
Cela fait plus de dix ans que la Tunisie tente de nouvelles expériences. Cette phase politique transitoire n’a jamais été un fleuve tranquille. Le régime a changé. Les chefs de gouvernement se sont succédé, tels les battements d’ailes d’un colibri. Les amis d’hier sont devenus les ennemis d’aujourd’hui et vice-versa. Tout a changé ou presque. Tout a chuté ou presque, mais pas l’État.
Au plus fort de la crise, au lendemain de la chute du régime de Ben Ali, en janvier 2011, les Tunisiens s’attendaient à l’installation d’un chaos généralisé et pérenne. Mais l’administration n’a pas lâché prise et a continué à assurer, l’Etat a résisté. Avec les assassinats politiques des figures de l’opposition Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi en février et juillet 2013, les pronostics tablaient alors sur une dislocation des institutions de l’État. Les faits ont prouvé le contraire.
Mars 2016, quand les djihadistes de Daech (l’État islamique en Irak et au Levant-EI) tentaient de frapper fort à Ben Guerdane, dans le sud du pays, et d’y créer une zone tampon, et à terme d’y installer un émirat, comme en Irak et en Libye voisine, en passant par la Syrie, encore une fois ce plan a été voué à l’échec. Ils s’attendaient à ce que les militaires, les corps de sécurité désertent les lieux, dissuadés qu’ils seraient par des accords tacites faits par des politiques à la petite semaine dans les sombres antichambres du pouvoir. Mais les vaillants soldats de la patrie n’avaient pas déserté. Ils se sont battus comme un seul homme, aidés et encouragés par des civils sans armes et aussi braves. L’ennemi a battu en retraite.
En 2020, la grave crise politico-économique que traversait le pays augurait de lendemains sombres. D’autant que le pays resté presque dix-sept semaines sans nouvel exécutif, l’impact de la vacance du pouvoir commençait à se faire sentir. Mais l’administration encore une fois, a continué à fonctionner, s’acquittant de sa lourde mission.
Ce que révèlent les faits
Au moment de la crise sanitaire avec le nombre alarmant de décès, tout laissait croire que le bateau Tunisie qui tanguait fort allait bientôt couler. Mais les structures sanitaires et le reste des administrations rattachées ont refusé de jeter l’éponge, usant de leur courage d’abord, de leur amour de la patrie, du peu de moyens dont ils disposaient, pour continuer à assurer contre vents et marées. Ils ont lutté contre le manque de moyens, le peu de ressources humaines, la colère et la tristesse des malades et leurs familles. Ils ont continué malgré tout.
En proie aux difficultés économiques et sociales, avec une croissance de 1%, une inflation de 6,1% en 2020. Des indicateurs au rouge accompagnés d’une inquiétante fuite des cerveaux, une corruption endémique, une instabilité politique et une fronde sociale, la Tunisie réunissait tous les facteurs annonçant la dislocation de l’État.
Faiblesse ne signifie pas anéantissement
Si la Tunisie a réussi à échapper à la guerre civile qui transforme des cités jadis grouillantes et pleine de vie en champs de ruines, comme en Libye, au Yémen et en Syrie, c’est en raison de la solidité des structures dont les fondations avaient été jetées par les prédécesseurs, les pionniers éclairés.
Dans ce sens abonde l’ancien ministre des Affaires étrangères Ahmed Ounaïes, faisant observer que l’État tunisien vivant une période d’affaiblissement, depuis la révolution du 14 janvier, n’a en aucun cas manqué à ses fonctions régaliennes, malgré les crises successives qu’il a traversées. « J’estime que l’État tunisien connaît un affaiblissement, depuis une décennie ou presque, du fait de son changement d’une République libérale vers une République démocratique et des tentatives des uns et des autres, visant à l’instauration de nouvelles politiques.
À ce stade, je cite la Troïka (gouvernement de coalition rassemblant trois partis politiques représentés à l’Assemblée constituante, dont le mouvement Ennahdha entre 2011 et 2014, ndlr), qui a échoué à bouleverser l’architecture de l’État. Même si ce parti a réussi à le plonger dans de graves impasses», analyse l’ancien diplomate, dans une déclaration à La Presse.
Dans la même optique, M.Ounaïes fait remarquer que l’État a été mis à rude épreuve ces dernières années et qu’il a fait face à diverses formes de menaces. Sauf que sa capacité de résilience a fait en sorte que toutes les tentatives visant à son démantèlement échouent de manière cuisante. En atteste, selon lui, le maintien des fonctions régaliennes de l’État, notamment la défense nationale, la sécurité, la santé publique, l’éducation, les transports et le reste des services rattachés. « Trois grands moments auraient marqué cette période critique qu’a vécue l’État. Avec les nahdhaouis, on a cherché à substituer le modèle politico-social prévalant depuis des lustres en Tunisie. Puis, il y a eu une deuxième tentative qui a usé de méthodes autrement plus violentes, le terrorisme, pour imposer un nouveau mode de gouvernance inadapté à la nature de la société tunisienne. Enfin, il faut reconnaître que les contradictions et conflits opposant la présidence de la République au Parlement et au pouvoir judiciaire n’ont fait qu’approfondir la faiblesse de l’État, sans pour autant l’anéantir », explique notre interlocuteur, soulignant que cette résilience n’est point fortuite, mais qu’elle se veut l’aboutissement logique d’un grand travail accompli par des pionniers éclairés.
Ancrage de l’État, le poids de l’histoire
Analysant la résilience de l’Etat tunisien face à tous les dangers qui ont guetté son essence même, l’ancien chef de la diplomatie tunisienne rattache l’esprit organisationnel qui prévaut en Tunisie à une trajectoire qui remonte à l’époque husseinite (1705-1957). Depuis l’installation des Husseinites, on a eu affaire en Tunisie à une société hiérarchisée où l’élite gravite autour de la Cour et détient les rênes du pouvoir politique et économique.
Selon lui, le même mode opératoire s’est poursuivi durant l’ère de l’avant-bourguibisme, lors de l’ère Bourguiba et la période post-Bourguiba. De son vivant, le père de la nation, explique Ounaïes, a réussi à transmettre à ses compagnons de route et disciples, l’impératif qu’il y a à distinguer entre régime et État. Dans le sens que l’État représente un ensemble de dispositifs institutionnels. Tandis que le régime, c’est la coalition des forces sociales incarnant un ensemble d’idées plus ou moins cohérentes. D’où sa primauté sur tout le reste.
Pour mieux comprendre l’ancrage de l’État en Tunisie, le diplomate s’attarde, derechef, sur l’époque de la lutte pour libérer le pays pour en saisir l’enjeu et la portée. L’État tenait alors une place de choix dans l’idéologie du Mouvement national qui a gagné la bataille de l’indépendance. D’ailleurs, on misait sur cette dynamique pour faire nation et unifier les Tunisiens issus de différentes franges sociales. Après l’indépendance, l’État national est devenu « le démiurge de la jeune nation », de l’avis du diplomate. Rien n’échappait à ce même État qui entendait tout contrôler : économie, culture, société, etc. Cet État n’hésitait pas à bousculer les habitudes et les traditions.
L’autre facteur qui semble avoir joué en faveur de ce mécanisme d’ancrage de l’État en Tunisie renvoie aux dispositifs de dialogue instaurés par les principaux acteurs politiques, syndicaux, administratifs et associatifs, afin de préserver une forme d’équilibre et le maintien de l’État, de l’avis d’analystes tunisiens et étrangers.
Ce sont ces mêmes mécanismes de dialogue qui ont permis audit quartette d’organisations (Ugtt, Utica, Ltdh et l’Ordre des avocats) de trouver une issue au terrible blocage qui paralysait le pays alors et de se voir décerner le prestigieux prix Nobel de la paix, en 2015.
Preuve s’il en faut du maintien de l’État, malgré les difficultés qu’il a traversées et traverse encore, les deux recettes majeures du budget tunisien — les droits de douane et la TVA — ont été, jusque-là, préservées, malgré la prédominance de réseaux mafieux avec leurs hommes de main sévissant partout, et ce, de l’avis des analystes précités.
Si l’État tunisien a réussi à traverser toutes les zones de turbulences sans se disloquer, comme c’est le cas de nombreux exemples dans la région hélas, le mérite revient en premier aux pères fondateurs qui ont jeté les fondements de l’Etat tunisien, et concédé un legs, volens nolens, inestimable. C’est aux Tunisiens maintenant de poursuivre le chemin.