«Le grand procès des femmes qui écrivent» : Hommage aux écrivaines dans un spectacle littéraire unique

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L’Institut français de Tunisie et le Parlement des écrivaines francophones ont conçu et présenté, en partenariat avec l’ambassade du Canada en Tunisie, une performance théâtrale unique pour répondre à la question «Les femmes qui écrivent sont-elles dangereuses ?»

La représentation a eu lieu à IFT le 17 mai 2024. En effet, encore aujourd’hui, les textes littéraires écrits par des femmes, partout dans le monde, dérangent, offensent ou choquent au point de motiver la tenue de procès au sens social et moral.

Des femmes de lettres en guise d’actrices

Les actrices, qui ne sont autres que des membres du Parlement des écrivaines francophones, symbolisent la résistance des féministes dans et par la littérature.

Le «procès»  s’ouvre devant le public par la «présidente de la cour» interprétée par la journaliste française Frédérique Lantieri. A ses côtés se dressent en procureure générale Fawzia Zouari, journaliste et romancière tunisienne, et l’écrivaine française Catherine Cusset. Sur le banc des accusés, nous avons pu distinguer les écrivaines francophones Marijosé Alie de Martinique, Georgia Makhlouf du Liban et Victor Laslo de France. Durant les audiences, on a fait appel à des avocates et des témoins qui ont défilé. Il s’agit encore de grands noms de la scène littéraire à l’échelle internationale : Sedef Ecer de Turquie, Emelie Pierre du Canada, Marie-Rose Abomo du Cameroun ainsi que les écrivaines tunisiennes Hella Feki, Sophie Bessis et Emna Belhadj Yahia.

Des accusations morales et sociales à l’échelle planétaire

Cette représentation  saisit davantage les perplexités des écrivaines confrontées aux dilemmes moraux pour avoir offensé les mœurs et transgressé les valeurs fondamentales de la société patriarcale. L’ensemble des charges qui pèsent sur «les accusées» sont dues à leur «ambition et leur singularité». Au moment où leurs œuvres paraissent, elles menacent et alarment. On leur reproche de «déployer des imaginaires et dénoncer». En définitive, elles sont «accusées d’avoir pris la plume pour clamer haut et fort leur droit d’être libres, de penser et de prendre position dans la société». Les différentes interventions qui miment la voix de ceux qui s’opposent à l’écriture des femmes reprennent les enjeux de la liberté d’expression et le rôle de la maman et épouse soumise. Ils indiquent que les reliquats de cette représentation archaïque de la femme persistent même en Occident. Les écrivaines qui ont joué le rôle d’accusées ont pu témoigner, comme on témoigne à la barre, pour transgresser l’interdit de raconter et pour se défendre. En exprimant des particularités de leurs pays, de leurs itinéraires et de leurs styles, elles ont indiqué que leurs œuvres n’ont pas à être « Douces et sensuelles », qu’elles « ne cherchent pas à plaire en écrivant». C’est le souffle qu’elles inspirent aux mots qui les arrache à la captivité. Parfois, c’est l’expérience vécue personnellement d’une cruauté basée sur le genre que le livre prend en charge. La littérature devient alors une alternative, voire comme réplique à une injustice. Ce procès fictif revient également sur de nombreuses autrices qui ont été moquées, conspuées et menacées pour avoir écrit en féministe dans un contexte patriarcal. En simulant une bataille contre les ennemis de la culture, il décortique la polémique sociale, juridique et critique suscitée par les livres, qui  tient moins à la nature des œuvres qu’à la femme qui l’a écrit. En effet, l’accroissement des reproches envers les écrivaines, à l’échelle planétaire, répondrait à une accentuation de l’attention portée sur la capacité de leurs œuvres à faire référence au monde réel pour dénoncer les conflits et les différends qui agitent l’espace social. Par la critique des abus du pouvoir et par l’exhibition de vérités, parfois tout autant scandaleuses, leurs écrits seraient, dans cette perspective, pleinement justiciables des décisions des tribunaux.

De la colère et de l’humour noir

Dans un style incisif et non dénué d’humour, ce «procès» a fait bouger les lignes du débat. Il oscille entre l’émotion à l’écoute de ces voix qui ont conquis le public par la force du raisonnement et l’ironie pour tenter de circonscrire ce que serait une littérature féministe francophone à l’échelle internationale. La résistance, la colère, le rire, chacun de ces moments se traduisant dans des apartés qui interrogent les différents liens entre expériences du patriarcat et expression littéraire.

En somme, les auteures qui sont jugées symboliquement dans cette représentation par des voix qui tentent de les réduire au silence ont en partage une pratique du récit comme élucidation et interprétation du monde ainsi qu’un rapport complexe et contradictoire à la morale patriarcale. Quelles peines leur infliger ?

A la fin, le jury s’est prononcé en faveur des femmes qui écrivent et qui pensent accusées d’être dangereuses et les a acquittées sous les applaudissements du public.

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