De la même façon que le christianisme bouleverse la tradition alexandrine de l’herméneutique (voir notre article de la semaine précédente), et imprime sa marque profonde à tout le moyen-âge européen jusqu’au 16e siècle, jusqu’à l’irruption de l’exégèse dite «historique», l’arrivée de l’islam, elle aussi, apporte son lot de transformations et d’innovations, que nous tenterons bientôt d’examiner. Car, au-delà des critiques qu’a attirées sur elle l’herméneutique musulmane, ou plutôt ses crispations autour de la littéralité du texte coranique, il y a une originalité qu’il convient d’identifier et de circonscrire. Cela nous engagera sur un terrain qui, malgré ses similitudes avec l’herméneutique chrétienne, présente des caractéristiques très spécifiques.

Entretemps, et avant de prendre congé de la période antique, à laquelle on doit la naissance et les premiers développements de l’herméneutique, assurons-nous que nous n’oublions rien. Car il ne nous échappe pas que, parvenus au point où nous sommes, la terre antique semble s’évanouir derrière le fil de l’horizon comme elle le ferait pour un marin dont le navire s’éloigne du port.

En effet, dès le 4e siècle, l’empire romain, qui représente alors notre monde méditerranéen, c’est-à-dire notre monde tout court ou presque, se dote d’une version de la Bible qui deviendra bientôt la référence unique. Il s’agit de la traduction latine de Jérôme de Stridon, désignée sous le nom de «Vulgate». Or, ce texte, désormais figé dans sa forme littérale et identifié au Verbe divin, sollicite une interprétation du monde, donc de la nature et de l’histoire, telle qu’elle s’accorde avec son propre contenu. Rien n’est en dehors du Verbe divin, donc rien n’est en dehors de la Vulgate : ainsi pense-t-on ! Les grandes œuvres de l’antiquité gréco-latine, qu’il s’agisse de poésie et de philosophie, ne font pas exception. Ce qui signifie que si elles sont admises à figurer de façon positive dans le champ herméneutique de «l’histoire du salut», elles sont en même temps comme absorbées par cette histoire et… «dépaganisées» ! On parle d’un «déménagement du savoir païen au sein de la spiritualité biblique».

Les «futurs contingents»

Nous avons évoqué précédemment Augustin et son De doctrina christiana, qui sert de ce point de vue de «Discours de la méthode» en matière d’herméneutique chrétienne. Tout est signe de quelque chose de caché, tout est «sacramentum» mais, souligne fortement le théologien africain, toute interprétation doit transiter par la lettre. Inversement, toute lecture du texte doit s’ouvrir à la résonnance du signe avec ce dont il est le signe, et ne pas demeurer dans le texte.

Il est clair que cette lecture est une lecture de la foi : dire d’elle qu’elle est naïve au regard d’une lecture critique ou scientifique, c’est prendre le parti d’ignorer sa vocation à viser délibérément l’élan de l’esprit dans sa démarche propre. Mais il est clair aussi que, comme nous le disions, elle tend à occulter le moment de l’origine de l’herméneutique, qui est grec. Et grec, pas seulement par l’étymologie du mot, dont nous avons vu qu’elle était double, renvoyant à la fois au verbe «hermeneuein» et au dieu Hermès. Grec, le moment de l’origine l’est aussi parce que la réflexion sur l’herméneutique commence également avec des penseurs grecs. Nous ne serions pas quittes de notre mission si, porté par les vents qui nous poussent vers le large, ou par le courant de l’histoire, nous oubliions d’en dire un mot.

Bien sûr, il nous faut évoquer ici Aristote et son traité intitulé Peri Hermeneia (De l’interprétation). Mais sans nous attarder car, malgré son titre, ce texte n’a apparemment que peu de rapport avec l’art de comprendre. Il forme un des éléments des œuvres aristotéliciennes qui portent sur la logique et qui ont été regroupées sous le titre d’Organon. Le Peri hermeneia a un caractère technique d’analyse de toute proposition sous l’angle de ses composants et de ses variantes. Les étudiants en philosophie en retiennent parfois un chapitre intéressant sur la question des « futurs contingents »… Aristote se demande si, à propos d’un événement situé dans le futur, il est possible d’affirmer qu’il adviendra nécessairement ou, au contraire, que nécessairement il n’adviendra pas. La position qui défend cette possibilité peut en effet s’appuyer sur l’argument selon lequel entre deux propositions contradictoires portant sur tout événement en général, y compris futur, l’une est nécessairement vraie et l’autre nécessairement fausse.

En effet, il a toujours été vrai qu’une bataille navale, par exemple, aurait lieu tel jour. Quiconque l’aurait prédit en affirmant qu’elle aurait lieu aurait produit une proposition vraie. De sorte qu’on pourrait affirmer que « ce qui est arrivé, il était toujours vrai de dire qu’il se réaliserait ». Or, fait remarquer Aristote, cela est démenti par l’expérience. En effet, à quoi cela servirait-il de délibérer sur ce qu’il convient de faire et de ne pas faire si ce qui advient doit advenir de façon nécessaire ou, à l’inverse, si ce qui n’advient pas doit ne pas advenir de façon également nécessaire ? Pour le philosophe stagirite, les propositions portant sur les événements futurs ne sont ni vraies ni fausses : elles sont indéterminées. Et cela non pas par incapacité à atteindre la vérité, mais parce que les événements sont eux-mêmes indéterminés, portant en eux-mêmes la puissance d’être ou de n’être pas.

En fait, cette indétermination des événements dans la vie des hommes induit un glissement de la réflexion du terrain de la logique à celui de l’éthique et ce glissement nous ramène finalement à… l’herméneutique ! Comment cela ? En ce sens que l’indétermination est précisément cet espace de liberté à l’intérieur duquel l’homme vise dans son action le bien, ou plutôt le meilleur possible. Or viser le meilleur possible, qui ne saurait être le fait d’une démonstration – car il n’y a de démonstration que du nécessaire -, cela est le résultat d’une délibération.

Sous le signe de la sagesse tragique

Toute vertu, explique Aristote dans son Ethique à Nicomaque, pour s’affirmer de façon effective, doit compter avec une vertu transversale, qui est la prudence, la « phronésis ». La prudence est ce qui donne le pouvoir de bien délibérer afin d’agir pour le mieux. Mais la délibération, qui peut être aussi bien solitaire que collective, ne saurait elle-même s’accomplir sans une lecture ou une interprétation du réel présent auquel il s’agit de répondre de la meilleure manière qui soit.

Ainsi, pour Aristote, il y a une herméneutique, et cette herméneutique relève non de la théorie mais de l’action, non de la sagesse théorétique mais de la sagesse pratique. Et cela pour cette raison que le choix du meilleur, ou du moindre mal si on préfère, dans le domaine de l’action politique comme dans l’administration des affaires privées, nous met sans cesse face à des situations singulières qu’il s’agit de comprendre de telle sorte qu’à travers elles nous puissions chaque fois réaliser des choix et, à travers ces choix, accomplir ou faire triompher notre humanité… Voilà qui nous éloigne de l’univers des œuvres et des Ecritures, qu’elles soient figées ou non dans des versions plus ou moins définitives ! Le texte à déchiffrer est celui du réel, de ce réel singulier qui nous interpelle en tant qu’êtres agissants.

Pourtant, des commentateurs n’ont pas manqué d’attirer notre attention sur le fait que cette herméneutique aristotélicienne de l’action nous engage à réinvestir le terrain de la tradition, et en particulier de la tragédie grecque qui en fournit les héros. Car la prudence n’a pas de normes : elle a des modèles. Pour bien comprendre ce qu’est la prudence, nous est-il dit, il faut comprendre les prudents. Les prudents, c’est vrai, peuvent être des personnages réels comme Périclès. Mais ils peuvent aussi être des personnages poétiques, tels qu’ils sont chantés par les aèdes sur les places publiques ou représentés sur les scènes de théâtre. Leur présence dans l’esprit de l’homme inspire la prudence dans l’action, sans pour autant être la matière d’une imitation servile. D’autant qu’ils sont positifs et négatifs, pouvant servir aussi bien d’exemples que de contre-exemples à la prudence.

Ainsi l’œuvre s’invite à nouveau comme champ de l’activité herméneutique. C’est à travers elle que l’on apprend à reconnaître dans Créon d’Antigone — œuvre de Sophocle — le prototype de l’imprudent qui méconnait ses limites humaines, et dans Hémon, son fils au destin tragique, ou dans le vieil Œdipe soutenu par sa fille, des hommes qui font humblement mémoire de ces limites…
L’herméneutique pratique n’est jamais aussi pertinente et juste que lorsqu’elle sait se placer sous l’autorité de la tradition et de ses héros. Mais pour cela, l’esprit prudent qui sommeille en tout homme se doit d’aller d’abord explorer — et comprendre de la bonne manière — les récits que nous lègue la tradition. A moins que l’action vertueuse de l’homme prudent ait elle-même, par anticipation, un génie d’élucidation du mythe, une fonction herméneutique plus ou moins consciente… Mais soutenir cela, c’est peut-être forcer la pensée d’Aristote !

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