Le ras-le-bol des avocats tunisiens était palpable, hier, lors de la journée de colère qu’ils ont organisée devant le Tribunal de première instance de Tunis. Une journée marquée notamment par une affluence remarquable des robes noires qui se sont installées dans la cour devant le Palais de Justice pour se faire entendre

A dix heures du matin, les médias et les agents de sécurité étaient déjà sur place pour attendre l’arrivée des protestataires. Ces protestataires ne sont autres que des avocats en colère contre ce qu’ils ont appelé la mainmise politique exercée sur le pouvoir judiciaire. Peu après, une marée d’avocats a envahi les lieux, sous des cris de protestation assourdissants dénonçant notamment l’information judiciaire engagée contre des avocats du collectif de défense des deux martyrs Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi. Des sifflets, des applaudissements, des mégaphones, des banderoles, des slogans et aussi des robes noires et blanches, c’est ce que nous pouvons observer à leur arrivée.

Il est 11h00, lorsque les avocats commencent à se rassembler devant le Tribunal de première instance de Tunis. Venus, en majorité de Tunis et de ses périphéries, pour réclamer notamment l’indépendance de la Justice.  Et ce sont notamment les dirigeants, mais aussi les bases du Barreau qui ont  conduit ce mouvement protestataire.

Sous un soleil de plomb qui a dérangé plus d’un, les avocats ont crié haut et fort au nom de l’indépendance de la Justice. «Vive la Justice», «Vive l’avocat tunisien», «A bas la mainmise politique», «Vérité sur les dossiers des assassinats politiques», «Non aux poursuites judiciaires contre les avocats»… Ces slogans accourent sur les lèvres de tous les avocats présents. Car en effet, si cette journée de colère a été organisée, c’est en grande partie sur fond de l’affaire de la procédure judiciaire entamée contre les avocats du collectif de défense des deux martyrs Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi. Une poursuite qui a été engagée, rappelons-le, suite aux événements liés au sit-in observé, il y a quelques jours, par ce collectif de défense dans les locaux du Tribunal de première instance de Tunis.

Internationalisation de l’affaire ?

En fait, le dossier de l’éventuel appareil secret du parti Ennahdha a été au cœur de la protestation des avocats qui ont réclamé au ministère public soit d’examiner cette affaire, soit de la classer, en accusant le parquet d’avoir violé le devoir de neutralité dans cette affaire et de mettre en péril le principe d’indépendance de la justice. A cet effet, Imène Gzara, avocate et membre de ce collectif de Défense, a dénoncé «une implication politique frappante dans cette affaire», et d’assurer qu’il existe une forte volonté politique de vouloir enterrer cette affaire. Avez-vous l’intention d’internationaliser cette affaire ? L’avocate nous répond que le collectif a toujours confiance en la justice tunisienne en dépit de cette mainmise exercée par des parties politiques, affirmant qu’actuellement aucune intention n’existe pour internationaliser cette affaire qui, selon ses dires, doit être traitée seulement en Tunisie, pour rassurer les Tunisiens sur le rôle de la justice.

La journée de colère observée par ces avocats a été également l’occasion pour exprimer leur refus de la grève de dix jours décrétée par les magistrats la semaine dernière. Car pour ces avocats protestataires, «il s’agit d’une grève non justifiée et qui ne sert pas la justice».  

Une rupture annoncée ?

Cette journée de colère qui intervient sur fond de poursuites judiciaires engagées contre certains avocats du collectif précité cache-t-elle une rupture entre les deux principales branches de la justice tunisienne ? En tous les cas, les déclarations du bâtonnier des avocats, Brahim Bouderbala, ne rassurent pas l’opinion publique.  Pour lui, une telle rupture aura de «graves répercussions». «L’intérêt national nécessite l’intervention des sages et de personnalités influentes pour dépasser ce problème», a-t-il souligné. Pour Bouderbala, la seule issue de ce conflit réside dans le fait d’assurer l’indépendance de la justice.

Mais pour le jeune avocat Helmi Rezgui, les tiraillements entre ces deux branches de la justice existaient depuis longtemps. «Nous n’avons jamais essayé d’entrer en confrontation avec les magistrats, au contraire ce sont nos partenaires pour promouvoir la justice, personne n’aura intérêt d’une telle rupture», a-t-il soutenu.

Retour sur les faits

La journée de la colère nationale d’hier a été marquée par des actions de protestation avec port de l’uniforme au Palais de Justice de Tunis mais aussi dans tous les tribunaux tunisiens, sous le slogan «Non à l’agression des avocats, le droit à la défense, une garantie fondamentale pour l’indépendance du pouvoir judiciaire». Le Conseil de l’ordre des avocats avait appelé à cette journée pour dénoncer la décision du procureur général près le Tribunal de première instance de Tunis d’ouvrir une information judiciaire contre un groupe d’avocats du collectif de défense de Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi, après leur sit-in observé il y a quelques jours dans les locaux de ce tribunal.

Le Barreau avait annoncé le boycott du procureur de la République près le Tribunal de première instance et l’a tenu pour responsable de la situation, tout en portant plainte contre lui auprès du Conseil supérieur de la magistrature et du ministère de la Justice. Il a également indiqué qu’il informera les organisations internationales et régionales et le rapporteur spécial des Nations unies sur l’indépendance du pouvoir judiciaire et des avocats, ainsi que la commission des droits de l’homme des «attaques contre les avocats et des violations des droits de la défense», tout en déclarant «son refus catégorique d’inviter des avocats objet d’une information judiciaire à comparaître, par attachement au principe de l’immunité de l’avocat dans l’exercice de ses fonctions».

Toujours sur fond des incidents survenus au Palais de Justice de Tunis, les juges de toutes les juridictions du pays ont entamé une grève générale avec présence à partir du vendredi 20 septembre 2019 qui s’est poursuivie tout au long de la semaine, sur appel de l’Association des magistrats tunisiens (AMT). L’AMT avait dénoncé «les actes commis par un certain nombre d’avocats affiliés à la défense, dans ce qui est connu comme l’affaire de l’appareil secret, en prenant d’assaut le bureau du procureur de la République près le Tribunal de première instance de Tunis».

Le collectif de défense a observé, jeudi 19 septembre, un sit-in dans les locaux du Tribunal de première instance de Tunis. Il avait demandé au ministère public d’examiner l’affaire dite de l’appareil secret ou de la classer et accuse le parquet d’avoir violé le devoir de neutralité dans cette affaire. Le sit-in a été marqué par des échauffourées suite à l’intervention des forces de sécurité pour évacuer les lieux.

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