«Itinérances », documentaire de Khaled Barsaoui : Un devoir de mémoire

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Après une longue absence, Khaled Barsaoui, auteur du long métrage de fiction «Bin El Widyen (2006)», reprend la caméra pour réaliser un long documentaire intitulé «Itinérances» (Rehlat Al wéjdane). L’objectif est de restituer une mémoire oubliée, celle de la culture soufie avec ses rites, ses chants et ses danses. Le film a été projeté en avant-première, samedi dernier au cinéma Le Rio, en présence des protagonistes et d’un public averti.

Produit par West Side Movie avec le soutien du ministère des Affaires culturelles, de la télévision tunisienne et Ennejma Ezzahra, ce premier volet d’une série sur le soufisme, scénarisé par Ali Saidane, artiste engagé et fin connaisseur du patrimoine populaire tunisien, est une plongée dans l’univers d’une expression populaire traditionnelle transmise oralement d’une génération à l’autre.

Entre documentaire anthropologique et document historique, «Itinérances » permet de découvrir un monde marginalisé et consacré par une branche de l’islam rejetée par l’orthodoxie.

Durant 1h30, le cinéaste parcourt la Tunisie du nord au sud pour donner à voir un large éventail de cette tradition ancestrale qui s’exerce dans les marabouts et joue un rôle social important. Des fêtes populaires pouvant durer plusieurs jours dédiées au saint sacré, rassemblant dans une belle symbiose des hommes et des femmes qui s’adonnent à des rites particuliers où le chant, la transe et la bouffe constituent les pratiques essentielles de cet ascétisme festif.

Courant mystique apparu en Egypte au XIIe siècle, le soufisme est le carrefour d’influences culturelles où les trois religions musulmanes, chrétienne et juive se croisent autour de liesses populaires produisant des extases euphoriques. «Ce sont des pratiques traditionnelles maudites par l’orthodoxie musulmane » selon le témoignage de Latifa Lakhdar (historienne et ex-ministre de la Culture). Le soufisme, qu’il soit sacré ou profane, glorifie les saints et consacre une liberté de pensée riche de vers aux résonances épicuriennes rehaussés parfois par la présence de spiritueux.

Une partition collective

Le film retrace, à travers les témoignages d’érudits en la matière dont Lofti Aïssa (historien), Fathi Zghonda (musicien), Salwa Ben Hfaïdh, directrice générale du Centre des musiques arabes et méditerranéennes Ennajma Ezzahra (Cmam) et d’autres chercheurs et experts dans les expressions soufies, l’évolution de ces approches mystiques qu’on retrouve dans les confréries jalonnant le pays. Des extraits de films et de documents anciens étayent ce long documentaire riche en informations.

Le réalisateur s’est servi d’un grand angle pour aborder ces fragments de la mémoire collective qui a traversé les siècles avec des soubresauts dont le plus récent est l’incendie de la « zawia » de Sidi Bou Said.

De Bizerte à Djerba, les différentes confréries sont évoquées avec chacune sa spécificité : Abou Medyen Tlemçani, Sayda Manoubia, Sidi Belhassen, Sidi Mehrez, Sidi Ali Ben Aoun et on en oublie.   

« Itinérances » aborde ainsi un aspect apparent de l’iceberg de ce patrimoine immatériel qu’il « faut préserver de l’oubli en l’absence d’une institution qui devrait, en principe, le prendre en charge », martèle Khaled Barsaoui à l’issue de la projection. Le film se veut aussi un hommage à feu Ahmed Harzallah, réalisateur à la télévision tunisienne, qui a beaucoup travaillé sur le thème du patrimoine culturel national. «J’ai trouvé dans ce film une partition collective comme dans la musique», confie Lotfi Aissa, présent à la projection. Bien que notre relation avec ce patrimoine reste difficile, il n’en demeure pas moins que le cinéma tunisien lui consacre une attention particulière pour qu’il ne tombe pas dans l’oubli et demeure vivant pour les générations futures.

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