Situation économique et financière en Tunisie | Ridha Mrabet, Ancien PDG d’une SICAR Régionale, à La Presse : «L’économie tunisienne continue à prouver une résilience assez importante»

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Dans l’attente de l’élaboration d’une politique économique à long terme, pour une croissance durable, ascendante et soutenue, la situation économique du pays nécessite des mesures rapides, capables d’actionner les principaux moteurs de la croissance, notamment l’investissement, l’épargne, la consommation et les exportations.

Quelle est votre évaluation de la situation économique pour le premier semestre de l’année 2024 ?

Les estimations préliminaires des comptes nationaux trimestriels montrent que l’activité économique a enregistré une croissance du produit intérieur brut (BIB) en volume de 0,2% au cours des trois premiers mois de l’année en cours (de janvier à mars 2024), par rapport au premier trimestre 2023.

Cette faible performance du PIB trimestriel enregistrée au premier trimestre 2024 confirme la persistance de l’économie tunisienne dans la situation de faible croissance. En effet, le taux de croissance du PIB marchand, là où réside la vraie création de la richesse et de la valeur, a baissé à -0,2% alors que les activités non marchandes et non productives de valeurs (administration, activités des organisations associatives, etc.) ont augmenté de 1,5% au premier trimestre 2024. Cette tendance observée depuis plusieurs trimestres témoigne de la contraction de l’activité économique productive.

Toutefois et malgré la forte fragilité de la croissance interne et aux difficultés de pouvoir mettre l’économie sur une allure de croissance ascendante et soutenue et à l’incertitude de la stabilité de l’économie mondiale au cours de 2024, notamment face à la guerre en Ukraine dont l’impact est relativement maîtrisé et à la guerre de Gaza et les risques de son extension au niveau régional ainsi que les troubles en mer Rouge et leurs conséquences sur le commerce mondial, l’économie tunisienne continue à prouver une résilience assez importante.

Cette capacité de résilience pourrait se dégrader en l’absence d’une relance effective de la croissance économique notamment dans les aspects marchands créateurs de valeurs, et plus précisément dans les composantes industrielles créatrices de plus-value et qui sont plus stables et plus prévisibles, par contre les activités agricoles et touristiques, malgré leur importance dans l’activité économique, demeurent toujours très sensibles respectivement aux aléas climatiques et aux aléas géopolitiques internationaux.

Depuis plusieurs années, il est toujours prédit le pire pour l’économie de possible défaut de paiement. Or, réellement, la Tunisie continue à respecter les échéances de règlement de ses dettes extérieures et à maintenir un seuil de réserve en devises assez confortable qui couvre actuellement près de 105 jours d’importation. Les réserves en devises sont un indicateur économique essentiel qui reflète la capacité d’un pays à payer ses transactions internationales, à stabiliser sa monnaie, et à maintenir la confiance des investisseurs. Elles jouent un rôle crucial dans la soutenance de la stabilité économique et financière d’un pays.

Quel commentaire faites-vous sur les indicateurs macro-économiques fournis par la Banque mondiale dans son dernier bulletin de conjoncture économique tunisienne-printemps 2024 ?

Le Bulletin de conjoncture économique tunisienne, Printemps 2024, établi par les services de la Banque mondiale, met l’accent sur les conclusions suivantes : la reprise économique déjà limitée de la Tunisie s’est fortement ralentie en 2023, une croissance de 0,4% en termes réels, dans un contexte de sécheresse sévère, de conditions de financement strictes et d’un rythme de réformes peu soutenu. Elle s’est penchée aussi sur le ralentissement de la croissance qui amplifie les défis auxquels la Tunisie est confrontée pour couvrir ses besoins de financement extérieur, qui demeurent importants malgré une amélioration du solde de la balance courante, outre la dépendance croissante de la Tunisie à l’égard des sources de financement intérieures pour combler le déficit de financement extérieur qui pourrait exercer une pression sur la valeur du dinar, sur les prix et sur le système bancaire national.

Pour l’inflation, la banque indique qu’elle s’est atténuée par rapport aux niveaux record du début 2023, mais elle demeure élevée, en particulier dans le secteur alimentaire. Les pénuries de certains produits de base persistent dans un contexte de compression des importations et de baisse de la production agricole. Le budget reste sous pression car la faible croissance affecte les recettes fiscales. La prévision d’un rebond modéré de la croissance en 2024-26, en supposant que les conditions de sécheresse s’atténuent, mais les perspectives économiques restent incertaines.

A mon avis et dans l’attente de l’élaboration d’une politique économique à long terme, pour une croissance durable, ascendante et soutenue, la situation économique du pays nécessite des mesures rapides capables d’actionner les principaux moteurs de la croissance notamment l’investissement, l’épargne, la consommation et les exportations.

Les principales mesures, qui pourraient constituer des leviers de relance rapides et efficaces, devront toucher : l’allègement des charges de financement par la réduction du taux d’intérêt pour plus d’accès au financement et à la consommation, l’allégement de la pression fiscale qui sera compensée par la croissance économique et l’amélioration de l’assiette d’imposition, la mobilisation de l’épargne nationale notamment par l’intéressement de nos résidents à l’étranger par plus d’avantages spécifiques à la rémunération de leurs dépôts en devises ou en Dinars convertibles,

Quelles réponses concrètes aux défis inflationnistes, hydriques, sociaux…?

En 2023, la reprise économique de la Tunisie a été affectée (quatre années consécutive de sécheresse dont l’année pic était 2023) par une sécheresse sévère, des conditions de financement strictes et un rythme modéré des réformes. La croissance du pays est restée inférieure aux niveaux d’avant le Covid-19, plaçant la Tunisie parmi les économies de la région Moyen-Orient et Afrique du Nord qui connaissent les reprises les plus lentes. C’est ce que souligne le rapport de suivi de la situation économique pour la Tunisie, publié par la Banque mondiale au printemps 2024.

Le rapport prévoit des taux de croissance de 2,4% en 2024 et de 2,3% en 2025 et 2026, sous l’hypothèse d’une atténuation des conditions de sécheresse et d’un progrès dans les réformes budgétaires et celles liées à la concurrence. Selon le même rapport, la Tunisie a connu une amélioration de la balance extérieure, une réduction du déficit commercial, bénéficiant des conditions internationales favorables, et des besoins de financements extérieurs qui demeurent importants.

Malgré une demande limitée, l’inflation se maintient à 7,8%, avec une hausse des prix des produits alimentaires atteignant 10,2%… D’un autre côté, le déficit commercial a été réduit, passant de 17,5% du PIB en 2022 à 10,8% en 2023, le déficit du compte courant a également baissé, passant de 8,6% à 2,6% du PIB au cours de la même période.

Avec une tendance de l’inflation encore prévue d’être baissière, la Tunisie pourrait aller avec plus de sûreté, vers la dynamisation de l’investissement et l’instauration d’un climat de confiance pour les investisseurs locaux et étrangers. La réduction du taux d’intérêt, la stabilisation de la réglementation fiscale, la mise en œuvre du nouveau code de change, la mobilisation du système financier pour plus d’engagement dans le financement des projets, l’investissement pourrait rebondir au rythme attendu et permet le brisement du cercle vicieux de l’inflation à la production et à la consommation.

D’autre part, la Tunisie est soumise à un défi hydrique assez aigu, elle est classée à la 30e position sur 164 pays avec une moyenne de 410 m3 d’eau par habitant et par an, elle est répertoriée dans les pays les plus exposés à un stress hydrique élevé.

Si le stress hydrique menace la sécurité alimentaire et le développement économique de la Tunisie, une gestion plus rationnelle de l’eau reste toujours possible et obligatoire. Un bon suivi et une bonne surveillance de la situation s’imposent en s’appuyant sur les innovations technologiques. Aussi, nous sommes obligés d’améliorer nos modèles de gestion et d’exploitation de nos ressources en eau vers l’optimisation de nos systèmes de collecte des eaux pluviales, la loi de Finances 2024 a déjà prévu un système de subvention pour ceux qui construisent des bassins de collecte dans leurs maisons.

Sans entrer dans les questions techniques des barrages et des lacs collinaires, le bon système d’entretien notamment des bassins versants, pourrait nettement contribuer à l’amélioration des capacités de rétention et de collecte des eaux. Aussi, il y a lieu d’intensifier le changement du système d’exploitation des eaux, du modèle linéaire vers le modèle circulaire de recyclage et la réutilisation des eaux traitées dans l’irrigation des zones vertes et des cultures fourragères par exemple.

Aussi nous entendons beaucoup parler des techniques de drainage des eaux de ruissellement directement vers les nappes phréatiques, sans oublier aussi le système de dessalement des eaux et aussi l’évitement des fuites au niveau des réseaux des eaux potables et aussi des réseaux d’irrigation dans les périmètres irriguées.

Il y a lieu de prévoir aussi plus de rationalisation et d’amélioration des systèmes d’irrigation et d’exploitation agricoles pour plus d’économie d’eau en allant beaucoup plus vers des systèmes plus intelligents en matière de gestion et de contrôle des besoins en irrigation.

Comment peut-on maintenir les équilibres macroéconomiques et la paix sociale ?

Depuis 2011, la Tunisie a viré vers un mode de production non marchand et non suffisamment créateur de plus-value et de croissance, provoqué en grande partie par une série inédite de revalorisations salariales et d’augmentations des effectifs administratifs, notamment sous une pression sociale de plus en plus importante.

Cette tendance, conjuguée avec d’autres éléments, a engendré progressivement des carences en termes de financement de l’économie, l’Etat employant la plus grande partie de ses ressources sous forme de salaires, a privé l’économie marchande des moyens de financement de l’investissement pour plus de création de projets économiquement viables et utiles et pour plus de création de l’emploi stable, durable et productif et a aussi fait fragiliser la compétitivité de l’économie marchande à l’échelle internationale.

Tous les grands agrégats macroéconomiques sont pratiquement fragilisés et devenus très vulnérables, croissance presque négative abstraction faite de l’économie non marchande, inflation élevée et très tributaire des aléas économiques internationaux, endettement avoisinant 80% du produit intérieur brut, déficit budgétaire de 7,2% du PIB en 2023 et prévu de baisser à 6,6% en 2024,

Cette dégradation des principaux agrégats macroéconomiques a provoqué des retombés sociales clairement négatives sur plusieurs plans, pénurie en certains produits de base, augmentation de l’inflation et notamment des prix des produits alimentaires, augmentation du chômage, notamment des diplômés universitaires,

A mon avis, le rétablissement de la situation autour des ratios économiques et sociaux raisonnables et dans une logique d’évoluer la situation vers des équilibres macroéconomiques soutenues et générateurs de prospérité et de stabilité sociale, nécessite à court terme l’actionnement des vrais leviers de relance économique à savoir la dynamisation de l’investissement public et privé, réellement créateur de la richesse et de l’emploi, la consommation et les exportations.

A long terme, il y a lieu de repenser le modèle économique au vu des exigences économiques mondiales basées sur le respect de la nature et de l’équité sociale, et ce, dans les perspectives d’adoption des systèmes de production et d’exploitation basés sur l’intelligence artificielle, l’économie circulaire pour l’optimisation des ressources naturelles qui se raréfient de plus en plus, les économies vertes, bleues… Et, en général, les économies de bien-être, de prospérité et d’épanouissement social.

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