L’entreprise autrement | Ramadan, mêmes problèmes, mêmes pseudo-solutions (IV)

 

Il y a ceux qui travaillent plus et il y a ceux qui travaillent moins. Voilà comment se présente, chez nous, l’un des nombreux paradoxes relatifs au mois saint de Ramadan. Précisons-le tout de suite que ce n’est aucunement la faute à Ramadan. Il s’agit plutôt de pratiques à caractère socio-politique.

Aubaine pour certaines activités liées à l’alimentation, au transport, à l’habillement, au cuir et chaussures, à la bijouterie, aux jouets, aux médias audiovisuels (pub), à certains loisirs (hammam, spectacles, attractions,…), Ramadan est l’occasion, chez les salariés, d’une réduction du rendement (total, par réduction des heures de travail et aussi par tranche horaire).

La baisse du rendement et l’augmentation des erreurs atteignent leur paroxysme dans les administrations publiques et le fameux «revenez-demain !» pourrait facilement devenir «revenez après l’Aïd !», c’est-à-dire après le retour des congés pour la fête marquant la fin du mois saint.

Le problème se pose aussi dans certains secteurs, tels que l’enseignement (enseignants et apprenants), le secteur agricole de rapport, le bâtiment, les travaux publics, les carrières, les mines et autres travaux pénibles. Cela, selon les saisons. Et il se pose pour les entreprises en raison de la réduction des horaires d’ouverture des guichets, des banques, des bureaux de poste, des recettes des finances, de la douane et autres. D’où la nécessité d’accélérer la numérisation des prestations de ces services et de penser à instaurer des systèmes de permanence, y compris le soir. En Espagne, par exemple et au cours de l’été et ses journées suffocantes, la plupart des salariés reprennent le service après une longue sieste et ne bénéficient pas de la séance unique. De nouvelles pratiques ont vu le jour dans plusieurs pays musulmans, surtout dans les entreprises étrangères délocalisées. Des mesures prises avant même l’avènement du fameux coronavirus et le télétravail qu’il avait imposé. Application de la souplesse des horaires, avec travail à distance ou formation le soir, quelques repas d’iftar (rupture du jeûne) collectifs, motivations grâce aux concours, soirées avec invitation des membres de la famille, etc.     Pourtant, Ramadan est, dans son essence et sa finalité, le mois de la conscience aiguë, du self-contrôle, de la solidarité et bien d’autres vertus, donc du travail bien fait, du respect des délais, du don de soi, etc. Le problème réside dans nos habitudes néfastes consistant à se goinfrer le soir (repas de rupture du jeûne et plein de sucreries, après) et à veiller tard devant la télé ou dans les cafés. Dans les sociétés traditionnelles, formées essentiellement de paysans, de commerçants et d’artisans, le problème de la baisse du rendement au cours du mois de Ramadan ne se posait, pourtant, pas. Les paysans sont liés par les saisons, ne veillent pas trop et travaillent généralement tôt juste à la levée du jour. Quant aux artisans et aux commerçants, ils retournent, généralement, travailler, le soir.

Au lendemain de l’indépendance politique, le président Bourguiba avait voulu résoudre la baisse du rendement du travail et avait appelé, début des années 1960, à abandonner le jeûne, arguant que le pays était en lutte pour le progrès ou ce qu’il avait appelé le «grand Jihad».

Il s’est basé alors sur une recommandation du Prophète (S) qui avait, lors d’une bataille, décrété l’abandon du jeûne afin de mieux affronter l’ennemi. Or, ladite bataille n’avait duré qu’un jour et cette dérogation ne pouvait pas se transformer en règle. Bourguiba avait même rompu le jeûne en public et avait imposé à ses ministres de partager avec lui ses repas en instaurant les déjeuners de travail. Il avait même imposé à l’ensemble du secteur public les horaires habituels et les travailleurs (et les élèves et les étudiants) rentraient après la rupture du jeûne. Contreculture, la proposition présidentielle n’avait pas alors abouti.

Nous devons ici rappeler que nous entretenons, le travail rémunéré et nous, une relation complexe, compliquée et conflictuelle. Du genre je t’aime moi non plus.  Avec comme principe vital « travailler moins, gagner plus ». Toutes les excuses sont alors bonnes pour entonner l’hymne au farniente. La moindre fête, le moindre pépin, le moindre frémissement du mercure, la moindre averse et voilà la porte de l’inertie grande ouverte, et bye bye le boulot. Cela sans oublier les pauses et autres motifs pour décrocher.  Des notions comme le bon travail, le travail bien fait, la perfection, l’excellence, le beau travail, la conscience professionnelle, l’honneur du métier, et bien d’autres du même registre, sont devenues, hélas chez nous, tout à fait étrangères et même bannies.

Pourtant, nous nous targuons d’une longue tradition de travail, érigé en culte par notre religion, qui insiste sur des notions comme la conscience professionnelle, l’honnêteté, le caractère sacré de la sueur des travailleurs, le travail bien fait, l’apprentissage à vie, la qualité, le contrôle de et par la profession, etc.

Ramadan et son corollaire l’Aïd, qui le clôture, posent donc les mêmes problèmes, surtout ceux à caractère socioéconomiques, bien sûr selon les saisons. Les mêmes pseudo-solutions sont alors proposées et mises en œuvre pour soi-disant les résoudre. Parfois il n’y a aucune solution à proposer et le problème est tout simplement éludé. (Prochain article : Ramadan-Pub, le couple infernal).

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