Sophie Bessis rêvait probablement depuis longtemps de cet ouvrage qu’elle vient tout juste de publier chez les Editions Tallandier en France : «Histoire de la Tunisie. De Carthage à nos jours». Historienne franco-tunisienne, elle a signé avec Souhayr Belhassen  un livre de référence sur Bourguiba, puis a travaillé sur les mouvements féministes au Maghreb pour aboutir, il y a deux ans, sur un petit ouvrage, une vraie pépite, intitulé «Les Valeureuses», qui dresse cinq portraits de femmes mythiques, exceptionnelles, puisés dans l’histoire de la Tunisie depuis Carthage. L’historienne doublée d’une talentueuse écrivaine, son petit livre intimiste très personnel inspiré de sa vie, «Dedans, dehors», le prouve amplement, devait donc aboutir un jour ou l’autre sur toute l’Histoire du pays qu’elle avait auparavant abordée par tranches, par thématiques.

En 500 pages, Sophie Bessis arrive à synthétiser habilement et dans un style fluide trois mille ans d’histoire d’«un pays à bien des égards atypique», écrit-elle. En commençant par Carthage, Rome, les Arabes, elle passe par la période des réformes de la fin du dix-huitième siècle et de la colonisation, pour finir sur l’époque Bourguiba et Ben Ali, et enfin sur la Révolution et après.

Une sécularisation très ancienne

«Plus qu’aux historiens auxquels il n’a pas l’ambition d’apporter des lumières nouvelles, cet ouvrage s’adresse davantage à un public intéressé par un pays dont l’histoire est plus vaste et plus profonde que ne le laisse supposer la modestie de son territoire», note l’historienne dans l’introduction de son ouvrage.

La singularité du destin de la Tunisie à travers les siècles peut indiquer pour Sophie Bessis «les contours de l’avenir que sa population a commencé à dessiner avec des outils nouveaux depuis janvier 2011».

Deux choses caractérisent l’écriture de cette nouvelle histoire de la Tunisie, un exercice auquel se sont essayé de multiples autres historiens tunisiens et étrangers depuis bien des années. D’une part, une réflexion sur les diverses versions du récit historique, et notamment ceux caractérisées par la propagande, le mensonge ou l’éloge des vainqueurs. Et d’autre part, la résurrection de la dimension toujours oubliée de l’histoire, à savoir celle des femmes, les héroïnes, les cheftaines, les guerrières, les princesses, les saintes, les militantes nationalistes, les féministes…

Ce sont les tentatives très anciennes de sécularisation, depuis le seizième siècle, qui ont construit la «tunisianité» et «l’exceptionnalité» de cette nation, selon l’auteur de l’ouvrage. Sécularisation que poursuit ardemment Bourguiba.La singularité tunisienne provient aussi, comme le démontre bien l’historienne, de ce rôle capital et stratégique qu’il a eu dans la région à travers les siècles…au point de faire baptiser à une certaine période de son nom tout un continent «Ifriquiya».

Mais les fractures continuent jusqu’à aujourd’hui à distinguer ce territoire : césure entre le littoral et la Tunisie de «l’intérieur», et césure entre les tenants d’une identité ample allant au-delà des confins de la Méditerranée et plus loin que les temps de la conquête arabe et les défenseurs d’une identité uniquement marquée par le sceau de la culture arabo-islamique.

«La négociation — c’est-à-dire la politique — l’a jusqu’ici emporté sur la guerre», présage optimiste Sophie Bessis.

Un ouvrage passionnant, qui se lit presque comme un roman et auquel on ne peut que revenir régulièrement pour ressusciter le souvenir d’un épisode, d’un événement ou d’un acteur capital d’une si longue et tumultueuse histoire.

L’historienne présente aujourd’hui, à 18h00, son dernier livre à l’Institut français de coopération.

Olfa BELHASSINE

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