Accueil A la une Grand Angle | Après 15 mois, les déchets italiens toujours bloqués à Sousse: Un feuilleton insipide qui traîne en longueur

Grand Angle | Après 15 mois, les déchets italiens toujours bloqués à Sousse: Un feuilleton insipide qui traîne en longueur

Comment les poubelles d’une région du sud italien sont-elles arrivées en bateau en Tunisie, pays déjà en difficulté avec ses propres déchets ? La question fait toujours rage, alors que la saisie de centaines de conteneurs et l’implication de hauts responsables laissent supposer une vaste affaire de gros sous ayant conduit, en décembre dernier, à une vingtaine d’interpellations.

L’affaire a fait couler beaucoup d’encre et traîne encore et toujours. On a tous entendu parler des déchets italiens exportés en Tunisie transformant le port de Sousse en une décharge à ciel ouvert. Des centaines de tonnes de déchets domestiques avaient été expédiées en Tunisie, par le biais d’une société tunisienne dont les propriétaires cherchaient à faire fortune, en dépit des risques sanitaires et épidémiologiques qu’on fait encourir à la communauté nationale.

Cette affaire a rapidement pris l’ampleur d’un gros scandale relayé par les médias nationaux et internationaux et dénoncé par la société civile tunisienne. Tout a commencé, rappelons-le, par une émission télévisée diffusée en décembre dernier, qui avait révélé qu’une société avait importé d’Italie de grandes quantités de déchets non recyclables. Il suffit de peu pour que la polémique éclate. Une enquête administrative et une autre judiciaire sont diligentées. Outre une lourde affaire de corruption qui semble planer sur le dossier, c’est notamment le sort de grandes quantités de déchets qui inquiétait et inquiète encore les Tunisiens.

La société civile continue de faire pression pour connaître le sort de ces déchets expédiés en Tunisie. Dernier rebondissement, dans un communiqué rendu public, le réseau Tunisie verte a fustigé les récentes déclarations du directeur général de la direction «Environnement et qualité de la vie», Hédi Chebili, concernant cette affaire. Le communiqué exprime un «profond étonnement» et exige le retour imminent des conteneurs de déchets qui stationnent toujours au port de Sousse et dans les dépôts de la société tunisienne importatrice. «Ces déclarations ne font que conforter la société italienne et le gouvernement italien, leur permettant de gagner du temps pour le rapatriement de cette bombe à retardement », lit-on dans le communiqué. « Ces propos laissent voir la faiblesse de la position des autorités tunisiennes, en l’absence d’initiatives et d’efforts diplomatiques notables. Puisque la Tunisie se contente jusque-là d’attendre l’issue pour laquelle optera la justice italienne », a-t-on également dénoncé.

Le Forum dénonce la passivité de l’Etat tunisien

Les déclarations controversées du directeur général de l’environnement et de la qualité de la vie au ministère de l’Environnement et fustigées par la société civile stipulent que « les conteneurs des déchets qui sont toujours au port de Sousse n’ont pas fait ressortir des lixiviats, ni de gaz de méthane, ni d’odeurs ». Aussi, poursuit-on, « les tests réalisés par le Citet suite à la visite d’inspection effectuée le 24 juin 2021 aux conteneurs installés au port de Sousse montrent qu’il n’y a rien qui dérange ». Des déclarations interprétées comme un message clair pour céder les droits de la Tunisie.

Le Forum tunisien des droits sociaux et économique (Ftdes) est une composante de la société civile qui milite pour réexpédier ces conteneurs en Italie. Joint par La Presse, le représentant du Forum dénonce la passivité de l’Etat tunisien, à travers ses institutions exécutives et judiciaires, lesquelles selon lui, ne fournissent pas assez d’efforts pour garantir les droits de la Tunisie dans cette affaire. Le Forum rappelle que l’article 8 de la Convention de Bâle stipule le renvoi des déchets à leur source dans les 90 jours, à compter de la date à laquelle le pays d’importation notifie le pays d’exportation. « Sauf que ces délais ont été largement dépassés sans que ces tonnes de déchets ne soient expédiées en Italie », a-t-il déploré. La crainte qui en ressort : les événements politiques survenus dernièrement en Tunisie n’éclipsent cette affaire malgré sa gravité, « car la Tunisie est en train de perdre, jour après jour, ses droits». Le temps joue contre nous.

Le propriétaire de la société importatrice en cavale

L’enquête ordonnée par le parquet a été clôturée le 4 juin dernier. Au total, cette affaire hors norme compte 21 accusés, dont l’ancien ministre de l’Environnement et des Affaires locales soupçonné « d’organisation d’une bande visant à porter atteinte à autrui ». Le propriétaire de la société importatrice de ces déchets qui est toujours en cavale à l’étranger, a été accusé, lui, d’importation de déchets interdits en Tunisie, alors que cinq cadres douaniers sont accusés d’implication passive.

Les déchets ménagers italiens dont l’exportation est interdite par la législation tunisienne et par les conventions internationales sont toujours déposés au port de Sousse, et ce, depuis l’été 2020. La Tunisie a constitué un volumineux dossier juridique et  saisi la justice internationale et les Nations unies. La justice italienne avait donné raison à la Tunisie dans cette affaire, obligeant la société exportatrice de « rapatrier » les déchets à leur pays d’origine, en l’occurrence  l’Italie. Sauf que les Italiens refusent toujours leur retour sans remboursement de la somme versée à la société tunisienne importatrice qui aurait perçu 38 euros par tonne.

Des eurodéputés du Groupe des Verts/Alliance libre européenne, en contact avec “Tunisie Verte”, réseau tunisien de plus de 100 ONG actives dans le domaine de l’environnement, avaient adressé une demande de réponse écrite à la Commission européenne (CE), concernant l’exportation illégale des déchets italiens vers la Tunisie. Ils ont réclamé des éclairages concernant les démarches que pourrait prendre la CE pour renvoyer en Italie ces conteneurs expédiés, entre mai et juillet 2020, vers le port de Sousse.

Pour préserver ses droits, la Tunisie a activé la Convention de Bâle. Il s’agit d’un traité international établi aux fins de réduire la circulation des déchets dangereux entre les pays. Permettant particulièrement d’éviter le transfert des déchets des pays développés vers les pays en développement (PED). Cette convention interdit, en effet, l’exportation des déchets non recyclables vers les pays en développement, à l’instar donc de la Tunisie.

Questions qui persistent : comment les poubelles d’une région du sud de l’Italie sont-elles arrivées en bateau en Tunisie, pays déjà en difficulté à gérer ses propres déchets ? La question fait toujours rage, alors que la saisie de centaines de conteneurs et l’implication de hauts responsables laissent supposer une vaste affaire de gros sous ayant conduit, en décembre dernier, à une vingtaine d’interpellations.

Le Président de la République qui accapare actuellement tous les pouvoirs devra impérativement se pencher sur cette affaire qui n’a pas fini de parler d’elle. Autrement, la Tunisie risque, en effet, de perdre tous droits dans cet épineux dossier qui prend la forme d’un scandale environnemental associé à une grosse affaire de pots de vins. Partant de ce constat, le Président de la République devra activer tous les canaux diplomatiques tant qu’il est temps. Le temps joue contre nous.

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