L’étymologie du mot herméneutique nous a entraînés la dernière fois sur le terrain de la mythologie à la découverte du personnage d’Hermès. En tant qu’elle est proche des hommes, avons-nous montré, cette divinité était pour ainsi dire prédestinée à jouer le rôle de messager entre les dieux et les hommes. Avoir utilisé son nom pour baptiser l’activité qui consiste à interpréter ce dont le sens se dérobe, c’était rappeler, ou au moins admettre, que dans ce qu’elle a de plus essentiel, cette activité revient à déchiffrer ce que les dieux disent aux hommes ou, de manière peut-être plus générale, ce que les hommes peuvent recevoir dans leur existence de la sphère divine. Toute autre forme d’interprétation aurait, en quelque sorte, valeur seconde, aussi bien du point de vue chronologique que du point de vue de l’importance.
Mais cette piste pourrait se voir opposer deux objections. La première ferait valoir qu’il existe une autre étymologie possible, une étymologie qui met l’accent sur l’aspect verbal plutôt que sur l’aspect nominal, c’est-à-dire sur le verbe «hermeneuein» plutôt que sur le nom «Hermès». Or «hermeneuein» a d’abord le sens de parler, prononcer des mots. C’est seulement ensuite que cela en vient à désigner l’action d’interpréter. Suggérant d’ailleurs par là que la parole est, en son fond, tout entière dédiée à l’interprétation. Dès que l’homme se met à parler, il interprète. Nommer les choses, les désigner d’un phonème particulier, c’est déjà les faire basculer dans un monde de signes qui se font écho les uns les autres et dans lequel ils reçoivent un sens.
Cette option verbale en ce qui concerne l’origine du mot herméneutique aurait tendance à suggérer un champ plus large à l’activité de la chose qu’elle examine. Et, ferait-on encore valoir dans ce même sens, c’est cette acception du mot qui a prévalu de nos jours dans les cercles philosophiques, puisqu’on définit désormais l’herméneutique comme l’art de comprendre en général et que, par ailleurs, on étend le domaine de cet art à l’existence elle-même : exister, c’est comprendre, nous dit Heidegger ! Interpréter, au sens de dégager des textes un sens qui n’apparaît pas à première vue, ou à première lecture, serait ainsi redoubler l’interprétation de façon cette fois volontaire et délibérée. Puisqu’on le ferait sur fond d’une pensée qui, dès qu’elle s’exprime dans le langage, est déjà un interpréter.

Le problème de la divination

La seconde objection, dont on pourrait penser qu’elle corrobore la première, ferait remarquer pour sa part qu’Hermès n’est pas le seul dieu à qui revient la mission d’interpréter. Il en est un autre qui, comme Hermès, se présente comme un dieu musicien et dont nous avons dit la dernière fois qu’il est, selon le récit du mythe, celui à qui Hermès a volé les bœufs et, pour se faire pardonner de lui, lui a offert la suavité de son chant, puis sa lyre. Il s’agit bien sûr d’Apollon. Apollon est le dieu des devins. C’est lui qui inspire l’Oracle de Delphes, mais aussi tous les hommes et les femmes qui font acte de prophétie en interprétant la position des astres ou le vol des oiseaux.
Or si l’on admet que l’herméneutique désigne l’art d’interpréter, pourquoi accorde-t-on à Hermès le titre de patron, en excluant Apollon qui est pourtant un représentant éminent de cet art ? Peut-on concevoir que les premiers concepteurs du mot « herméneutique » se soient rendus coupables d’une telle injustice en réservant au seul Hermès le privilège de prêter son nom ? Et que personne, parmi les connaisseurs de la mythologie, n’ait songé ensuite à réparer un tel impair en modifiant le mot ? De deux choses l’une, dira-t-on : soit les anciens lexicographes étaient fort négligents en ces matières et s’accommodaient d’approximations, soit ils considéraient fort sérieusement que la forme du mot herméneutique étaient pleinement justifiée et avaient leur raison de penser ce qu’ils pensaient. Or comme l’option de la négligence, bien que possible, soit peu probable, il faut sans doute en venir à l’hypothèse de la première objection selon laquelle c’est nécessairement le verbe «hermeneuein» qui a pesé de façon déterminante dans la formation du mot herméneutique.
Croire pourtant que l’affaire est entendue avec ces deux objections, c’est aller vite en besogne. Il est vrai qu’Apollon interprète, et inspire surtout certains humains qui interprètent. Mais bien souvent, pour ne pas dire toujours, ce que rapportent ces humains inspirés a lui-même besoin d’une interprétation pour être rendu clair au commun des mortels. D’où l’expression de « message sibyllin », en référence à la Sibylle, prêtresse d’Apollon, dont le texte énigmatique des prophéties suscitait immanquablement l’embarras.

Deux références complémentaires

En réalité, il existe une distinction reconnue entre Apollon et Hermès du point de vue de leur lien à l’activité d’interprétation. Dans le cas du premier dieu, l’interprétation porte sur des signes naturels, tandis que dans le second, elle porte sur des signes qui ont fait l’objet d’une codification artificielle et qu’il s’agit donc de décoder ou de déchiffrer. Les prêtres d’Apollon que sont les devins n’ont d’autre livre à consulter pour dire l’avenir que le vaste monde autour d’eux dont ils scrutent certains détails pour eux éloquents. Et éloquents pour eux seulement ! Tandis que les messages que fait parvenir Hermès aux hommes ne sont pas réservés à une caste. Nous l’avons dit précédemment : Hermès est le dieu des voleurs et des commerçants. Ce qui signifie qu’il peut faire parvenir la voix des dieux jusqu’auprès des hommes les plus englués dans des activités humaines, trop humaines. A cet élargissement du champ d’intervention correspond cependant le besoin pour les hommes d’engager un effort d’interprétation pour recueillir la vérité du message par-delà le risque de lectures défaillantes ou fausses. Hermès, qui a transmis le message en provenance des dieux, donne aussi, par sa sagacité, les ressources du juste déchiffrement. Il mobilise le génie des hommes afin qu’il soit mis, dans la vie de tous les jours, au service d’une intelligence de la parole divine. L’interprétation, qui peut partir des bas-fonds de l’existence humaine, comporte une dimension ascensionnelle qui représente, pour ainsi dire, le versant éthique de cette ingéniosité intellectuelle que le destinataire du message engage dans l’action du déchiffrement.
Il est donc possible d’affirmer que l’activité d’interprétation à laquelle préside Hermès est une activité d’une part plus démocratique, et d’autre part plus englobante, dès lors que, comme nous l’avons souligné, les messages que transmettent les prêtres d’Apollon requièrent eux-mêmes une intelligence de lecture dont seul Hermès inspire le génie. Et ceci explique pourquoi le recours à son nom pour désigner l’activité humaine d’interprétation n’a rien d’illégitime.
Et, pour revenir à présent à la première objection, faisons seulement remarquer que la référence au verbe « hermeneuein » peut très bien coexister avec la référence au dieu Hermès. L’une n’est pas exclusive de l’autre. On peut même considérer qu’il existe dans cette double référence l’espace d’un jeu sémantique possible ouvrant l’interprétation sur un champ qui couvre la totalité de l’activité humaine de parole, et cela sans jamais renoncer au génie du déchiffrement par rapport auquel la ruse et la musique sont les deux armes – dont Hermès est le symbole – qui permettent de déjouer toutes les obscurités sur le chemin menant ou remontant vers la parole divine.
De fait, l’histoire de l’herméneutique nous met en présence d’une alternance dans la façon dont elle est conçue, soit comme une spécialité ayant ses règles et ses adeptes initiés, soit comme une activité à la pratique de laquelle l’homme ne peut pas soustraire dans le quotidien de son existence.

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