Contre l’idée que les traditions religieuses pourraient se révéler être des acteurs providentiels face à la détresse du monde, à la faveur d’un travail de renouvellement de leurs récits, il convient d’envisager des objections parmi les plus incontournables… C’est le projet de nos trois amis, qu’ils n’abordent cependant qu’après avoir réglé son compte à une dérive de la «thérapie» telle qu’elle se laisse deviner de nos jours.

Md : Quand je repense à nos dernières discussions, il me semble qu’il y a quelque chose dont on aurait dû parler et dont on n’a pas parlé. Bon, si je devais résumer le propos que nous avons eu, il s’est agi pour nous d’envisager la nécessité pour les religions abrahamiques de renouveler leurs récits afin de pouvoir venir en aide à un monde qui est livré à la tourmente et dont on avait dit que les solutions qu’il tente d’apporter relèvent d’une forme de fuite en avant. Bien que, sur ce point, il y aurait des nuances à apporter. Ce que c’est qu’un récit, et en quoi il peut acquérir une puissance de guérison, nous l’avons également vu. Comme nous avons considéré le rôle essentiel que le poète aurait à jouer, par-delà l’image d’habile faiseur de vers à laquelle il est souvent réduit. Car c’est en définitive par le poète que le récit pourrait être renouvelé. Le monde d’aujourd’hui, avons-nous dit, a besoin d’un récit qui donne sens à l’aventure dans laquelle il est engagé, avec les échecs dont cette aventure est marquée et les périls qu’elle est aussi en train de faire croître pour les générations à venir. Il y aurait donc une sorte de collaboration entre les tenants des anciennes religions d’une part et le poète d’autre part. Sans le poète, les religions ne sont pas capables de renouveler leurs récits, pas plus qu’elles ne sont capables de se porter au secours du monde : elles restent plus ou moins enfermées dans un discours théologique qui leur sert de citadelle. De citadelle à l’intérieur de laquelle se réfugient leurs fidèles respectifs. Mais on ne peut être à la fois un refuge, et a fortiori le refuge d’un clan ou d’une famille, et dans le même temps une armée qui vole au secours du monde. Alors quelle est cette chose dont nous n’avons pas parlé et dont nous aurions dû parler ?

Po : Oui, quelle est-elle ?

Md : Hé bien, l’idée m’en est venue en pensant à mes patients. Je sais qu’au bout de quelques séances d’entretien, je commence à pressentir ce que pourraient être leur comportement, leur engagement dans la vie, leur façon d’agir, s’ils étaient débarrassés de ce nœud qui les entrave. Je suis alors comme un paysan qui essaie d’ouvrir un chenal dans les broussailles, afin que l’eau trop longtemps retenue puisse enfin trouver son chemin naturel et aller abreuver en contrebas. Le travail de défrichage suppose que je fasse attention d’un côté à la nature du terrain, d’un autre côté à la direction que l’eau cherche librement à se donner. Il n’est pas question de récit ici, apparemment. Sauf qu’en réalité, c’est bien par le récit que l’eau se donne à elle-même et par lequel elle raconte sa propre libération que survient le moment de la réconciliation et de la guérison. Ce que je cherche à dire à travers cette métaphore aquatique, c’est que le monde livré à ses tourments a lui aussi son cours : on ne peut entreprendre de venir à son secours en ignorant l’orientation qu’il se donne. Car c’est le même travail de défrichage qui est à faire, et les mêmes exigences : tenir compte du terrain de l’époque avec ses contraintes et, d’un autre côté, sonder au fur et à mesure le sens que le monde cherche à se donner. Ce qui suppose une perception en éveil et une capacité à sans cesse corriger l’interprétation qu’on a de la direction en question, afin d’y accorder le travail de préparation du terrain… Bref, le récit dont le monde a besoin est un récit qui ne va pas lui être apporté du dehors : c’est un récit que le monde va lui-même produire. Le rôle du poète sera semblable à celui du médecin : aider ! Aider le monde à renouer avec la passion du récit qui raconte sa libération, comme le médecin aide son patient à trouver les mots par lesquels il renoue petit-à-petit avec le chemin naturel de son existence.

Ph : Ta métaphore du ruisseau est heureuse, parce que le tumulte des eaux libérées évoque celui de la joie, et nous disions, vous vous en souvenez, que le poète est ce maître par qui le monde réapprend la joie. L’inconvénient est qu’elle nous entraîne sur un chemin descendant, alors que l’effort requis pour se sortir de la situation présente suggérerait plutôt un chemin ascendant. Mais ton propos voulait qu’il en fut ainsi, je crois.

Md : Oui, il s’agit justement d’insister sur le besoin de laisser s’exprimer ou le patient, ou le monde, selon la pente qu’il porte en lui. Il y a, face à ça, un impératif de retenue. Ce sur quoi je veux attirer l’attention et à propos de quoi je dis que nous n’avons pas assez parlé, c’est cette tendance malheureuse à la thérapie lourde. Vous savez, ces médications qui vous assomment et qui ne vous laissent aucune possibilité de prendre part au processus de votre propre guérison. C’est la médecine du rouleau-compresseur, en laquelle le médecin veut être seul à identifier le mal et à fixer le remède. Il ne s’agit pas simplement d’une approche qui est défectueuse : la thérapie lourde est au cœur du mal que nous avons à combattre. C’est elle qui génère de la misère en prétendant nous sauver…

Po : On retrouve cette même tendance dans le discours de certains religieux : le remède qu’ils veulent imposer au monde est un remède qui n’admet aucune espèce d’interaction avec le monde. On prétend guérir, mais dans le mépris de qui on guérit, et on assombrit le monde en croyant le délivrer de ses ombres… Mais les Lumières sont tombées dans le même travers : elles ont pratiqué le mépris à l’égard de l’humanité qu’elles entendaient émanciper. D’où cette mission soit disant civilisatrice que les aventures coloniales se sont donné, et qui ont laissé tant de rancœur parmi les peuples «civilisés». Les chantres du colonialisme s’étaient le plus souvent abreuvés aux valeurs dites éclairées de la raison humaniste : ne l’oublions pas !

Md : Mon propos est de dire qu’il existe aujourd’hui des progrès tout à fait considérables qui ont été réalisés en matière d’élaboration de diagnostics précis et de définition de remèdes extrêmement complexes, mais que l’approche dont ils relèvent demeurent malgré tout de l’ordre de la thérapie lourde, de celle qui est imposée au patient malgré lui, au mépris de sa pente naturelle. Et ce que je dis vaut pour la médecine mais vaut aussi, je pense, pour ce qui est entrepris afin de soigner le monde de ses maux sur les plans économique, social et écologique. On n’a pas quitté cette posture de domination en laquelle je place la vraie source de nos malheurs. Cette approche exprime le souci de s’accaparer le mérite de résultats et de s’accorder le triomphe de la performance, bien plus que de soulager des souffrances et d’apporter la paix aux hommes… Or il me semble que la mission du poète n’est pas complètement étrangère à l’œuvre de correction qui peut être engagée vis-à-vis de cette approche thérapeutique dont je parle. Qu’apprendre au monde à se donner un nouveau récit – avec ou sans l’aide des religions -, tout en retrouvant le goût de la joie, c’est quelque chose qui n’est pas si étranger, en fin de compte, au travail de correction qui se donne pour objet la thérapie elle-même.

Po : Je n’ai pas de mal à concevoir, pour ce qui me concerne, que les deux actions se rejoignent. Il me semble d’ailleurs que tu as tout à fait raison de mettre l’accent sur ce versant de l’œuvre à accomplir. Ça permet de mieux se mettre en tête que, face à la désolation des «thérapies», il y a toujours autre chose que la critique plus ou moins acerbe comme attitude possible : il y a justement l’effort de correction. Et cet effort ne saurait être gêné par l’œuvre d’initiation au récit qui incombe au poète et qui est en même temps son privilège.
Au contraire ! Puisque c’est justement grâce au récit, à la passion retrouvée du récit, que le patient peut rétablir le bon équilibre de l’approche thérapeutique et débarrasser cette dernière de la posture néfaste du médecin… Mais je voudrais réagir à ton «avec ou sans l’aide des religions» que tu as placé incidemment dans ton discours.
D’une façon générale, je ne m’étonne pas du scepticisme à l’égard de la possibilité que les religions de la tradition abrahamique jouent un quelconque rôle salutaire dans le contexte de notre monde actuel, mais nous avons vu de quelle manière et selon quelle acception l’islam pouvait jouer un tel rôle, même si l’exposé qui a été fait à ce sujet pouvait sans doute se prêter à débat. Nous avons également vu comment l’usage de la parole dans le judaïsme et le christianisme pouvait avoir un effet de «transformation de la guerre». Alors pourquoi tout d’un coup ce retour en arrière, en quelque sorte ? Y a-t-il quelque chose qui le justifie ?

Md : Je n’y vois pas de retour en arrière. Il y a simplement qu’aucune conclusion définitive n’a été formulée sur ce sujet. Par conséquent, la prudence dicte de rester ouvert à toutes les possibilités.

Ph : Et cette prudence n’a rien d’illégitime, parce que des penseurs aussi importants que Heidegger ont vu dans le poète un recours sans éprouver le besoin de se tourner vers les religions et leurs récits. Il conviendrait peut-être d’examiner quelles étaient leurs raisons.

Po : Il y a un moment que l’ombre de Heidegger plane sur nos échanges comme une objection qui attend sa réponse.

Ph : Oui. Les penseurs modernes qui ont tourné le dos aux religions de la tradition abrahamique ne sont pas peu nombreux. Depuis le 18e siècle, il y a une sorte d’athéisme furieux qui a marqué la vie intellectuelle en Europe, sans doute parce qu’il s’est laissé entrainer dans un conflit avec l’institution religieuse. Nous connaissons cela aussi, en terre d’islam, même si nous sommes un peu à la traîne et que nous avons tendance à plagier ce qui se pense et ce qui s’écrit chez nos amis du nord. Mais cet athéisme est aujourd’hui un mouvement plutôt essoufflé. Les utopies terrestres dont il se voulait le héraut se sont effondrées. Le retour au religieux représente désormais une tendance bien plus dominante, avec tout ce qu’elle peut comporter d’ailleurs de vieilleries obsolètes et de superstitions idiotes. A quoi elle ne se réduit pas, cependant ! Mais la figure de Heidegger, à mon avis, n’est pas concernée par cet athéisme essoufflé. De plus, il est celui qui a eu le courage de reconnaître au poète la tâche de redonner un cap à notre monde. Ses méditations sur les poèmes de Hölderlin sont tout sauf des pensées marginales au sein de son œuvre. C’est pour ça que nous ne pouvons pas échapper à une explication avec lui, dès lors du moins que nous nous engageons sur le chemin de la question que nous nous sommes donnée : en quoi les religions de la tradition abrahamique peuvent-elles jouer un rôle aujourd’hui ?

Md : … Dès lors aussi que, comme lui, nous accordons au poète une place éminente.

Ph : En effet !

Po : Il me semble que l’objection de Heidegger tire sa force de deux choses distinctes. La première se rapporte à ce qu’on pourrait appeler l’audace et la profondeur de sa pensée. Et nous allons, n’est-ce pas, devoir examiner de près en quoi elle consiste au regard de notre question. La seconde, elle, vient du fait que la tradition abrahamique avance sous le signe de la dispersion, incapable de surmonter les tentations d’exclusion qu’elle a nourries depuis des siècles entre ses différentes branches. Ce qui signifie que chaque branche avance sans pouvoir s’empêcher de mettre les deux autres sous le boisseau. Comment peut-on proposer un nouveau récit du monde quand on commence par vouloir occulter une de ses parties ? C’est un handicap majeur de la tradition abrahamique qui, pour beaucoup, la disqualifie.

Ph : Oui, c’est un problème qui est d’ailleurs peu traité par nos intellectuels, aussi bien d’Orient que d’Occident. On se contente généralement de quelques appels à la tolérance, de quelques gestes de fraternisation entre juifs, chrétiens et musulmans et c’est à peu près tout. Mais les obstacles théologiques demeurent et personne ne tient à secouer trop fort les assises des communautés relevant des branches et des sous-branches, de peur que ça ne provoque de la panique parmi une population de croyants peu préparée à pareil scénario. Peut-être aussi que ça arrange certains de faire croire qu’il ne faut pas toucher à cet équilibre fragile, parce que ça leur permet de continuer de tenir les commandes des affaires de notre monde sans grande concurrence. Mais cette situation ne peut durer indéfiniment : les religions abrahamiques ont besoin de renouer avec l’idée de leur propre utilité, de leur propre capacité à répondre aux appels de l’époque, sous peine de sombrer dans le rabâchage de leurs anciennes rhétoriques : ce qui n’est pas sans effets pervers sur la population de leurs fidèles. Et c’est d’ailleurs sur ce point que se dessine aujourd’hui la différence entre les croyants : il y a ceux qui tentent de ramener le discours religieux à ses anciennes tonalités, à conforter la tentation de chaque religion à demeurer la citadelle qu’elle a été dans le passé, et il y a ceux qui, par la parole et par l’action, poussent la religion qu’ils professent à s’engager sur le terrain du vaste monde et à se constituer en réponse possible aux défis qu’il nous lance, sans craindre l’épreuve des révisions profondes. A propos de ces derniers, j’ajouterais une chose, qui n’est pas d’une importance mineure et qui rejoint ce que j’ai dit ici lors de notre avant-dernière rencontre que nous avions consacrée au thème de la genèse du récit. Je vous parlais à la fin de notre rencontre d’une «règle» en matière de création de récit. Vous vous souvenez qu’on en avait énoncé trois. La première portait sur ce que nous avions appelé l’inversion des rôles entre émetteur du récit et destinataire. En ce sens que le récit commençait son itinéraire de vie sous le signe de ce jeu d’échange entre l’auteur du récit et celui qui, tout en le recevant, en faisait le lieu d’un nouvel acte de création, ou de recréation. La seconde évoquait le récit comme récit de lui-même, comme récit de son triomphe sur ce qui l’empêchait, comme récit allégorique de sa propre délivrance vers l’espace de la parole… La troisième et dernière règle, qui est celle que je voulais ramener plus particulièrement à votre souvenir, c’est celle qui nommait une «communauté d’écoutants», une communauté qui traverse la frontière des vivants et des morts. Cette règle enjoint de veiller au partage du récit comme à quelque chose de sacré…

Po : Voilà ce qui s’appelle un résumé rondement mené…

Md : Ah oui ! Cette journée aura été riche en résumés !

Ph : Les résumés, c’est toujours utile. Bon, le propos est d’attirer l’attention sur la tension qui existe entre deux exigences presque contraires : arracher le récit à son ancien cadre afin qu’il se dote de la capacité de répondre à la détresse du monde d’aujourd’hui et, d’un autre côté, préserver ce qui, dans l’ancien récit, constitue ce par quoi le partage peut continuer de vivre à travers la longue chaîne des générations de fidèles, de sorte que la communauté demeure entière et vivante.
Il me semble que tout jugement porté sur les tenants de l’une ou l’autre branche de la tradition abrahamique, dans cette version renouvelée et ouverte sur le monde que je viens d’indiquer, devrait avoir à l’esprit ce jeu d’équilibrisme particulièrement difficile auquel ils sont confrontés. C’est le sens de la justice qui le veut et c’est une précision qui a son intérêt au moment où on s’apprête à convoquer à la barre des accusateurs un personnage aussi redoutable que Heidegger…

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