Économie circulaire | Jérémie Bonhomme, Directeur politiques publiques circulaires à Circul’R à La Presse : “Culturellement, les Tunisiens sont ouverts aux pratiques d’économie circulaire”

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Dans cet entretien, l’expert en politiques publiques circulaires, Jérémie Bonhomme, explique que l’économie circulaire représente un modèle mobilisateur et stimulant qui réconcilie deux objectifs qu’on a tendance à opposer, à savoir la transition écologique et la prospérité économique. Dans un contexte de raréfaction des ressources naturelles non renouvelables mais aussi de lutte contre les effets des changements climatiques, la transition vers un modèle circulaire n’est plus un choix mais plutôt un besoin auquel les pays à travers le monde s’efforcent à répondre. La Tunisie, qui a mis le cap sur ce défi majeur, peut-elle réussir cette transformation ? Des éléments de réponse avec le spécialiste.

On parle de plus en plus de l’impératif de transitionner vers une économie circulaire. Pourquoi est-ce un enjeu important pour les pays à travers le monde ? S’agit-il d’un secteur économique à part entière ou plutôt d’un modèle économique vers lequel il est nécessaire de passer ?

Aujourd’hui, notre système économique actuel qui est basé sur une économie linéaire ne fonctionne plus. L’économie linéaire est un modèle économique qu’on connaît bien qui consiste à extraire des ressources naturelles qui ne sont pas inépuisables, pour les transformer en des produits manufacturés qui sont consommés souvent selon un usage unique dans des temps très courts. Ces produits sont jetés, par la suite, soit dans la nature, soit dans des centres d’enfouissement, en tout cas pour faire en sorte qu’une fois devenus déchets, il n’y a plus aucun usage et le produit est en fin de vie. Le problème de ce système économique c’est qu’il génère des ponctions sur les ressources naturelles qui sont, aujourd’hui, insoutenables que ce soit sur l’eau ou sur un ensemble de ressources minérales. On sait qu’on ne peut pas poursuivre un rythme effréné de consommation de ces ressources. Il existe déjà des pénuries d’eau. On est en train de le vivre. En Tunisie, vous le vivez depuis plusieurs années. En France, on est en train de se rendre compte qu’on n’est pas non plus épargné par la sécheresse et qu’il y a un vrai problème au niveau de cette ressource et de son usage. De la même façon, on sait que si on continue de produire un ensemble de ressources minérales, telles que l’aluminium ou d’autre éléments qui sont présents dans les produits du quotidien, ces ressources, avec le rythme actuel de leur consommation, seront épuisées d’ici quelques décennies, donc relativement à court terme. Il y a un chiffre qu’on sort régulièrement qui dit que chaque année, les humains consomment l’équivalent de 1,8 planète Terre, et ce, en lien avec les ressources que la planète est capable de régénérer par elle-même. On consomme bien plus que ce que la Terre est capable de nous offrir finalement et donc il y a un problème de durabilité. Il n’y a pas besoin d’être un militant écologiste pour en être conscient. Simplement, en termes économiques, on va dans le mur si on ne fait rien. Le deuxième problème posé par le système de l’économie linéaire, c’est qu’en aval de la chaîne, il y a la production de déchets. La Banque mondiale estime que si on poursuit le rythme actuel de production de déchets, les problèmes liés aux déchets vont s’accentuer. En Tunisie, par exemple, il y a des problèmes avec les dépôts sauvages. C’est aussi le cas dans plusieurs pays européens. La situation est déjà grave aujourd’hui. Elle le sera encore plus d’ici à 2050. La Banque mondiale estime qu’au rythme auquel nous allons actuellement, la production de déchets pourrait augmenter de 70% d’ici à 2050. Pour cela, il faut trouver des solutions systémiques.

L’économie circulaire propose un changement de système économique qui vise à déployer des modes de production et de consommation respectueux des ressources naturelles. Souvent, on réduit l’économie circulaire à la question du recyclage. Le recyclage fait partie de l’économie circulaire, et c’est un mode vertueux certes, mais un mode de traitement des déchets. L’idée de l’économie circulaire, c’est de penser à toutes les étapes de la conception et de la fabrication d’un produit, à un ensemble d’actions pour maximiser l’usage des ressources, minimiser la ponction de ressources naturelles primaires ou vierges, maximiser la durée de vie et d’usage des produits, et, en fin de cycle, limiter au maximum la production de déchets. L’économie circulaire est donc un modèle économique et pas un secteur. Quand on parle d’économie circulaire, on pense à l’industrie mais elle est aussi applicable au secteur agricole qui peut effectuer une transition vers l’économie circulaire. Par exemple, la question des ressources en eau est évidemment cruciale pour le secteur agricole. Utiliser des systèmes productifs qui vont permettre d’utiliser de l’eau en boucle fermée et de ne pas pomper sans cesse dans les nappes phréatiques est une action d’économie circulaire visant à utiliser cette ressource de manière raisonnée. Un autre exemple est celui de la réutilisation de certaines eaux usées, qui doivent être évidemment traitées selon des standards sanitaires stricts pour l’irrigation. Si on prend l’exemple de différentes industries, il y a un principe qui est central dans l’économie circulaire, à savoir l’éco-conception, ou comment dès la conception d’un produit, on s’assure que, d’une part, sa durée d’usage et sa durée de vie seront les plus longues possibles, et que chacune des étapes permettant d’allonger la durée de vie du produit vont être possibles. En effet, l’un des principes centraux de l’économie circulaire durant la durée de vie d’un produit, c’est la réparation. C’est-à-dire, être en mesure de réparer un produit qui a des problèmes de fonctionnement plutôt que de le jeter pour racheter un produit neuf. Pour être réparé, le produit doit d’abord être réparable. Or, souvent, notamment les produits électriques et électroniques sont fabriqués de telle sorte qu’ils ne sont pas réparables parce que les pièces détachées ne sont pas disponibles ou parce que les éléments sont tellement imbriqués les uns dans les autres qu’il est impossible de les démonter et de les réparer. Justement, si lors de la conception du produit, on a bien pensé plutôt à son éco-conception et à sa future réparabilité, on s’assure que, dans les étapes suivantes, cette action circulaire est tout à fait possible. L’éco-conception à travers le prisme de la réparation, n’est qu’un seul exemple et c’est un sujet qui concerne toutes les industries et tous les secteurs. Cela montre que l’économie circulaire est bien un changement de modèle et pas une politique qui ne concernerait qu’un seul secteur.

Peut-on dire que la Tunisie peine à faire évoluer son économie vers un modèle circulaire ? Peut-on parler de filières solides, susceptibles de se développer ? Ou seulement d’initiatives disparates qui n’ont pas abouti à ancrer l’économie circulaire ?

Pour répondre d’une manière très générale, je dirais que la Tunisie est dans une situation similaire à celle qui prévaut dans tous les pays du monde. Et la situation que je connais le plus, c’est celle des pays européens. On est aujourd’hui dans un système dominant qui est celui de l’économie linéaire, parce que c’est le système qu’on a hérité de la révolution industrielle et de la reconstruction en Europe après la Seconde Guerre mondiale avec du pétrole pas cher et surtout avec l’émergence du plastique et d’un ensemble de matériaux qu’on ne conçoit que sous l’angle de l’usage unique. Et donc, d’une manière générale, que ce soit en Tunisie ou en France ou ailleurs en Europe et dans le monde, aujourd’hui, malheureusement, l’économie circulaire est largement minoritaire. Dans son rapport 2023, l’ONG néerlandaise Circle Economy, qui produit un rapport chaque année sur l’état de l’économie circulaire dans le monde, estime que le niveau de circularité mondiale est à 7,2%. C’est-à-dire que 7,2% des ressources sont utilisées par nos systèmes de production au niveau mondial de manière circulaire, (par exemple en utilisant de la matière primaire secondaire dans les processus de production), versus plus de 90% de notre système économique qui repose sur une économie linéaire. Donc, de manière très globale, la situation en Tunisie n’est pas très différente de celle qui existe ailleurs et de la situation mondiale. Ensuite, si on veut faire un focus sur la Tunisie, il y a une chose qui m’a marqué. En fait, nous accompagnons essentiellement des entreprises et les pouvoirs publics en France, un petit peu en Europe, mais on souhaite aussi pouvoir partager notre expertise auprès des pays voisins et notamment auprès des pays de la Méditerranée, puisque finalement, les phénomènes notamment de pollution plastique, qui sont liés à l’économie linéaire, ont un impact majeur sur un bien commun qu’on partage, les Français et les Tunisiens, à savoir la mer Méditerranée. Donc, on a envie de travailler à l’échelle des pays méditerranéens pour partager certaines bonnes pratiques sur certains éléments sur lesquels on estime avoir un petit peu d’expertise. Et donc, c’est dans ce cadre-là qu’on s’intéresse à la Tunisie. On a aussi des projets en Turquie, nous avons également réalisé des projets au Maroc et en Algérie. Dans ce cadre-là, ce qui me marque quand je discute avec des acteurs de l’économie circulaire en Tunisie, c’est que finalement culturellement, les Tunisiens semblent être très ouverts et ont déjà adopté des pratiques d’économie circulaire qui, en Europe, ont été oubliées depuis des années. Et j’ai deux exemples en tête. Le premier, c’est la consommation en vrac. Il est encore mieux de choisir la quantité de produits qu’on veut et d’utiliser un emballage réemployable que d’acheter des produits qui sont déjà tous emballés dans du plastique à usage unique. Donc, la consommation en vrac est largement présente sur les marchés tunisiens pour tout un tas de produits, qu’il s’agisse de céréales, de pâtes, de riz, etc. ça, c’est une pratique qui a beaucoup reculé en France depuis les trente glorieuses qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale. Et aujourd’hui, il y a plein d’acteurs en France qui souhaitent réintroduire le vrac dans les magasins. Voilà, en Tunisie, le vrac fait partie des habitudes de nombreux consommateurs. Et le deuxième exemple, c’est la réparation. Il y a, si j’ai bien compris en tout cas, un certain réflexe des Tunisiennes et des Tunisiens sur la réparation, visant surtout, à ne pas jeter un produit qui ne fonctionne plus. Il y a un bon réseau dans les villes tunisiennes de réparateurs de produits électriques et électroniques. Malheureusement, en France ou en Europe en général, ces réflexes ont un peu disparu, parce que pendant des années, on a vécu avec des produits pas chers et c’était beaucoup plus facile, beaucoup moins cher, de se procurer un produit neuf. Par ailleurs, comme je le disais tout à l’heure, les produits n’étaient pas conçus pour être réparés. Ce qui fait qu’en France et en Europe, d’une manière générale, on a tout un écosystème de réparateurs à faire émerger à nouveau, c’est-à-dire une filière à soutenir techniquement et financièrement pour qu’elle se structure, réémerge et redevienne une option possible à large échelle pour les consommateurs français. En Tunisie, cet écosystème existe. Et donc, pour répondre à votre question, pour moi l’économie circulaire, c’est à la limite d’un projet de société, une question d’évolution des mentalités pour les consommateurs en particulier. Mon sentiment, c’est que la Tunisie et les Tunisiens sont prêts à ce changement de mentalité, d’autant plus qu’ils ont dans leur quotidien déjà adopté des pratiques d’économie circulaire qui ont disparu ailleurs dans le monde.

Vous avez évoqué précédemment que l’économie circulaire ne peut pas se limiter à la gestion des déchets. Mais nous aimerions recueillir votre opinion sur les filières de gestion des déchets en Tunisie. Quel diagnostic en faites-vous ?

La gestion des déchets est un sujet qui est complexe partout. Et pardon, je vais revenir un petit peu en Europe. On parle aujourd’hui de développer l’économie circulaire de manière ambitieuse sur l’ensemble des pays européens, y compris tout ce qui est en amont de la production des déchets, le réemploi, etc. Mais cela ne veut pas dire qu’on est très bon sur la gestion des déchets. Il y a aussi des problèmes de collecte, des dépôts sauvages, et des objectifs de collecte séparée et de recyclage qui ne sont pas atteints. C’est pour dire que tout cela est vraiment un work in progress, un travail permanent, notamment en France, où la situation est loin d’être parfaite. J’ai l’impression que la situation en Tunisie est la même. Elle est finalement dans une dynamique similaire avec des outils qui ont été créés il y a de nombreuses années, qui ont pu avoir des problèmes de fonctionnement avec des filières qui ne se sont pas structurées comme on l’aurait voulu. Mais j’aurais envie de dire là-dessus, et encore une fois, je ne suis pas un expert de la gestion des déchets, je ne connais pas tous les tenants et aboutissants des filières existantes comme Ecolef, EcoZit, etc. On a intérêt à capitaliser sur ces filières qui existent. Elles ne fonctionnent peut-être pas comme on le voudrait aujourd’hui, mais ce n’est pas parce qu’elles ne fonctionnent pas comme on voudrait aujourd’hui qu’il faut les délaisser. Au contraire, il faut essayer de faire en sorte de régler les problèmes pour que ces filières fonctionnent, par exemple en essayant de voir dans quelles mesures elles peuvent se lier. Il y a déjà eu des tentatives dans le passé. Certaines ont fonctionné, d’autres un peu moins avec le secteur informel qui est évidemment un type d’acteur qu’il ne faut pas négliger en Tunisie, en particulier sur la gestion des déchets ménagers. Pour résumer, en Tunisie, le cadre à la fois réglementaire et organisationnel de la gestion des déchets existe depuis très longtemps avec des principes qui d’ailleurs reprennent les principes de l’économie circulaire avant même que le concept existe en tant que tel. Donc, la Tunisie est en ce sens-là en avance sur de nombreux pays en termes de cadre global. Après, effectivement, c’est souvent là que les choses sont compliquées. En termes opérationnels, c’est plus complexe, mais ça l’est partout. De ce point de vue-là, la Tunisie peut s’appuyer sur des atouts assez forts qu’elle a, comme les filières Ecolef, qui pourraient être renforcées pour fonctionner mieux, mais qui ont, en tout cas, le mérite d’exister aujourd’hui.

Selon vous, comment inciter les acteurs économiques en Tunisie, notamment les entreprises industrielles, à développer des projets circulaires, malgré les défis majeurs tels que le manque de financement auxquels bon nombre d’entre elles sont confrontées?

A mon sens, il y a un énorme effort de sensibilisation à faire pour les entreprises en Tunisie. Comme toutes les réponses précédentes, je vais d’abord faire un petit retour en France, mais la situation est la même en Tunisie. Le sujet est en train d’émerger. Dans les grandes entreprises, on voit de plus en plus de directions d’économie circulaire ou des postes de responsabilité relative à des projets d’économie circulaire qui se créent. Cela veut dire que les choses sont en train de changer, mais on est encore loin du compte. En Tunisie, la dynamique est la même. Il y a un vrai besoin de sensibilisation des entreprises, qu’il s’agisse des grandes entreprises, mais aussi du tissu de très petites entreprises et de PME, pour les sensibiliser à l’importance d’évoluer vers des modèles d’économie circulaire.

C’est facile de dire qu’il faut sensibiliser mais comment? En effet, de différentes façons. Pour moi, je donnerais deux principaux messages qui peuvent mobiliser les entreprises tunisiennes à bouger sur le sujet. D’une part, ce que je disais tout à l’heure, on vit dans un monde aux ressources finies. Il faut trouver des solutions parce que le mur de l’épuisement des ressources est devant nous. Il faut tout faire pour éviter de se prendre ce mur en pleine face. Si on ne fait rien concrètement pour certains produits, d’ici très peu d’années et pour d’autres produits et matériaux, d’ici quelques décennies, on sera dans une situation d’épuisement total. Les entreprises ne pourront plus rien produire. Il faut qu’on s’adapte à cette situation et on n’a pas le choix. C’est un premier sujet qui, certes, n’est pas forcément le plus positif, mais on n’a pas le choix. Dans tous les cas, il faut évoluer. Le deuxième argument que j’utiliserais, c’est celui de la réglementation, et en particulier la réglementation européenne. Le cadre réglementaire européen sur l’économie circulaire a énormément avancé ces dernières années. En ce moment, un règlement sur l’éco-conception est en cours de discussion à Bruxelles, entre la Commission européenne, le Conseil et le Parlement européen. Ce règlement est très exigeant en matière d’éco-conception des produits, qui devront être réparables et qui devront comprendre certaines parts exigées de matières premières recyclées dans leur composition, sur lesquelles on devrait être très clair, et ce, pour des fins de traçabilité et pour s’assurer de leur réparabilité, composition, etc. Forcément, toutes les questions de seuil et de parts obligatoires, etc., seront décidées après, dans le règlement final. Ces règles qui entreront en vigueur pour le marché européen, elles vont évidemment s’imposer aux exportateurs. On sait à quel point l’économie tunisienne est liée à l’économie européenne. Donc, pour tous les acteurs de Tunisie, par exemple, dans l’industrie textile, qui exportent des biens et des produits vers le marché européen, ils vont devoir se mettre, évidemment, en conformité avec les nouvelles exigences du marché européen en matière d’éco-conception. Et de manière plus générale, je dirais, transitionner finalement vers des modèles d’économie circulaire pour une entreprise, c’est aussi un facteur de différenciation, d’innovation et donc un facteur de création de richesses et d’activités pour les entreprises.

Et pour conclure ?

L’économie circulaire, c’est l’avenir. Enfin, c’est un modèle qui est extrêmement mobilisateur et stimulant qui réconcilie deux objectifs que bien souvent on oppose, à savoir la transition écologique qui est indispensable, notamment pour respecter les accords de Paris sur le climat et notre prospérité économique. On a un peu l’impression que c’est un casse-tête de concilier les deux. Et chez Circul’R, on a la conviction que l’économie circulaire vient offrir un modèle pour enfin concilier transition écologique et prospérité économique, qui est aussi une prospérité sociale. Donc, à tout point de vue, l’économie circulaire est une économie vraiment bénéfique à tous, qui est créatrice d’emplois et qui, également, promet pas mal d’avantages en termes de cohésion sociale, grâce notamment à toutes les créations d’emplois portées par le modèle circulaire. Donc, en une courte phrase, l’économie circulaire est vraiment un modèle d’avenir. Il y a encore des obstacles pour faire en sorte que l’économie circulaire puisse passer à l’échelle. Mais voilà, on a de bons exemples en France, en Europe et partout dans le monde, en Tunisie —je donnais tout à l’heure des exemples sur le réemploi, le vrac et la réparation— pour avoir toutes les solutions en main pour lever ces différents obstacles.

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