«Le but de ce colloque est de nous faire prendre conscience qu’il est probablement impossible d’envisager un avenir serein chacun d’un seul côté. La Méditerranée nous appartient à  tous et reste un lien puissant entre les hommes qui peuplent ses rivages».

L’Académie tunisienne des sciences, des lettres et des arts (Beit al-Hikma) a accueilli du 10 au 12 novembre un colloque international consacré au thème «Méditerranée occidentale: des liens millénaires à réinventer» et ce en partenariat avec les Académies de l’Arc Méditerranéen (Marseille, Nîmes et Le Var). Les débats ont porté principalement  sur cinq questions majeures, à savoir l’environnement, l’héritage culturel et la culture, l’éducation, le multi-confessionnalisme et le statut de la femme, de part et d’autre des deux rives de la Méditerranée. D’illustres intervenants tunisiens, marocains, français et italiens ont animé avec brio, faut-il le souligner, les sessions du colloque.

Aux défis communs, une vision commune

S’étalant sur trois journées, chacune d’entre elles étant consacrée à un aspect différent du même problème, la première s’est déroulée sous l’intitulée «Hériter et construire» qui a traité des liens existants et à consolider en rappelant les civilisations anciennes de la Méditerranée et en montrant les échanges économiques entre les deux rives souvent basés sur les relations du passé. La deuxième journée a été plus tournée vers les sciences, et avait pour titre «Sauvegarder la Méditerranée occidentale et son environnement». Elle a  été consacrée à la Grande Bleue qui constitue un patrimoine commun à tous ses riverains, en particulier le réchauffement des eaux, le rejet des déchets et les solutions susceptibles de résoudre les problèmes liés à l’environnement, alors que la question de la «spiritualité et sécularité» a meublé le débat de la troisième journée  et a rassemblé les points de vue sur des question importantes dans le monde d’aujourd’hui, telles que les minorités religieuses, l’éducation au dialogue, l’évolution de la place des femmes dans les sociétés.

«Le but étant d’envisager les défis communs qui nous interpellent, qu’ils soient environnementaux, culturels ou spirituels» annonce le président de l’académie, le professeur Mahmoud Ben Romdhane dans son allocution d’ouverture, tout en émettant le vœu que ce colloque soit «le tremplin pour qu’au cours des deux prochaines années, on parvienne à réunir les académies du bassin de la Méditerranée  occidentale».

Un programme riche et dense qui a balayé certains sujets d’actualité et qui a tenté de voir comment renforcer ou plutôt réinventer ces liens millénaires et comprendre qu’il est de plus en plus important de s’unir dans les temps difficiles que nous vivons, a souligné Geneviève Nihoul, membre titulaire de l’académie du Var en France. «Le but de ce colloque est  de nous faire prendre conscience qu’il est probablement impossible d’envisager un avenir serein chacun d’un autre côté. La Méditerranée nous appartient à tous et reste un lien puissant entre les hommes qui peuplent ses rivages. Les populations qui l’entourent ont été longtemps unies par des relations fortes , espérons que ce colloque parviendra à restaurer ces liens», s’est-elle exprimée à l’ouverture de ces travaux.

Les berbères, une culture et non une ethnie

Amel Ben Ammar-El Gaied, professeur d’immunogénétique à la faculté des Sciences de Tunis et membre de l’Académie tunisienne Beït al-Hikma, a présenté dans ce cadre les travaux effectués par une équipe de son laboratoire autour des mouvements de populations vers l’Afrique du Nord révélés par la génétique. Partant de la diversité génétique des populations nord-africaines actuelles, ses travaux  avaient évalué les contributions d’origine subsaharienne, nord-africaine, moyen-orientale et européenne dans les populations actuelles.  

Pour ne pas trop s’embrouiller avec les explications d’ordre génétique brillamment présentées par l’oratrice qui s’est attardée notamment sur l’expansion islamique avec l’invasion des Hilaliens, le mouvement des populations de l’Andalousie vers cette région, il faut retenir que quatre composantes ont été révélées dans les génomes nord-africains actuels datant de la Préhistoire. Les migrations effectuées au cours des temps historiques n’ont pas significativement changé cette composition mais l’ont plutôt enrichie. «Les Berbères, socle des populations nord-africaines, semblent être issus de multiples métissages préhistoriques et historiques inégalement répartis. On ne peut pas parler d’une ethnie au sens génétique du terme mais plutôt d’une culture qui a occupé l’Afrique du Nord», conclut Amel Ben Ammar-El Gaied.

Déchets plastiques et réchauffement climatique, la grande menace

Parmi les autres thèmes qui ont marqué ce colloque, l’état des lieux pour le littoral. Des thèmes se rapportant aux activités socioéconomiques (pêche, aquaculture, transport maritime, tourisme, énergies, coopération internationale…) ainsi qu’au réchauffement climatique et ses conséquences (montée des eaux, érosion des côtes) et au grave problème des déchets plastiques ont été débattus par les conférenciers et les participants.

A ce propos, le professeur honoraire à la faculté des Sciences de Tunis, Mohamed Larbi Bouguerra a expliqué que les déchets plastiques constituent un problème global de grande ampleur. «Ils représentent des défis environnementaux majeurs, car une quantité faramineuse de plastique, d’une grande diversité, a été produite et continue de l’être. Ce qui représente des risques pour l’environnement global, notamment pour la biodiversité et le vivant».

A cet effet, il a fait savoir que les micro-plastiques contaminent plus de 690 espèces marines en Méditerranée et ailleurs. Au moins 8 millions de tonnes de déchets plastiques sont déversées dans la mer chaque année. On estime que 250 millions de tonnes de plastique finiront dans les océans en 2025. Du fond des abysses jusqu’aux littoraux, tout l’univers marin est bousculé sous les effets conjugués du changement climatique et des activités humaines, générant ainsi des déchets plastiques en particulier.

Selon le professeur Larbi Bouguerra, «les populations de vertébrés en Méditerranée ont baissé de 20% entre 1993 et 2016 pour diverses raisons dont la surpêche, la prolifération des barrages, la surconsommation de l’eau, les pesticides et les changements climatiques qui prennent  la forme d’un réchauffement général, prolongé et accéléré». Des chiffres et des conclusions qui font froid dans le dos.

Difficile d’évoquer tous les importants thèmes et questions sur lesquels les illustres intervenants se sont penchés durant ce colloque international tenu à Carthage, carrefour des civilisations, mais le plus important c’est cette rencontre regroupant des académiciens des deux rives, visant à réinventer et affermir des liens millénaires.

 

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Un commentaire

  1. MOHAMED LARBI BOUGUERRA

    16/11/2022 à 08:19

    Bonjour,
    Larbi BOUGUERRA est aussi membre de l’Académie Beit al Hikma, ancien directeur de recherche associé au CNRS (Université Paris 6) et ancien assistant à la Faculté de Médecine de Paris.

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