Sona Jobarteh, chanteuse et instrumentiste gambienne, à La Presse : «Je chante en mandingue pour pousser les gens à célébrer ce qui leur revient»

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Le festival «Dream City», organisé par l’association l’Art Rue, qui se tient du 22 septembre au 8 octobre 2023, a accueilli, pour sa 9e édition, la première femme virtuose professionnelle de la «Kora» issue d’une des dynasties de griots d’Afrique de l’Ouest, Sona Jobarteh, qui, le 24 septembre dernier au Théâtre municipal de Tunis, a joué son dernier album «Badinyaa Kumoo», sorti en septembre 2022 et combiné le son traditionnel de son héritage gambien avec le Jazz, le Blues et le RB/soul. À cette occasion, Sona a concédé à La Presse une interview. 

Vous êtes la première joueuse professionnelle de la Kora. Votre parcours ?

Je suis née dans une des familles griot, et la «Kora» est incrustée dans la tradition de ma famille. Dans cette tradition, les membres de ma famille ont le droit de jouer à quelques instruments, qui appartiennent justement à cette grande famille des Griots. Je suis arrivée à jouer la kora, suite à cette appartenance.

Mon père nous a appris avec mon grand frère à jouer de la kora, mon frère a commencé à l’apprendre très jeune, et moi à l’âge de 17 ans. Ce sont, donc, mon père et mon grand-frère qui m’ont permis de plonger dans la kora. Et delà, j’ai commencé à créer mon propre style et ma propre version de la musique traditionnelle, en ramenant des influences de différentes expériences que j’ai eues dans ma vie.

Pas d’apprentissage académique ?

Non, je n’ai pas étudié la musique. J’ai voulu étudier quelque chose de différent, parce que j’étais déjà dans la musique et je faisais des tournées avec plusieurs groupes depuis l’âge de 18 ans. J’ai choisi «Histoire et linguistiques» à l’université et c’est ce qui m’a permis d’avoir une certaine «unicité». Je n’ai pas voulu étudier la musique, parce que ma famille était déjà mon école et mon université.

Votre relation avec votre père ? La démarche et la construction de votre propre approche musicale ?

Mon père avait une méthode traditionnelle d’apprentissage, il prenait son temps, et puisque c’est un héritage familial, il avait une manière très méthodique. Je suis contente d’avoir cet apprentissage, parce qu’il m’a bien prépar le terrain, pour que je puisse réellement avoir mon propre style.

Vous êtes Gambienne et Anglaise. Comment s’articule cette «double identité» dans votre musique ?

Je ne sais pas. Pour cela, je ne peux pas dire si une personne a tel pourcentage de cette origine et tel pourcentage de l’autre. Je ne ressens pas vraiment cette séparation. Ce n’est pas simple de diviser les êtres humains entre différentes parties.

Nous sommes tous une même entité, et s’ils veulent nous diviser, il faut qu’ils nous divisent en 1.000 parties parce que ça ne dépend pas uniquement de ma race, de mon sang ou de mon expérience.

Mon expérience tourne énormément vers le côté africain, vers mon père et les traditions gambiennes et africaines, et quand nous passons beaucoup de temps en Europe, nous ressentons que nous sommes un peu à l’écart, que nous ne sommes pas vraiment inclus dans la société. À ce moment-là de ma vie—moi qui pensais être à moitié européenne—je me suis rendue compte que je ne l’avais vraiment pas expérimenté quand je grandissais, je n’ai jamais été considérée comme «européenne» et que je n’étais pas vraiment totalement acceptée dans la société. Je représentais plutôt «l’autre» ou la «Noire», et nous devons être honnêtes avec ceci. Et c’est pour cela que j’ai dit que ce n’est pas facile de dire que je suis moitié gambienne, moitié anglaise. La réalité est que mon identité a toujours été «non-européenne». 

De mon côté, je suis mes traditions et j’en suis fière, quand j’étais plus jeune je vivais dans la confusion, la colère et la frustration—ce qui est normal—mais aujourd’hui je «m’en fous» un peu, je suis qui je suis et je vais juste faire ce que je ressens de naturel en moi. C’est juste moi en train d’être moi et ils peuvent me caser là où ils veulent.

Vous êtes en Afrique du Nord. Que ressentez-vous ?

Je suis toujours contente de me retrouver dans le continent africain. Jouer en Afrique est très important pour moi. Je tourne et je joue partout dans le monde, mais ma musique appartient à ce continent.

Les audiences des différentes parties du continent doivent partager les particularités de chaque coin. Quand je pars en France ou en Allemagne, je suis surprise de voir que les gens connaissent quelques musiques gambiennes par exemple, alors qu’un pays collé à la Gambie ne les connaît pas. C’est pour cela que je tiens à chanter en mandingue pour célébrer les langues et les dialectes africains. Tout le monde trouve que c’est normal qu’un africain chante en anglais ou en français, mais on est surpris de nous voir chanter en «africain».  C’est important de pousser les gens à réfléchir les choses. Pourquoi ne sommes-nous pas surpris de voir un Africain chanter en anglais mais nous le sommes quand il chante en langue africaine ?

Je chante en mandingue pour pousser les gens à réfléchir et à célébrer ce qui leur revient.

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