Dialogues éphémères | A propos de défenses de l’islam

 

Parler d’un «récit du Verbe» qui redonne son unité à la tradition abrahamique par-delà les errements que connaissent les différentes familles qui en relèvent, c’est réinscrire l’islam dans une certaine «trajectoire» : trajectoire à partir de laquelle la critique de cette religion, aussi bien que sa défense, ne peuvent faire autrement que prendre une tournure nouvelle… C’est poussés par le vent de certaines accusations que nos trois amis se retrouvent en train de naviguer sur les eaux incertaines de cette nouveauté.

Ph : Cela fait quelque temps que des rumeurs nous parviennent au sujet de la place que nous réservons à l’islam dans nos débats. Un doigt accusateur est pointé dans notre direction, nous dit-on, au motif que le traitement que nous faisons subir à l’islam serait défavorable : les formulations varient mais je crois que c’est bien de ça qu’il s’agit. Alors, avant que cette rumeur ne gonfle outre mesure, et qu’elle ne commence à couvrir nos voix de ses silences suspicieux, je me permets de rappeler certains principes qui gouvernent nos échanges et au sujet desquels nous nous étions déjà exprimés. Le premier principe, c’est l’impératif antagonique. Selon ce principe, chaque fois que la loi de l’allégeance à la communauté cherchera à s’immiscer parmi nous, en voulant nous dicter une façon de nous conduire et de penser, nous lui répondrons en l’éconduisant de manière ferme. Le choix de la langue française, qui a lui-même fait l’objet de remarques amusées mais désapprobatrices de la part de certains, nous l’avons justifié en son temps en faisant valoir qu’il exprimait une volonté de nous inscrire dans une tradition qui a reconnu dans le débat critique une voie de salut. C’était aussi une façon de déjouer à l’avance toute tentation de nous faire rejoindre le bastion identitaire. Il y a là une posture défensive dont nous assumons l’excès, parce que nous estimons que, sans une certaine violence préventive, nous risquons de nous laisser doucement étouffer par cette sorte de gravitation communautaire, qui joue dans le domaine de la vie intellectuelle le même rôle que jouent les trous noirs par rapport aux corps célestes qui naviguent malencontreusement dans leur giron. Bien sûr, il y a là une discussion à mener sur le rôle de la langue arabe comme langue de débat. Le propos n’est pas de dire qu’il s’agit d’une voie sans issue. Mon avis personnel est que le choix de cette langue dans la conduite d’un débat du type de celui que nous menons n’a de sens que dans la mesure où il sert à travailler cette langue, à la libérer d’un long passé au cours duquel elle a servi d’instrument de normalisation des pensées, de renforcement du pouvoir de la «communauté» en termes de codification et d’harmonisation des conduites. Sans cette action énergique, où la langue qui ouvre l’espace du débat s’offre en même temps elle-même comme objet d’un travail de transformation — de transformation qui rime avec décontamination —, l’activité intellectuelle retombe fatalement dans son ancien jeu où l’échange des idées et des arguments n’est pas autre chose qu’un simulacre de débat, où la mobilisation des concepts ne sert à rien d’autre qu’à produire le trompe-l’œil de l’échange libre…

Po : Je suis assez d’accord avec ça. J’ajouterais même que le débat qui croit s’émanciper de cette loi de la normalisation ou de la standardisation de la pensée en adoptant une posture antireligieuse, ou anti-islam, ne fait souvent que renforcer le phénomène, qui est au fond d’absorption du personnel dans le communautaire, quelles que soit la bannière sous laquelle se présente la communauté en question. Autrement dit, le rôle normatif et aliénant de la langue joue indépendamment des positions intellectuelles que prennent les interlocuteurs. En ce sens, oui, la seule issue est de soumettre la langue à une action délibérée d’affranchissement de son passé…

Ph : C’était une option. La nôtre a été de miser sur la carte de la diversité linguistique en faisant du français notre langue d’échange, malgré ou plutôt à cause du fait que cela est considéré par certains de nos concitoyens comme un acte de trahison politico-culturel.

Po : Une question qui se pose, et que certains parmi vous pourraient d’ailleurs soulever en leur for intérieur, est la suivante : pourquoi la langue arabe est-elle, à la différence du français, une langue dont l’usage entraîne cette posture anti-intellectuelle d’allégeance au groupe, de crainte d’être rejeté par le groupe ? En quoi se justifie ce triste privilège ?

Ph : Je répondrai à ta question. Mais je voudrais d’abord poursuivre l’exposé des principes qui président à nos échanges quand il s’agit du thème de l’islam. J’ai parlé du «principe antagonique». Un second principe est celui que j’appellerai principe de la «critique non dégradante». La critique de l’islam est non seulement licite, de notre point de vue, mais elle est aussi nécessaire. Or ça ne doit pas entraîner la discussion sur la pente facile qui est celle de la volonté d’abaisser. C’est cette volonté-là qu’il convient de tenir à distance, quelles que soient les tentations qui se manifestent quand on fait face justement à la prétention – plus ou moins insidieuse – des représentants de la communauté à régenter le débat dans le sens de l’allégeance ou du parti-pris…

Md : Il me semble qu’en parlant ces dernières semaines de «rupture» dans la dynamique du récit du Verbe, nous avons développé un discours critique qui n’a pas épargné les autres traditions. On ne peut donc parler d’un quelconque acharnement contre l’islam. Mais il semble que le propos n’ait pas été correctement compris par ceux qui nous font ce procès en désamour de l’islam.

Ph : Ce même discours critique auquel tu fais allusion a même pris un moment la défense de l’islam face aux accusations plus ou moins explicites qui lui sont adressées. Il est vrai que cette défense ne ressemble guère à celle que nous entendons d’habitude. Ce que nous entendons d’habitude, c’est un discours de dénégation face aux accusations qui parlent de violence, d’hostilité envers la liberté de penser, de minoration du statut social de la femme, de volonté d’imposer aux sociétés musulmanes – et peut-être aux autres aussi – un système juridique à la confection duquel les hommes n’ont pas été associés parce qu’il se présente comme une œuvre divine qui ne souffre pas de discussion… Toutes ces charges reflètent le point de vue d’une conception moderne de la vie en commun, telle qu’elle peut s’exprimer dans un texte comme celui de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Or ce n’est pas le point de vue que nous avons adopté. Personnellement, je pense que la défense habituelle n’est pas la bonne. Elle ne fait en un sens que réveiller les soupçons contre l’islam, parce qu’il n’est pas difficile de trouver dans les textes de référence des passages qui contredisent les dénégations…

Md : Quel est le type de défense que tu préconises ?

Ph : La bonne défense est celle qui prend en compte la trajectoire particulière de l’islam au sein de la tradition abrahamique. Ce que j’entends par «trajectoire» ? Vous vous souvenez de ce que nous avons dit à propos du judaïsme et du christianisme ? Nous avons dit que le judaïsme correspond au projet de faire porter par un peuple – peuple élu – la charge de remplir seul, mais à la face de tous les autres peuples, la mission qui consiste à rendre témoignage de la puissance de Dieu, de la puissance de l’Eternel. Cette mission a été menée à l’époque du roi David, dans le cadre d’un Etat qui était donc doté de tous les attributs du pouvoir sur le plan politique et militaire, mais elle s’est maintenue lorsque le peuple hébreu a été dispersé aux quatre horizons. L’expérience de la dissémination et de l’exil n’a pas empêché que le témoignage soit rendu. Même les périodes de persécution ont été pour les Juifs des occasions de rappeler leur fidélité à l’Alliance. L’épreuve servait de ciment à la communauté, et la communauté portait, du seul fait de sa survie, le message de sa persévérance au service du Verbe de Dieu dont la Bible est à la fois un éclat et un rappel. A propos du christianisme, nous avons dit qu’il correspondait à la décision d’ouvrir la mission aux «Gentils», aux non circoncis qui, comme le dit l’apôtre Paul, peuvent être circoncis de cœur. Mais cette ouverture avait un cadre, dont le christianisme devait rester tributaire : l’empire romain. C’est-à-dire tout ce monde qui avait reçu la marque profonde de la civilisation gréco-romaine. Le christianisme naît dans ce monde et conçoit l’horizon de sa propre expansion à l’intérieur des limites de ce monde. D’ailleurs lorsque, quelques siècles plus tard, l’Occident chrétien entamera la conquête des continents lointains dans un but d’évangélisation, il le fera au prix d’une grave distorsion de sa physionomie doctrinale. De sorte qu’il sera souvent réduit au rôle d’instrument au service d’entreprises mues elles-mêmes par une volonté de domination politique et économique, par des appétits territoriaux et des rivalités de puissance qui ont peu de choses à voir avec la mission dont nous parlons. C’est que le christianisme a cette vocation à cibler un paganisme qui a déjà connu l’expérience du cosmopolitisme, d’une diversité ethnique et linguistique évoluant dans un espace juridiquement homogène. Le sortir de ce cadre pacifié, c’est l’exposer à toutes sortes de dérives. L’islam, lui, naît en dehors de cet espace. Et c’est aussi en visant le monde d’au-delà des limes, d’au-delà des frontières de l’empire, qu’il reprend à son compte le flambeau de la mission. Bien sûr, ça ne passe pas sans des frictions, sans des conflits de prérogative avec l’empire chrétien. D’autant que les populations vivant à l’intérieur de l’empire romain ne sont pas elles-mêmes toutes acquises à l’ordre romain. Chez beaucoup d’entre elles, l’appartenance à la réalité tribale reste vivace. La séparation entre les deux espaces est d’autant moins nette au moment de la venue de l’islam que l’empire romain souffre lui-même de multiples incursions à partir de ce monde qu’on pourrait appeler du «paganisme barbare». Quoi qu’il en soit, on ne peut nier la réalité de ces deux mondes à l’époque de la naissance de l’islam : celui des pays héritiers de Rome et celui du paganisme brut ou arriéré. On ne peut nier non plus le fait que le monde du paganisme brut demeure non seulement rebelle à la pénétration de la mission, mais qu’il est de plus en plus dans le rôle de la menace. Or c’est à cette menace que l’islam constitue une réponse, dans la mesure où il présente un pouvoir de pénétration supérieur et qu’il est capable également de convertir la menace en alliance. Et pourquoi cela ? Précisément parce qu’il est issu de ce monde, qu’il en a les mœurs et qu’il en parle le langage. Attendre de l’islam qu’il se montre dès l’origine soucieux de faire bonne figure en se présentant comme une religion policée qui rejette la violence, c’est se méprendre sur ce qui fait son propre génie, sa supériorité par rapport aux autres religions qui sont ses ainées : sa capacité à faire parvenir l’écho du Verbe de Dieu dans les steppes et les déserts, et partout où la vie tribale se maintient de manière vigoureuse et constitue un sujet de préoccupation : un risque d’attaque soudaine…

Po : L’écrivain italien Dino Buzzati a bien rendu la réalité de cette menace dans son roman Le Désert des Tartares.

Ph : Il se plaçait dans une époque bien plus proche de nous, mais c’est tout à fait ça. L’Allemand Ernst Jünger a également écrit des choses intéressantes sur le sujet dans un petit livre intitulé Le Nœud gordien, où il parle de ces espaces rebelles à toute délimitation qui demeurent à jamais hostiles au monde de l’homme occidental.

Po : En somme, ce que tu nous dis, c’est que l’islam pénètre le monde du paganisme brut en usant de la brutalité de ce monde : que c’est sa force qui le distingue des autres, et qu’il n’y donc pas lieu de lui en faire le sujet d’un procès.

Ph : Oui, ce procès trahit en réalité une ignorance de ce qui fait son originalité. Maintenant, ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas une critique pertinente contre l’islam lorsque les tenants de cette religion se laissent entraîner sans crier gare par la puissance du monde païen qu’ils sont censés combattre, et qu’ils se laissent abuser eux-mêmes par leur rhétorique religieuse dont ils pensent naïvement qu’elle les préserve contre toute perversion de la mission.

Po : Donc pour résumer notre propos, quelle défense de l’islam proposes-tu ?

Ph : Une défense qui, pour commencer, laisse donc de côté les dénégations au sujet d’une certaine brutalité de l’islam, qui renonce à l’option consistant à nous présenter cette religion comme un modèle de vertus pacifistes qui aurait mal tourné parce que de mauvais gouvernants lui auraient fait quitter les rails de sa prétendue vraie nature : c’est aussi désespéré que faux. L’islam est la religion du choc avec le paganisme. Ce paganisme, il s’agit de l’ébranler, de lui faire perdre sa confiance en soi et en ses divinités, de lui rappeler qu’il y a «plus grand» que les symboles de sa puissance, et que ce plus grand peut être redoutable et sans merci. Le génie de l’islam tient en un retournement : mobiliser de la violence et susciter de la peur pour créer une situation de soumission à Dieu dont la peur a disparu. Il y a là une souplesse de la manœuvre psychologique qui est ce grâce à quoi l’homme est ramené à cette vocation éminente dont nous parle le Coran à travers le récit du dépôt que nous avons largement évoqué il y a quelque temps : vocation en vertu de laquelle il prend en charge – et le mot «charge» a ici tout son sens – la conduite de la chorale de la Création. Maintenant, le dérapage qui lui attire, qui doit lui attirer toutes les critiques possibles, c’est celui qui survient lorsqu’il cesse d’opérer le retournement en question. Ce qui arrive lorsqu’il use de violence et de terreur pour faire de nous des hommes qui vivent sans rémission sous l’emprise de la peur. Or les hommes qui vivent sous l’emprise de la peur sont des hommes qui ont perdu toute capacité en matière d’écoute musicale du monde et, à plus forte raison, de conduite d’une chorale ou d’un orchestre dont les instrumentistes sont les créatures du monde.

Md : Et, bien sûr, ce dérapage dont tu parles n’a pas manqué de survenir dans l’histoire, et très tôt…

Ph : On ne saurait le nier.

Po : Donc c’est ça la défense de l’islam qui tient compte de ce que tu appelles la «trajectoire»… C’est l’apologie d’un engagement qui rime avec souplesse dans le mouvement, d’un engagement qui sait allier violence et rencontre avec le Verbe de Dieu telle qu’elle se prolonge en conduite de la chorale, pour reprendre encore l’image du récit coranique. Et en même temps c’est le fait de renvoyer à leur ignorance ceux qui prétendent soumettre l’islam à un procès à partir d’un discours qui puise ses normes à partir de la modernité.

Ph : Oui…

Po : Mais comme il y a eu dérapage, le monde de l’islam s’est retrouvé sous le règne d’un gouvernement par la peur, sur les plans aussi bien politique que théologique… Et je suppose que c’est ça qui a fait que la langue arabe est devenue pour nous une langue d’échange problématique. C’est parce qu’elle a été contaminée par l’usage qui en a été fait pendant des siècles…

Md : Un usage selon lequel le bien parler dans la langue arabe vaut acte d’appartenance à la noblesse de la communauté, tandis que le mal parler dans cette même langue vaut à l’inverse dégradation, voire excommunication. Mécanisme pervers – surtout face aux étrangers – dont on a rappelé qu’il continue de fonctionner indépendamment de l’allégeance à l’islam comme croyance et qui accorde d’ailleurs au discours verbeux une supériorité évidente sur la sobriété et la rigueur du discours critique.

Ph : L’arabe est devenu la langue d’une sorte de citadelle qui est en réalité bien plus païenne qu’elle ne croit parce que, comme on l’a dit, l’islam à l’intérieur de cette citadelle est un islam qui ne cesse de s’abuser lui-même par sa propre rhétorique religieuse. Plus il agite l’étendard de l’unicité divine en se prévalant du privilège d’en être le seul porteur, plus il trahit sa posture dominatrice qui est profondément païenne. Il y a eu perversion de la mission… Cette perversion ne serait sans doute pas survenue sans les conflits qui se sont déclarés entre les trois familles de la tradition abrahamique. Je pense à ce propos que l’islam se serait protégé de ses propres égarements s’il avait pu développer avec les autres religions une sorte de complicité dans la sagesse. Mais on sait que c’est l’arrogance de l’antagonisme qui a prévalu. L’islam est-il seul responsable de cette situation ? Je ne pense pas. La prétention des autres à s’accorder l’exclusivité de la mission a été de la partie. Une complicité, ça se construit à plusieurs.

Po : Cette complicité a manqué à l’appel parce que, nous l’avons dit, chacun s’est laissé piéger par son récit, au détriment de ce que nous avons appelé la dynamique du récit du Verbe.

Ph : Et c’est bien parce que les récits abrahamiques sont devenus des pièges qui divisent les familles tout en les enfermant dans une vision des événements qui, à son tour, les coupent de la marche de l’Histoire que l’idée s’est imposée à nous selon laquelle nous devrions peut-être recréer ces récits. La recréation ne signifie pas nécessairement rature de l’ancien. Mais elle signifie certainement reprise des récits dans un sens qui leur permet de se dégager de la gangue idéologique qui les paralyse…

Md : Il ne s’agirait pas seulement de les libérer du piège qu’ils sont devenus pour eux-mêmes : il s’agirait aussi de faire en sorte que l’action de recréation corresponde à un réveil de la passion du récit, et que cette passion ouvre de l’avenir pour tous. Je ne dirais pas que Dieu a créé le monde pour recevoir l’écho de son Verbe créateur dans la passion du récit qui germe dans le cœur de l’homme : ce serait présomptueux de l’affirmer. Mais je ne doute pas que Dieu prenne plaisir à cette passion renaissante.

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