Les parrainages parlementaires aux candidats à l’élection présidentielle anticipée du 15 septembre sont au cœur de la polémique, en raison de certains choix des députés de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) qui semblent être illogiques, mais aussi de deux éventuels cas de fraude. Indiscipline partisane, calculs politiques, éventuelles transactions … La première lecture de cette liste montre que l’échiquier politique se dirige davantage vers la complexification à quelques semaines de la présidentielle.

L’Instance supérieure indépendante des élections (Isie) a publié, samedi dernier, la liste des députés ayant parrainé les candidats à la présidentielle anticipée prévue le 15 septembre prochain. Les premières lectures  de cette liste, dont la publication a fait l’objet de tiraillements politiques, montre que 152 députés ont parrainé 11 candidats parmi les 26 en lice pour l’élection présidentielle anticipée.

C’est le chef du gouvernement Youssef Chahed, candidat de Tahya Tounès, qui a obtenu le plus grand nombre de parrainages parlementaires avec 30 signatures, suivi de Abdelfattah Mourou, candidat d’Ennahdha, et Abdelkrim Zidi, dont la candidature est soutenue par Nida Tounès et Afek Tounès avec 17 signatures chacun.

Les candidats Slim Riahi et Nabil Karoui ont été parrainés par 12 députés chacun, alors que Salma Elloumi, Hamadi Jebali, Moncef Marzouki et Hatem Boulabiar ont bénéficié de la signature de 11 députés chacun.  Pour leur part, Mongi Rahoui et Elyes Fakhfekh ont obtenu le strict minimum de cautions requises conformément à la loi électorale, à savoir 10 parrainages.

Si certains parrainages se sont avérés logiques compte tenu de l’appartenance du candidat à un parti ou à un bloc parlementaire,  comme c’est le cas de Youssef Chahed, d’Abdelfatah Mourou ou encore de Mongi Rahoui qui ont bénéficié tous des signatures de leurs blocs parlementaires, d’autres parrainages restent incompréhensibles et défient les disciplines partisanes et les logiques politiques.

Des affaires de double parrainage

C’est notamment le cas de la deuxième vice-présidente de l’ARP, Faouzia Ben Foddha, qui s’est présentée aux législatives en tant que tête de liste d’Al Badil Ettounsi, mais qui a choisi de parrainer la candidature de Slim Riahi à la présidentielle. Bien que Mahdi Jomaâ, président du parti Al Badil Ettounsi, ait opté pour des parrainages populaires, la décision de Faouzia Ben Foddha s’avère illogique dans la mesure où elle apporte son soutien à un candidat autre que celui présenté par son propre parti.

Les parrainages du président du parti «Au Cœur de la Tunisie», Nabil Karoui, posent également de multiples interrogations. Bien éloigné du paysage politique et n’ayant dévoilé ses intentions politique que récemment, Karoui a bénéficié, sans pour autant savoir par quels moyens, des parrainages de 12 députés.

Les parrainages de Nabil Karoui cachent également une éventuelle affaire de fraude, dans la mesure où le député Abderraouf Chebbi avait parrainé, à la fois, Slim Riahi et Nabil Karoui. Et c’est dans ce sens que le président de l’Union patriotique libre dissout, toujours en France, Slim Riahi, a assuré qu’il entamera les procédures nécessaires « afin de mettre au clair cette histoire et s’assurer si ce deuxième parrainage dont a bénéficié le patron de la chaîne Nessma fait partie d’une « transaction ou d’une arnaque».

Pour sa part, le député concerné,  Abderraouf  Chebbi, s’est défendu, dans un post publié sur Facebook, affirmant qu’il a parrainé un seul candidat, sans le citer, en prenant soin d’ajouter qu’il a déposé une signature légalisée le 5 août 2019.

Cette affaire, en tout état de cause, montre qu’un cas de fraude a été commis sous le dôme de l’ARP, dont l’auteur doit obligatoirement assumer ses responsabilités pour préserver ce processus électoral. Notons que Nabil Karoui a été cautionné, en majorité, par les députés du groupe Nida Tounès, avec neuf parrainages sur un ensemble de douze.

Outre cette affaire, la liste des députés ayant parrainé des candidats à la présidentielle publiée, rappelons-le, samedi 17 août 2019, par l’Isie a révélé un autre cas de double parrainage. Il est question également de Maher Madhioub qui a parrainé Elyes Fakhfekh et Hatem Boulabiar. Toutefois, après la publication de la liste des parrainages, le député a catégoriquement nié avoir parrainé Hatem Boulabiar, ce qui laisse présager un autre éventuel cas de fraude.

En tout cas, le code électoral tunisien interdit à tout présentateur, qu’il soit député, élu municipal ou électeur, de parrainer plus d’un candidat. Après vérification, l’Isie doit, conformément à la loi, informer les candidats qui ont été parrainés par un même député afin de le remplacer dans un délai de 48 heures. Autrement, ce parrainage ne sera pas validé.

Ennahdha a parrainé 5 candidats

La liste publiée par l’Isie montre également que les députés du bloc Ennahdha étaient parmi ceux qui ont parrainé plus d’un candidat à la présidentielle. En effet, leurs voix ont été réparties sur cinq candidats, à savoir Abdelfattah Mourou, Hamadi Jebali, Hatem Boulabiar, Ilyes Fakhfekh et Moncef Marzouki. Effectivement, l’ex-président provisoire de la République a bénéficié de sept signatures du bloc parlementaire d’Ennahdha, ce qui laisse penser que des divergences existent toujours au cœur de ce parti, qui compte parmi les plus grands en Tunisie, et qui pourrait refléter les intentions de vote propres aux bases de ce parti qui sont, toujours, indécises.

Salma Elloumi a, pour sa part, bénéficié du parrainage des députés du bloc de l’UPL dissout, alors que le candidat Slim Riahi a été parrainé, logiquement, par la majorité des députés appartenant également à ce bloc de l’UPL dissout. Concernant le ministre de la Défense, Abdelkrim Zbidi, ses parrainages proviennent du bloc de Nida Tounès et des hors-groupe, c’est-à-dire les députés indépendants.

Cette liste des parrainages parlementaires cache certainement d’autres calculs politiques, ou même des intérêts financiers ou de pouvoir qui brisent toute règle de discipline partisane, de respect des décisions des blocs parlementaires et des affinités idéologiques et des alliances politiques.

Logiquement, le parrainage de n’importe quel candidat ne doit pas porter préjudice au candidat du propre bloc parlementaire, ou de la propre formation ou coalition  politique, mais au vu du paysage politique actuel qui ne cesse de se complexifier à l’approche de la présidentielle et des législatives, il serait difficile de déchiffrer les raisonnements et les logiques qui résident derrière ces choix politiques portant sur les parrainages des candidats.  

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