection des données personnelles. Enfin, le secteur bancaire doit adapter ses offres et ses services pour répondre aux enjeux actuels des entreprises dans le monde des nouvelles technologies.

Comment voyez-vous les grands enjeux pour les années à venir ?

En matière d’accompagnement entrepreneurial et création de start-up, le plus grand enjeu c’est la scalabilité des programmes d’accompagnement, ce n’est pas en accompagnant quelques dizaines de porteurs de projets chaque année qu’on va créer un vrai écosystème avec de belles start-up dans les 5 prochaines années. La majorité des structures d’accompagnement en Tunisie ne sont pas au courant des codes de l’entrepreneuriat « Nouvelle génération », forment les jeunes à travers d’anciennes méthodes obsolètes et se concentrent sur le « show » en oubliant leur devoir en termes d’impact.

Et bien qu’un grand nombre de jeunes Tunisiens soit attiré par l’entrepreneuriat et les start-up, la plupart d’entre eux n’ont pas encore de vraie culture entrepreneuriale et ont un « Mindset » incompatible avec le Business.  Ils savent présenter magnifiquement leurs projets mais ils n’ont pas une bonne capacité d’exécution, ils cherchent souvent le succès rapide, l’argent et la reconnaissance sociale sans efforts et sans sacrifices, ce qui est incohérent avec la dure réalité de l’entrepreneuriat.

Compte tenu de ces éléments, le taux de réussite des programmes d’incubation est relativement faible, il faut donc repenser plus intelligemment le modèle d’accompagnement afin de former plus d’acteurs en accompagnement et en sensibilisant un maximum de jeunes sur l’importance de l’entrepreneuriat. Il faut plus systématiquement détecter les profils entrepreneurs parmi eux et les accompagner en plus grand nombre chaque année pour atteindre les objectifs souhaités en termes de création de « vraies » start-up et pourquoi pas des « licornes » tunisiennes.

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