De semaine en semaine, un chemin de réflexion est poursuivi entre nos trois protagonistes que sont le philosophe, le poète et le médecin, à travers des questions dont la formulation précise sert de repère. Comme par exemple celle qui porte sur la guerre et sa transformation par les grands textes de la tradition. Pour autant, l’attention à l’actualité du monde n’est pas absente. Elle peut imprimer des déviations à l’échange. Des déviations parfois heureuses, qui ouvrent des perspectives inattendues…

Ph : Je vous avoue que je n’aime pas cette façon qu’ont les dirigeants de ce monde de jouer avec la menace atomique. Ça sent mauvais. Certains journalistes ont utilisé l’expression de «poker menteur» pour qualifier les agissements du président russe, mais les médias occidentaux ont répondu comme un seul homme en insistant sur l’option : «Et si… Et s’il mettait sa menace à exécution». Certains ajoutaient, pour pimenter le scénario : «Recourir à la bombe est un acte fou. Mais croyez-vous que Poutine soit comme nous tous, qu’il ait toute sa raison ?» D’une chaîne de télévision à une autre, c’était le même propos, la même façon d’attiser l’imagination sur l’hypothèse macabre d’un basculement du monde dans l’horreur atomique…

Po : J’observe aussi ce manège médiatique, avec une bonne dose d’étonnement, et je note comme toi de quelle façon on brode à loisir sur l’hypothèse en question. Il y a ce refrain qui revient : telle bombe, c’est tel rayon de destruction, qui correspond à telle ville, puis il y a un deuxième cercle, où l’effet est moins immédiat, puis il y a les radiations, qui durent des années.

Md : Il est clair, je pense, qu’on veut créer les conditions mentales d’une sorte de sursaut des consciences en laissant l’imagination des gens poursuivre seule la conception du film. Avec cette image finale quasi inévitable d’une planète qui, si elle a survécu aux déflagrations, aura été plongée soudainement dans une ère profondément sombre, où l’homme serait à nouveau livré sans défense aux aléas de la nature : il n’y aurait plus que des squelettes de maisons pour s’abriter des intempéries, plus d’eau dans les robinets, plus d’électricité pour s’éclairer, plus de gaz pour se chauffer en hiver, plus de voitures ni de routes, plus d’internet ni même de téléphone, plus de commerces pour s’approvisionner en quoi que ce soit, plus de monnaie non plus, plus d’hôpitaux… Mais il y aurait des hordes de survivants affamés et ensauvagés, qui feraient régner la terreur. L’industrie cinématographique a d’ailleurs pris soin, depuis quelques années, d’alimenter l’imagination populaire autour de ce scénario post-apocalyptique.

Po : Il est vrai que, tant que la menace nucléaire demeure présente sur la planète, ce scénario reste d’actualité, si faible que soit la probabilité de sa survenue. Ce qui signifie que l’homme de notre époque vit avec cette épée de Damoclès sur la tête. Et la question est de savoir s’il y a une parade, s’il est possible un jour de se débarrasser de cette épée, sachant par ailleurs que le désarmement ne suffit pas…

Ph : Tu parles du désarmement nucléaire tel qu’il a été mis en œuvre dans les années 70 entre les Etats-Unis et l’Union soviétique ?

Po : Oui, on a assisté à des négociations entre les deux grandes puissances de l’époque en vue de «limiter les armes stratégiques». C’était les accords SALT. Mais, dans le même temps, certains pays ont acquis la bombe, comme le Pakistan, l’Inde et la Corée du Nord… L’Iran pourrait suivre, et d’autres encore, sans compter le cas d’Israël. Le développement scientifique et technologique des différents pays de la planète fait d’eux de potentiels détenteurs de l’arme nucléaire, à plus ou moins brève échéance. Il y a bien une Agence internationale de l’énergie atomique, dont une mission importante est de contrôler l’usage qui est fait de l’atome, en veillant à ce qu’il ne devienne pas militaire. C’est la fameuse lutte contre la prolifération. Mais il est permis de douter de l’efficacité de son travail. Les recherches et les expérimentations peuvent très bien se dérouler dans la clandestinité, moyennant des mesures de prudence et des règles de discrétion correctement suivies. On peut très bien assister, par conséquent, à une augmentation constante du nombre de pays détenteurs de l’arme nucléaire et, ainsi, s’acheminer progressivement vers un monde où le risque d’un dérapage fatal deviendrait plus élevé de jour en jour. La question de la parade se pose donc…

Md : Tu insinues que ce à quoi on assiste en ce moment pourrait faire partie d’une vaste opération visant par exemple à susciter une mobilisation transnationale des populations elles-mêmes contre le risque de prolifération nucléaire et pour l’élimination complète et définitive du danger ?

Po : Il n’y aurait rien là de très extraordinaire. Nous avons évoqué ce genre d’hypothèses lors de notre dernière rencontre, en parlant de stratégies d’absorption de la violence et, d’autre part, de dissuasion par la mise en scène et la dramatisation de conflits non symboliques, de conflits réels.

Md : Depuis que la menace nucléaire existe, les puissances militaires savent qu’elles ne peuvent plus se jeter à corps perdu, comme autrefois, dans l’option du conflit armé : le danger d’une réplique atteint des proportions qui rendent complètement insignifiants et absurdes tous les calculs menant à la décision de déclencher une guerre. Or la question est de savoir si cette situation d’interdiction de la guerre ne va pas générer d’autres formes de conflits. On dit que la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens. C’est une phrase du fameux Clausewitz. Mais que se passe-t-il quand la guerre n’est plus possible ? Il se passe que d’autres formes de conflits apparaissent, qui sont «la continuation de la guerre par d’autres moyens». Ce que je veux dire par là, c’est qu’il n’est pas nécessaire de supposer une stratégie de prévention qui mettrait en scène des conflits alternatifs dans un but de dissuasion et de mobilisation des consciences. Ces conflits alternatifs apparaissent d’eux-mêmes, de manière spontanée, par suite de l’impossibilité de la guerre classique, dont le pouvoir de destruction est devenu monstrueux. Le travail de prévention peut très bien se résumer à canaliser ces conflits spontanés et de faire en sorte qu’ils ne soient pas excessivement dangereux : les canaliser, pas les susciter !

Ph : Je suis d’accord, mais il arrive que pour canaliser, il faille susciter. C’est la technique du contre-feu : de l’incendie par lequel on circonscrit l’incendie. Celle du vaccin aussi : on inocule dans le corps un élément hostile de manière à ce que le corps développe des réponses automatiques de défense. Le vaccin ne devient efficace que dans la mesure où le corps prend au sérieux la menace, bien qu’elle soit artificielle…

Po : En somme, l’homme moderne est en train de ruser comme un beau diable contre lui-même pour déjouer les pouvoirs du monstre qu’il est devenu. Il puise maintenant dans la sagesse naïve du corps pour trouver les réponses que «l’équilibre de la terreur» n’est plus en mesure de lui garantir. Voilà finalement la rançon du progrès sur lequel les hommes ont fondé tant d’espoir. J’ajouterais qu’à côté de la menace nucléaire, qui est cette épée de Damoclès planant sur nos têtes, il y a les dévastations effectives et quotidiennes de la nature : les bouleversements des «écosystèmes» —pour parler comme les spécialistes— à grande échelle, l’épuisement des ressources, la marchandisation tous azimuts du vivant, la pollution… On peut imaginer toutes les parades qu’on veut au risque de la guerre nucléaire, en usant de conflits alternatifs de toutes sortes pour faire diversion, en réinventant la guerre si on veut, de manière à ce qu’elle soit désormais ou purement économique, ou sportive, ou politique, ou je ne sais quoi, on ne résoudra pas le problème de cette épine qu’on enfonce chaque jour davantage dans le corps de la nature. Au contraire, il y a le risque que cette politique de prévention, qui est une politique de diversion, aggrave les effets pervers du progrès ; que cette agitation économique éperdue achève de fatiguer la nature et de détraquer ses équilibres…

Md : On a pourtant des raisons de penser que cet homme moderne est tout à fait conscient du danger dont tu parles. Que la même mobilisation des consciences qu’il cherche à obtenir en ce qui concerne le danger nucléaire, il veut qu’elle se manifeste également en ce qui concerne les dangers qui pèsent sur la nature. La fameuse question du réchauffement climatique sert pour ainsi dire de slogan de ralliement dans ce domaine, de nos jours. Maintenant, tu as raison de mettre le doigt sur le fait que la prévention sur le terrain du danger nucléaire se mue en facteur aggravant sur celui des équilibres écologiques. Mais il ne s’agit peut-être que d’un dysfonctionnement provisoire, auquel on devrait apporter les corrections nécessaires, à terme.

Ph : Cet affairement des grands sages de ce monde est quelque chose de très louable. Il témoigne incontestablement d’un souci de préservation, et de la planète, et de l’humanité et des conditions de vie paisibles pour tous. Mais ce qu’ils font, aussi ingénieux qu’on puisse le trouver, est du rafistolage. C’est peut-être ce qu’il y a de mieux à faire dans les circonstances actuelles. On ne peut pourtant pas en faire une politique à long terme. L’homme des siècles à venir devra se donner d’autres façons de procéder quand il s’agit de périls majeurs.

Po : Il faut quand même se demander ce qu’il en est de ce progrès qui génère des effets pervers d’une telle gravité que la survie de l’homme et de la nature tout entière se trouve engagée. Est-ce que vous ne pensez-pas que la vraie solution du problème réside dans une méditation sérieuse sur le sujet ? D’ailleurs, je conteste l’expression d’«effets pervers». Comme s’il s’agissait d’une sorte de déviation malencontreuse que la trajectoire du progrès aurait subie malgré elle. Ce n’est pas une déviation accidentelle et malencontreuse, due à je ne sais quel grain de sable qui aurait enrayé la bonne marche du monde vers des lendemains qui chantent. Ceux qui croient à cette hypothèse, en répétant cette formule usée et passablement idiote selon laquelle «science sans conscience n’est que ruine de l’âme» —comme s’il suffisait finalement d’ajouter l’ingrédient de la conscience pour que tout redevienne impeccable— ne veulent pas avoir le courage d’envisager l’ampleur du chantier que constituerait la révision du projet qui se tient derrière ce que nous appelons le progrès.

Ph : Cette réflexion est empêchée par un argument qui ressortit un peu du terrorisme intellectuel, à savoir que si on refuse le progrès, c’est qu’on veut ramener l’humanité à l’âge de la pierre et de la pensée magique. Cela dit, il faut rappeler ici tout le travail mené par les philosophes, et notamment les réflexions éclairantes de Heidegger sur la question de la «Technique».

Po : J’ai eu affaire à ces réflexions mais je veux bien que tu nous rafraîchisses la mémoire.

Ph : Le point de vue de Heidegger est, de façon schématique, que l’homme n’est pas maître de la technique mais que son rapport à l’être —qui vise en ce dernier le nominal plutôt que le verbal, l’étant existant plutôt que l’événement de l’advenue— fait de lui un «commettant», c’est-à-dire quelqu’un qui est commis par le dévoilement de l’être au rôle de celui qui aurait à gérer, dirions-nous, la totalité de l’étant. En d’autres termes, cet avènement de l’homme au rang de maître et possesseur de la nature, qui se présente à nous comme un accomplissement ou comme le couronnement d’une démarche issue de la métaphysique du sujet, n’est que l’envers de quelque chose de moins glorieux, qui est que l’homme est réquisitionné par l’être en tant qu’étant subsistant, en tant que réserve dont on dispose. La Technique est l’autre nom de cette réquisition. Du point de vue de Heidegger, la situation de l’homme moderne correspond à un péril extrême mais, souligne-t-il en reprenant le poète Hölderlin, c’est du péril que vient le salut. Ce qui signifie donc que c’est de ce dévoilement de l’être par la Technique, qui est le point le plus élevé de son occultation, que vient la pensée tout d’un coup de cet essentiel qui manque car, dit-il, «l’homme vit en poète».

Po : Oui, l’homme vit en poète. En philosophe aussi, et je sais gré au philosophe qu’est Heidegger de nous sauver de ces platitudes que nous avons à ingurgiter à longueur de temps de la part de nos savants intellectuels quand nous abordons le sujet du progrès. Là, on respire du grand air… Wouah ! Maintenant, est-ce que je le suis entièrement sur son chemin ? Je ne sais pas, bien que j’aie de sérieuses raisons de le faire. Il semble considérer que le «temps de détresse» qu’est l’âge de la Technique est le pur produit des errements métaphysiques de l’homme occidental —ce glissement de l’être vers l’étant— et, d’autre part, que la double menace qui pèse sur nous —menace nucléaire et menace de l’effondrement des équilibres écologiques— n’est que la partie visible d’une catastrophe qui nous reste cachée, et qui est justement cette occultation de l’être par le règne hégémonique de l’étant.

Ph : Le point de vue de Heidegger sur la question du progrès mériterait certainement qu’on y revienne de manière plus attentive. Je ne doute pas que ce soit d’une extrême utilité. Mais là, il importe aussi qu’on garde le fil de notre propos.

Md : Je suis d’avis aussi que l’examen de la pensée de Heidegger risque de nous égarer, mais qu’on pourrait y revenir plus tard avec profit. La question de la transformation de la guerre par la parole qui énonce un discours de guerre et sur la guerre est une piste que nous ne devons pas lâcher. Vous comprenez bien qu’en tant que médecin, elle m’intéresse au plus haut point. La psychanalyse a popularisé l’idée qu’en matière de maladies psychiques, la parole a un pouvoir guérisseur que ne remplacent pas les médicaments. C’est peut-être ce qu’il y a de plus valable dans son apport. Mais ce dont nous parlons, ce n’est pas d’une parole en général, mais de cette parole qui parle de guerre, qui mime la guerre, pour transformer la guerre. Nous avons vu que les textes religieux en provenance de différentes traditions nous offrent des exemples de ce point de vue. Il est bien possible que la médecine puisse s’en inspirer dans son rapport à la maladie mentale…

Ph : C’est bien possible, en effet. Mais notre propos, c’est aussi de sonder cette position que nous avons adoptée, selon laquelle il y a une transformation de la guerre qui n’est pas abolition de la guerre, qui pourrait même être exacerbation de la guerre, et qui cependant se placerait sous le signe de la parole et qui, enfin, ne serait pas l’opposé de la paix mais plutôt —et paradoxalement— sa réalisation. Je vous renvoie à ce sujet aux remarques de notre échange précédent. C’est de cette transformation de la guerre, dont nous trouvons la trace dans les grands textes religieux de la tradition, que nous disons, ou en tout cas que je dis, moi, la chose suivante, à savoir qu’elle est plus profonde et plus décisive que celle à laquelle on assiste à travers l’agitation actuelle en vue de prévenir la guerre au moyen de cette double action que nous avons identifiée : l’absorption et la dissuasion. Absorption de la violence par des conflits symboliques, disions-nous, et dissuasion par des conflits non symboliques mais contrôlés.

Md : C’est bien notre propos, dont je souhaite qu’il nous amène aussi à porter un regard nouveau sur la tradition de l’islam, sur ses échecs et sur ses réalisations dans ce domaine particulier. Car on ne pourra pas se libérer en vue d’un engagement quelconque dans le monde, au service de la paix, si on n’est pas capable de considérer, d’abord qu’on reste tributaire de la tradition dont on est issu et, ensuite, de quelle façon cette tradition en question est capable, ou non, d’apporter des réponses au fil du temps à la question de la transformation de la guerre. Mais il me semble par ailleurs que cette supériorité de la parole dans ce domaine aurait besoin d’être examinée de manière plus critique. C’est en tout cas une condition si on veut mettre en accusation cette politique «anti-apocalyptique» qui se déploie en ce moment sous nos yeux, du point de vue de ses méthodes.

Ph : Certes, il se peut qu’on soit allé trop vite en besogne. Pour moi, la chose relève d’une sorte d’évidence : il y a supériorité de la parole sur l’action ; seule la parole agit en profondeur, l’action est du côté du rafistolage en contexte d’urgence…

Po : C’est mon sentiment aussi. Mais je devine que pour fonder cette position par des raisons claires, il nous faudra sans doute mobiliser des efforts conséquents.

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