Enfants mendiants: Jusqu’à quand ?

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La mendicité n’est pas une fatalité. Mais l’état d’abandon, doublé du manque de volonté politique, fait que la situation peut prendre une mauvaise tournure. C’est une des raisons de la prolifération d’un phénomène social toujours omniprésent, relatant le quotidien d’un «petit mendiant».


Des enfants, en âge de scolarisation, sillonnent les rues, quémandant l’aumône. D’autres le font indirectement, en proposant aux conducteurs du papier mouchoir ou encore d’essuyer les pare-brise contre quelques pièces de monnaie. Les bébés aussi participent à la mendicité sans même y consentir, en étant exposés à la rue, sur les bras de leurs mamans ou d’autres femmes.

L’exploitation économique des enfants et leur exposition au vagabondage constituent un phénomène social qui perdure en évoluant, au vu et au su de tous. Il n’est pas aussi difficile pour dénicher les zones noires, où ces enfants s’affichent comme étant la facette la plus désolante, présente dans l’espace public. Une facette qui met à nu la précarité, la violation au grand jour et nette des droits de l’enfant, l’irrespect voire la non-application de la loi ainsi que l’intervention insuffisante des parties concernées pour stopper ce phénomène.

Là où en emporte le vent !

Dans les villes, les enfants exploités dans la mendicité marquent indéniablement leur présence dans les zones à forte consommation, notamment devant les salons de thé, les fast food, les restaurants, les supermarchés et surtout devant les mosquées. Fragiles et démunis, ils usent de la compassion des gens pour avoir de quoi manger sinon de quoi étoffer le budget de leurs familles. «Ils font partie des enfants en situation de rue. Leur exploitation économique informelle est un phénomène visible à tous et répandu surtout durant les vacances. C’est que bon nombre parmi ces enfants exploités dans la mendicité proviennent des régions de l’Ouest. Nous les trouvons en été dans les villes côtières. En hiver, ils se rendent dans les régions de l’intérieur pour travailler dans le secteur agricole», indique M. Mehyar Hamadi, délégué général de l’enfance. Ces enfants forment ainsi des groupes, qui vivent ensemble dans la rue et se déplacent dans les régions en quête d’argent, selon la saison.

Les petits vendeurs de pain

Certains, en revanche, semblent se spécialiser dans une activité bien définie. Ils convertissent, en fait, les stations de péage en des lieux de travail informel pour y vendre du pain traditionnel ou encore des articles d’artisanat. «Parmi ces enfants-là, précise M. Mehyar, l’on trouve ceux qui ne vivent pas dans la précarité proprement dite. La plupart d’entre eux proviennent de familles rurales, actives dans le domaine agricole et qui possèdent souvent du bétail ou ont des activités artisanales. Ces familles exploitent leurs enfants dans le secteur économique informel par méconnaissance et de la loi et des droits de l’enfant». 

Centres de protection, une solution éphémère !

Ainsi, au lieu de bénéficier du droit à la protection et à la dignité, ces enfants sont exposés aux dangers de toutes sortes… Les personnes avisées et sensibilisées n’hésitent pas à signaler des cas similaires aux délégués de l’enfance, dans le but de sauver ces chérubins en situation de danger. Les signalements sont, automatiquement, pris en compte. Les démarches sont menées généralement sans retard.

L’enfant de rue trahit souvent une situation sociale vulnérable qui implique des mesures de prise en charge et de protection sociale et juridique de la famille. «Dans certains cas, l’enfant ne donne pas son identité ni celles de ses parents, ce qui nécessite la prise d’une mesure d’urgence, notamment son placement dans l’un des centres de protection de l’enfance», souligne le délégué général de l’enfance.

Néanmoins, bien que lesdits centres proposent des prestations appropriées et salutaires aussi bien au profit des enfants en situation de rue qu’à leurs familles, conformément aux programmes sociaux établis à cet effet dont la réintégration sociale des enfants, leur scolarisation ou leur rescolarisation, les familles se montrent dans bien des cas insensibles aux solutions proposées. Pis encore : contrairement aux centres de réhabilitation, les centres de protection de l’enfance, eux, sont des établissements ouverts, ce qui rend facile toute tentative de fugue. 

D’un autre côté et en ce qui concerne le volet juridique, il est bon à savoir que les textes de loi visant la protection de l’enfant ne manquent pas. Outre le Code de protection de l’enfant, moult lois organiques interdisent directement ou indirectement l’exploitation économique des enfants et toute action les mettant en situation de danger, les privant de leurs droits et de leur dignité. Parmi ces lois l’on note la loi organique 61-2016 relative à la lutte contre la traite des personnes, notamment des femmes et des enfants. Reste à savoir si la loi est, bel et bien, appliquée et si toute offense aux droits des enfants est pénalisée… 

1.679 enfants en situation de rue

Ce qui est évident, dans tous les cas, c’est que le phénomène évolue positivement. Selon les chiffres donnés par M. Mehyar, relatifs à l’exploitation économique des enfants pour la période 2020-2022, l’on constate que le nombre détecté, suite aux signalements, était de 441 en 2020, de 392 en 2021 et de 410 en 2022. Quant au nombre des enfants en situation de rue et de vagabondage, il est passé de 1.521 en 2020, à 1.600 en 2021 puis à 1.679 en 2022. «Certes, ces chiffres montrent une évolution qui reste à discuter, surtout que les chiffres ne sont aucunement représentatifs du phénomène. Certains enfants peuvent être repérés par plusieurs délégués de l’enfance dans plusieurs gouvernorats à la fois, selon les saisons», souligne le responsable.

Stratégie nationale

Ainsi, n’est-il pas temps de réfléchir sur des solutions plus pertinentes et applicables, afin de lutter contre le phénomène et garantir la protection de l’enfance. Les représentants des parties concernées, notamment le ministère de la Femme, de la Famille, de l’Enfance et des Personnes âgées, le ministère de l’Intérieur, le ministère de la Justice, l’Instance nationale de lutte contre la traite des personnes, ainsi que quatre associations œuvrant dans la protection de l’enfance, tous viennent de terminer l’élaboration d’une stratégie nationale de lutte contre les enfants en situation de rue.

Ce travail, rappelons-le, avait démarré en novembre 2022. «Nous avons formulé des propositions dans le plan d’action afin que les interventions soient à court, moyen et long termes. Il devient urgent d’unifier les efforts de tous les intervenants pour arrêter ce phénomène. La stratégie est dans l’attente de la validation du gouvernement», indique M. Mehyar.

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