L’inclusion financière à l’ère digitale | Sami Ayari, expert en organisation des systèmes d’information et Fondateur de AI Society à La Presse : “La finance digitale est plus qu’une simple transformation technique, c’est un nouveau paradigme”

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Avec la percée de la finance digitale, la notion d’agence bancaire commence à disparaître. De nombreuses activités financières sont externalisées et divers produits et services financiers innovants ont vu le jour. C’est “une révolution en marche”, comme l’a expliqué l’expert Sami Ayari. Dans cet entretien, il revient sur ce phénomène inévitable qu’est la finance digitale et met en lumière les obstacles qui entravent son développement en Tunisie.

Pourquoi est-il important aujourd’hui de  miser sur la finance digitale?

Aujourd’hui, nous vivons une révolution technologique. C’est une rupture par rapport à une autre époque. La digitalisation se base essentiellement sur les nouvelles solutions technologiques, ce qu’on appelle les technologies data telles que le computing, le cloud…  Ces solutions sont de plus en plus orientées vers le service. Aujourd’hui l’entreprise n’est pas obligée de tout développer et de tout héberger chez elle dans ses locaux. Elle peut faire appel à des acteurs externes qui peuvent héberger ses applications et proposer des services et  des solutions as service. Cette externalisation des activités a plusieurs avantages, dont ce qu’on appelle le time to market. L’entreprise gagne du temps et de l’argent en recourant à des entreprises externes pour réaliser certaines activités, allant de la conception de la solution jusqu’à son déploiement. Cela permet de raccourcir les délais et de réduire les coûts et les charges, surtout qu’on est dans une époque où il y a beaucoup de concurrence et d’acteurs. La finance digitale nous permet d’exploiter les bases de données dont disposent les institutions financières, pour créer de nouveaux services et de nouveaux métiers. A l’ère du tout numérique,  le support papier n’a presque plus de place. Il ne faut pas oublier aussi que les institutions financières, à l’instar des entreprises à travers le monde sont appelées à verdir leurs activités. C’est un engagement environnemental qu’elles doivent tenir. La finance digitale est en effet, un changement majeur qui touche non seulement la gouvernance, mais aussi les volets environnemental et technologique. C’est un nouveau paradigme. En France par exemple, la notion d’agence commence à disparaître. Plusieurs services peuvent être  désormais fournis via le smartphone, et ce,  grâce à des solutions et applications dédiées. Le client n’est plus obligé de se rendre à l’agence pour ouvrir ou fermer un compte bancaire. Il y a même des services totalement autonomes, tels que la création d’un espace bancaire. Aussi bien pour la banque que pour le client, ces raccourcis permettent de réduire les coûts. La banque aujourd’hui est en train d’exploiter  la révolution technologique. Pourquoi continuer avec un système classique et dépenser beaucoup d’argent alors qu’elle a la possibilité de réduire drastiquement ses coûts et ses charges? Dans le contexte tunisien, basculer vers la finance digitale est plus qu’une obligation parce que le système bancaire a pris beaucoup de retard dans sa transformation digitale. Or, la transformation digitale n’est pas une simple transformation technique, c’est un changement de paradigme.

Quelles sont les entraves qui empêchent l’essor de la finance digitale en Tunisie?

Tout d’abord la segmentation du paysage bancaire tunisien pose problème. Le nombre exorbitant de banque qui est démesuré par rapport à une petite économie, fait que ces  petites banques n’ont pas les moyens d’investir dans les nouvelles technologies, de digitaliser et de faire de la finance digitale. Il faut qu’il y ait de grandes banques ou des groupements de banques. Cela  permet de faciliter la refonte du système d’information financier et d’aller facilement vers la finance digitale. Parce qu’il faut baliser la voie à la finance digitale. Il y a un tout un héritage à gérer: un système d’information existant,  une réglementation établie… Il y a un passif. Or,  les systèmes d’information des banques tunisiennes sont devenus tellement obsolètes du point de vue technologique,  qu’il est difficile de procéder à cette refonte. La finance digitale a ses exigences aussi. Il faut préparer le terrain. Autre chose, la pénurie des compétences est en train de ralentir cette transformation. Au niveau métier, il faut former les gens et avoir les compétences techniques nécessaires pour mettre en place la finance digitale, alors qu’il y a une fuite massive des compétences tunisiennes. C’est un handicap majeur.

Il y a un écosystème de fintech qui est en train de se développer en Tunisie. Toutefois, faute d’espace, elles s’orientent vers le marché africain… Où se situe le blocage?

Il faut comprendre pourquoi les fintechs se développent beaucoup sur le marché africain. Parce qu’en Afrique il n’y a pas de passif. Donc pas de bureaucratie, pas de banques établies, pas de lobbies, pas de réglementations… Les start-up débarquent  se lancent et ne rencontrent pas d’obstacles sur le terrain. Il n’y a pas un système bancaire développé et des réglementations contraignantes. Elles arrivent sur un terrain financier et bancaire vierge. Mais il est important de noter que les nouvelles générations de talents tunisiens ne sont pas carriéristes. Ils cherchent à monter leurs propres start-up et travailler avec les institutions financières. Malheureusement, ils se trouvent confrontés à un nombre important de banques. Cette segmentation réduit la capacité d’investissement du système bancaire dans les nouvelles technologies. Et ces fintechs ne sont pas dotées d’une force de frappe importante.

Cela fait des années qu’on parle en Tunisie du mobile paiement sans que ce dernier ait pu connaître un véritable essor. Est-ce dû à un problème technologique ou à un manque de confiance en ces nouvelles méthodes de paiement ?

Je veux d’abord souligner qu’il existe des banques tunisiennes  qui sont en train de procéder à une refonte de leurs systèmes d’information. C’est un pas en avant, car le cœur du système d’information, une fois modernisé, peut s’adapter aux solutions des fintechs. Mais la dynamique est lente et empêche l’installation de tout nouvel acteur digital, notamment les banques digitales. Seules les grandes banques s’y sont mises. Elles ont compris que leur système d’information est devenu obsolète, du fait qu’elles sont liées, en raison des échanges et flux financiers  avec les banques étrangères, au système bancaire international et qu’elles n’ont pas intégré les nouvelles solutions, dont le mobile Paiement. A vrai dire, j’ai échangé avec quelques banques et ces dernières n’osent même pas communiquer le nombre de leurs utilisateurs de paiement mobile tellement il est faible. Les banques sont obligées de proposer des solutions mobile paiement  pour faire du marketing pas plus. Où ça bloque? Tout d’abord il y a des problèmes au niveau de l’infrastructure. Plus de 6 millions de Tunisiens ne possèdent pas un smartphone, soit 50% de la population. Seulement 59% de la population a accès à Internet fixe. Ce qui veut dire que 40% de la population est exclue du système. Donc, il nous faut un changement au niveau de la mentalité, des technologies utilisées… Et pour ce faire, il faut qu’il y ait des indicateurs, une stratégie, des actions concrètes avec des délais bien déterminés.

Toute nouvelle stratégie de changement qui vise à  résoudre des problèmes chroniques doit être dotée d’un tableau de bord. Or, à ce jour, on ne peut pas avoir le nombre des utilisateurs de mobile paiement par banque. Outre le problème de disponibilité des données, il y a le volet cybersécurité.  La finance digitale, le paiement mobile etc, ce sont un changement sociétal et économique complet. Pour que les acteurs de l’écosystème tels que les petits métiers, les commerçants aient confiance en ces nouvelles méthodes de paiement, ces dernières doivent être sécurisées. A mon sens, il est possible également d’encourager ces acteurs à s’orienter vers le paiement mobile en les faisant bénéficier d’avantages fiscaux et financiers. Aussi, il est important de mettre en place un dispositif réglementaire juridique qui protège toutes les parties prenantes. On peut, également, faire jouer la concurrence pour que les services financiers proposés soient à la portée des gens. A ce titre, l’activation de l’instance qui veille sur la concurrence peut jouer un rôle important dans ce sens, car, il faut le dire, il n’y a pas de concurrence en Tunisie. Il y a une complaisance entre les banques, entre les opérateurs téléphoniques… Il n’y a pas de concurrence vertueuse qui soit à l’avantage du consommateur. Les prix des services de télécommunication sont exorbitants. Il serait judicieux de proposer des offres de services télécommunication et internet à des prix abordables voire gratuits dans les régions défavorisées et surtout pour les familles pauvres.

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