«Jaou Tunis» | Projection de «Nous le savions qu’elles étaient belles, les îles», nouveau film de Younès Ben Slimane : La dignité de l’âme humaine mise en exergue à travers les quatre éléments

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©Younès Ben Slimane

Par Amel Bouslama

«Nous le savions qu’elles étaient belles, les îles», production Le Fresnoy-Studio national des arts contemporains-Inside Productions, avec le support de l’Institut français de Tunisie. Ce film hybride mêlant documentaire et fiction, d’une durée de 20 mn, est le deuxième excellent film du jeune réalisateur tunisien, artiste visuel et architecte, Younès Ben Slimane, présenté, projeté et débattu le 10 octobre 2022 à l’auditorium de l’Institut français de Tunisie, dans le cadre de Jaou 2022. Pour rappel, la première œuvre cinématographique réalisée par Younès Ben Slimane a obtenu le Tanit d’or du court métrage documentaire à la 30e édition des Journées Cinématographiques de Carthage 2019.

Une fin tragique pourrait atteindre, comme elle pourrait épargner, celui qui quitte son pays situé sur le continent africain. Il affronte ainsi les épreuves, en sort indemne ou meurt en mer ! Ainsi donc, traverse-t-il la nuit de la mer Méditerranée pour aller retrouver l’espoir et travailler dans un pays étranger, se trouvant de l’autre côté ? Est-il vraiment conscient de ce suicide camouflé ? Les vagues peuvent rejeter son cadavre sur la plage, comme cette image effroyable qui a circulé en 2020 sur les réseaux sociaux de l’enfant kurdo-syrien gisant sur le ventre au bord de la mer !

Avec discrétion et beaucoup de subtilité, la caméra vidéo de Younès Ben Slimane filme la tombe d’un inconnu retrouvé mort sur la plage à Zarzis, ville du sud-ouest de la Tunisie. Cette tombe se présente sous forme d’un léger monticule de terre, une masse compacte et aplatie de sable doré, éclairé par un halo de lumière. Le regard est porté sur la valeur de la vie de l’humain. Le cinéaste dit que son œuvre est «un retour à l’essentiel, aux gestes élémentaires».

En poète de l’image, Younès Ben Slimane ne cesse de nous surprendre par son approche minimaliste et sa vision épurée des choses et des scènes qu’il tourne. Faire un cinéma, sans dialogue, sans commentaire et sans fioriture. Cette approche —devenue la marque de fabrique de notre réalisateur—, permet au spectateur de focaliser sa lecture sur l’essentiel, sur les sons des éléments, ceux de l’eau, de l’air, de la terre et du feu. D’ailleurs, le titre du film est un vers de poésie tiré d’un poème de l’illustre poète grec Georges Séféris. Nous pensons que cet hommage rendu à la matière, par la sobriété de l’image tournée, qui s’éternise sur de longues séquences. Younès Ben Slimane réussit majestueusement à nous émouvoir grâce à ce jeu entrepris avec l’ombre, ici l’obscurité nocturne, devenue elle-même une matière à part entière. Bien qu’il traite d’une tragédie humaine, l’auteur nous fait toucher à la quintessence de la vie, en remuant au fond de notre subconscient l’archétypal, le secret de l’élémentaire et du vivant. Quel pertinent et judicieux paradoxe que de traiter d’une problématique rangée sous la bannière d’un suicide collectif, et de réussir à la réaliser avec des images et des sons sur la matière vivante qui vise la vie !

Un bonheur que de vivre à travers ce film, un moment de grâce par le truchement d’une ambiance feutrée faite de rituels vécus avec simplicité. Cette bénédiction généreusement accordée à l’âme du disparu inconnu fait ressentir aux spectateurs que nous sommes un sentiment de considération, de respect et de dignité envers toute âme humaine quelles que soient sa race, son identité, sa classe sociale et sa provenance.

Le rythme lent du film nous fait savourer et sentir subtilement le passage de la nuit vers le jour. Une promenade offerte comme un geste initiatique pour le plaisir esthétique qui atteint le spirituel. Younès Ben Slimane élimine tout ce qui risque de surcharger son personnage, pour ne garder, par exemple, que ses mains qui exécutent l’essentiel du rituel au contact des quatre éléments, ou examinent les objets et effets personnels trouvés avec la dépouille du noyé.

D’ailleurs, le réalisateur s’attarde à filmer la flamme et son crépitement, ses formes mouvantes, rien de plus, rien de moins. Il nous fait vivre l’action dans sa nudité, la chaleur dégagée par les flammes, leur danse et les nuances de leur couleur. Cette économie dans les moyens mis en œuvre exige l’arrêt sur un plan dépourvu de toute parole. Seule est présente la musicalité du son produit par la matière, le clapotis de l’eau projetée sur la terre formant la tombe du mort noyé.

Dans le dernier plan, la caméra de Younès Ben Slimane établit un paradoxe net entre la nature de la mort en tant que vérité crue, sûre et irréfutable, et celle de la vie d’un troglodyte. Celui-ci mène une vie, certes debout, mais en se tenant sur le bord d’un gouffre. Ce plan d’un équilibre instable est une métaphore, il résume tout le risque encouru par ceux qui se hasardent à voyager à bord d’une petite embarcation de l’Afrique du Nord en direction de la rive sud de l’Europe.

Quelle expressive béance que la maison troglodyte présente: un vide obscur, d’un côté, et un vide lumineux, de l’autre? Un vide ouvrant sur le vide malgré l’élégante courbe qui dessine leur lisière !

À l’image d’un funambule, le personnage, qu’on voit se maintenir debout en bordure de la ligne séparatrice avec le ciel, risque à tout moment de perdre l’équilibre et de tomber dans le vide ! Ainsi en va-t-il de la courbe de la vie des migrants clandestins, sur la tangente, à la frontière entre l’obscurité et la lumière, le gouffre et le ciel.

Un film à forte dose esthétique qui dépeint une atmosphère solennelle où le traitement de la nuit et de l’ombre et conséquemment la lumière prend la même importance que les autres matières. Une œuvre vidéo d’ampleur qui nous fait remonter à la nuit des temps. Elle nous fait plonger comme dans une prière dans un état de méditation sur ce qui touche à la dignité de l’âme humaine au contact avec la vie. Après Copenhague et Tunis, le film «Nous le savions qu’elles étaient belles, les îles» de Younès Ben Slimane voyagera au mois de novembre à Barcelone pour participer à Loop Fair 2022. Cette foire d’art vidéo est la plus prisée d’Europe et attire les plus grands collectionneurs dans cette discipline. Nous lui souhaitons tout le succès et la chance qu’il mérite.

A.B.

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