Kairouan | Richesse et évolution du manuscrit tunisien

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L’Ifriqiya, un des plus grands foyers de la culture arabo-musulmane, a contribué grâce à l’apport de ses savants, calligraphes et relieurs à la propagation du livre sacré, le Coran, et de toutes les sciences manuscrites. Très tôt s’instaura en Ifriqiya un esprit versé dans la connaissance.

Dans un ouvrage collectif réalisé par d’éminents spécialistes et chercheurs tunisiens et intitulé «13 siècles d’architecture et d’art» paru en l’an 2000, le Dr Mourad Rammah, président de l’ASM de Kairouan et ex-directeur du Laboratoire national de conservation des manuscrits à Rakkada, explique que les Beït El Hikma, édifiées à Raqqada à l’époque aghlabide pris à Sabra au moment des fatimides, contribuèrent en même temps que les mosquées et les ribats à la pérennité du savoir et des techniques livresques. Et d’ajouter : «Les documents de l’ancienne synagogue de Guenizeh au Caire attestent d’une façon irréfutable que l’Ifriqiya était au cours du IVe/Xe siècle et Ve/XIe siècle, un grand centre de la production du livre exportant ses produits ves l’Egypte, la Syrie et l’Espagne.  Umdat-el-Kuttab wa uddat dhawi elalbab, rédigé par un Kairouanais au IVe/Xe siècle et Ve/XIe siècle à l’intention du prince Ziride El Mouizz Ibn Badis, constitue une référence de premier ordre sur les techniques de calligraphie, les composantes des encres et couleurs ainsi que sur les dorures…

Un sang neuf avec l’arrivée des Andalous

Il va sans dire que les invasions hilaliennes portèrent un coup fatal à cet esprit. L’arrivée des réfugiés andalous permit d’insuffler un sang neuf à la création littéraire et artistique en Ifriqiya qui favorisa l’unité des caractères culturels au Maghreb et la renaissance sous les hafsides de la production livresque.

Le Dr Rammah précise que les écoles, tels la medersa du souk El Chamma’in, se multiplièrent et réunirent les artisans. Les princes hafsides encouragèrent ce courant spiritiuel et se dotèrent de bibliothèques à l’exemple d’El Moustansir Bi-allah.

Mais les Espagnols installés à Tunis au début du Xe/XVIe siècle saccagèrent et brûlèrent ses trésors manuscrits.

Plus tard, les beys husseïnites, influencés sans doute par l’esprit de renaissance européenne, créèrent des bibliothèques à l’exemple de la Abdelliya et de la Sadikiya installées à la Zitouna auxquelles s’ajouta au début du XXe siècle la Ahmadia.

Celle-ci se compose des manuscrits de la mosquée du Pacha au Bardo et des livres appartenant à Hassan Mamelouk, au cheïkh Ibrahim El Riyai, au vizir Mustapha Khaznadar, à l’historien Ahmed Ibn Abi Dhiaf…

Le plus ancien Coran

Ensuite après avoir abordé la question du phénomène de l’écriture sur le parchemin, notamment pour celle du Coran avec le génie des calligraphes et doreurs, le Dr Mourad Rammah a évoqué l’ornementation des livres du Hadith puis à partir de l’époque moderne pour d’autres branches de la connaissance, tels les arts martiaux, l’astronomie et la cartographie. Ainsi, précise-t-il, le plus ancien Coran daté de la collection de Kairouan remonte à l’an 295/907.

D’autres Corans sans doute plus anciens, datent du IIe siècle de l’Hégire) 8e siècle après J.-C.). La forme de ces Corans est généralement oblongue, leur ornementation consistait à l’origine à distinguer  le titre de la sourate par une couleur différente de l’écriture noire ordinaire. A partir de la fin du IIIe-IXe siècle, ce titre, dont l’écriture devient dorée, est placé dans une plateforme qui se termine par une palmette se projetant dans la marge. Au cours des IVe-Xe siècles et Ve-Xe siècles, des frontispices et des enluminures ornées de formes géométriques et florales commencent à apparaître et à occuper toute une page du Coran. Une autre méthode plus élégante et plus coûteuse consiste à tracer les pourtours des lettres à l’aide d’une plume très fine.

Par la suite, la calligraphie recouvre toutes les lettres d’une encre dorée à partir de l’espace hafside. L’ornementation ifriqiyenne, tout en gardant les mêmes genres, fut influencée par le répertoire hispano-mauresque, constitué essentiellement de formes purement géométriques, hexagones, étoiles… Jusqu’à l’époque hafside, l’écriture dominante en Ifriqiya était le coufique. Mais, dès la fin du IVe-Xe siècle, le tracé de cette écriture a changé, en arrondissant les lettres de façon à atténuer leur aspect angulaire et rigide. Ce phénomène donna naissance à un style kairouanais qui préludait à l’écriture maghrébine cursive. Ibn Khaldoun mentionne que cette calligraphie était la plus usitée en Ifriqiya du VIe-XIIe siècle. A la suite de la prise de Séville, on abandonna l’écriture d’Ifriqiya au profit de l’écriture andalouse, introduite par des calligraphes andalous réfugiés en Tunisie. Cette écriture s’est maintenue jusqu’à l’époque contemporaine dans les différents manuscrits Ifriqiyens.

Malgré l’évolution de l’écriture et jusqu’aux IVe-Ve-XIe siècles, les Corans continuent à être écrits selon la méthode ancienne développée par Abou Al Aswad El Douali (68/688) et caractérisée par l’utilisation de  points diacritiques pour l’indication des voyelles.

Le système de Abou El Khalid Ahmad, utilisé actuellement, apparaît pour la première fois en Ifriqiya en 410/1019, dans le Coran de la Hadhina du Prince Ziride Badis.

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