Alors que la Tunisie, à l’instar de 156 autres pays dans le monde, poursuit sa guerre contre le coronavirus, tous les yeux sont actuellement rivés sur la capacité des staffs médicaux et paramédicaux à faire face à une éventuelle dégradation de la situation. Et face à la détérioration de l’infrastructure sanitaire et hospitalière, les Tunisiens s’inquiètent de plus en plus sur les moyens, les plans et les stratégies mis en place pour surmonter cette période de crise planétaire. L’ancienne ministre de la Santé et actuelle chef du service de pneumologie à l’hôpital La Rabta de Tunis, Dr Samira Meraï Friaâ, a répondu à nos questions portant notamment sur les scénarios à prévoir en Tunisie et la capacité de notre système hospitalier à réagir à une éventuelle situation de généralisation de la contamination. Interview.

Quel diagnostic faites-vous de la situation actuelle ?

Par rapport à d’autres pays, notre situation est nettement meilleure. Nous sommes toujours en phase 2 de la propagation de ce virus. Il faut étudier les cas déjà enregistrés, si cela reste dans les clusters familiaux et dans leur entourage, je pense que la situation restera maîtrisable, mais il faut se préparer à la phase 3. Un travail colossal est en train de se faire, notamment au niveau de l’Observatoire des maladies émergentes, que je voudrais d’ailleurs saluer.

Pensez-vous que les mesures qui ont été prises jusque-là, dont dernièrement le couvre-feu, sont-elles suffisantes?

Toutes les mesures prises sont importantes mais sont-elles vraiment suffisantes et efficaces ? En Tunisie, vu qu’il s’agit d’une petite population et d’un petit pays sur le plan géographique, les phases 3 et 4 seront confondues. Nous avons jusqu’à présent recensé moins de 30 cas qui sont répartis sur pratiquement tout le territoire, et c’est une donnée épidémiologique très importante.

Donc notre pays a ses propres spécificités et on doit se considérer comme une seule région, on ne peut par exemple confiner un seul gouvernorat. Théoriquement, un confinement généralisé pendant deux semaines sauvera le pays mais pouvons-nous le faire ? Je pense que notre situation sociale et économique ne nous permettra pas de le faire, il y aura certainement une crise sociale très conséquente car nous aurons des gens qui ne trouveront pas de quoi manger. En fait, c’est assez simple, ce sont des calculs à faire, les autorités, dont notamment le gouvernement, doivent trancher.

On doit calculer les coûts économiques d’une telle situation de confinement et les comparer à ceux du traitement et de la prise en charge des personnes contaminées en cas de généralisation de l’épidémie, on doit le faire immédiatement et d’une manière scientifique pour prendre la décision la plus adéquate, le plus tôt possible.

En tout cas, jusque-là le ministère de la Santé a très bien géré la phase 1 et est en train de bien gérer la phase 2, mais nous devons impérativement bien préparer la troisième phase. Je le dis franchement, les professionnels de la santé craignent le passage à ce stade, car nous ne sommes pas bien équipés.

Pour ce qui est du couvre-feu, je pense qu’on aurait dû plutôt décréter un état d’urgence sanitaire préventif, car il ne s’agit pas d’une guerre ou de la détérioration de la situation sécuritaire, mais plutôt d’une urgence sanitaire qui nécessite des dispositions exceptionnelles portant notamment sur les déplacements et la mobilité des citoyens.

En fait, on attendait plus de la part du président de la République, notamment en ce qui concerne la coopération internationale et la diplomatie, parce qu’aujourd’hui nous avons grand besoin d’équipements et de matériel qui ne sont pas malheureusement fabriqués en Tunisie, surtout qu’il y a des pays qui veulent nous aider.

Justement, peut-on éviter un passage au stade 3?

Oui c’est possible, si nous appliquons la loi à ceux qui refusent le confinement et si nous mettons en place des mesures strictes pour appliquer ces dispositions de mise en quarantaine des sujets à risque dont le nombre a atteint les 6.000. Il faut impérativement interdire tout rassemblement, surtout les fêtes de mariage, et nous savons que le mois de mars est le mois des mariages et des fêtes de ce genre, il faut prendre des mesures strictes et appliquer la loi 132 du code pénal.

Les lieux de travail sont aussi des espaces de rassemblement, n’est-ce pas ?

Certainement, d’ailleurs les mesures prises par le ministère de la Fonction publique concernant les nouveaux horaires n’auront aucune incidence sur la limitation des rassemblements et sur l’amélioration de la situation épidémiologique. L’objectif étant de diminuer les déplacements des gens, mais aussi les rassemblements.

Il fallait donc prendre des mesures exceptionnelles et donner plus de flexibilité aux administrations et aux sociétés pour qu’elles gèrent la situation de manière à diminuer au maximum l’effectif présent dans les locaux de travail.

Quand est-ce qu’on peut parler de passage au stade 3 ?

C’est au moment de détecter le premier cas de contamination à source inconnue. Jusqu’à présent, tous les cas recensés et dépistés savent comment ils ont été contaminés et les autorités connaissent l’origine de leur contamination. Si on enregistre un premier cas de contamination à source inconnue, il faut passer obligatoirement à des mesures encore plus strictes, le confinement généralisé sera donc la seule solution pour limiter les dégâts. 

Quelles sont les solutions à adopter en urgence selon vous ?

Il faut mettre en place immédiatement un fonds national pour mobiliser des ressources financières au profit des familles nécessiteuses et au profit de ceux qui vont être lourdement impactés par une situation de confinement généralisé. C’est l’heure de la solidarité, nous sommes face à une épidémie à laquelle on ne peut échapper, et l’Etat doit assumer ses responsabilités.

Pour la santé, ce n’est pas une question de mobilisation de fonds, mais plutôt d’assurer le matériel et les équipements de protection nécessaires. Actuellement, je préfère des moyens, des équipements que de l’argent. Et c’est vraiment un effort à faire au niveau de la coopération internationale et au niveau diplomatique, et je sais très bien que certains pays asiatiques sont disposés à nous aider.

Je pense aussi qu’il faut prévoir un confinement généralisé dans le pays, car nous n’allons pas échapper à cette situation pour limiter les dégâts. Mais je parle théoriquement, c’est la solution idéale, encore faut-il savoir qu’il est extrêmement difficile d’adopter une telle situation dans la mesure où cela provoquerait une crise sociale inédite et d’énormes répercussions économiques.

Il faut prévoir différents scénarios dont le confinement généralisé en cas d’une généralisation de la contamination, mais cela passera nécessairement par une grande cellule de crise au niveau de la présidence du gouvernement impliquant des spécialistes de la santé de l’économie et des finances.

Comment protéger les staffs médicaux et sanitaires ?

Chaque hôpital, chaque structure hospitalière est actuellement en phase de préparation au stade 3 de la propagation de ce virus en Tunisie et est en train d’élaborer un plan d’action pour gérer la situation. Pour appliquer ces plans, le personnel doit être fortement protégé, et nous parlons de protections très spécifiques pour prendre en charge les cas contaminés. Actuellement, nous suivons un protocole de protection bien établi basé notamment sur la désinfection et la précaution, mais nous craignons le passage au stade 3 alors que nous sommes sous-équipés.

Vous avez soulevé dernièrement une question inquiétante portant sur le nombre très limité de lits de réanimation. La situation est-elle catastrophique ?

D’abord, il faut dire que nous avons précisément 258 lits de réanimation dont une partie qui n’est pas fonctionnelle. A La Rabta par exemple, nous avons seulement 6 lits de réanimation, la situation comme vous le savez est extrêmement difficile. On n’a pas pris, depuis des années, des mesures et des décisions pour rétablir le secteur de la santé publique.

Il faut changer tout le système de gestion de ce secteur en Tunisie, il faut opter pour l’hôpital public privé. Mais soyez sûrs qu’après cette crise, il y aura un changement, notamment au niveau de la prise de conscience collective concernant la nécessité de transformer ce secteur en une priorité nationale.

Donc une éventuelle coopération avec le secteur privé serait-elle nécessaire ?

C’est indispensable, le secteur privé est mieux équipé en lits de réanimation que le secteur public. Et j’ai appris que les cliniques sont disposées à soutenir l’effort de l’Etat pour se préparer à une éventuelle situation de contamination généralisée.

Justement comment se prépare l’hôpital La Rabta, et notamment votre service, à cette éventuelle situation ?

Je ne vous cache pas que l’on se prépare à un flux massif de malades suspects, donc nous avons préparé tout un plan d’action pour pouvoir gérer cette situation. Il y a par exemple le tri des malades, les circuits de la prise en charge des cas confirmés, le protocole de protection du personnel et la désinfection des locaux, tout a été étudié. Nous avons aménagé d’ailleurs un département à l’entrée de l’hôpital pour faire le tri des patients et un autre qui ne recevra que les malades contaminés par ce virus.

Au niveau de mon service, j’ai déjà aménagé une salle pour la transformer en un département pour recevoir les cas de Covid-19 mais j’attends toujours les équipements nécessaires.

Comment se fera ce tri ?

En phase 3, on n’aura plus recours aux tests de dépistage vu le grand nombre de cas suspects, donc tous les patients qui présentent les symptômes de contamination seront considérés comme atteints par ce virus et on procédera à leur traitement.

Certains remettent en cause les chiffres présentés par le ministère de la Santé. Qu’en pensez vous ?

Il faut faire confiance au département de la Santé, il est en train de bien gérer la crise. L’observatoire a adopté une approche scientifique et travaille dans la transparence totale selon des normes internationales. Il faut dire également qu’il y a eu beaucoup de cas négatifs, l’heure est à la solidarité et à l’appui des structures hospitalières.

Quel scénario prévoyez-vous pour la Tunisie ?

Malheureusement, personne ne peut actuellement prévoir comment va évoluer la situation  en Tunisie. Il faut prendre en considération certains comportements irresponsables de la part des citoyens qu’il faut dénoncer et même sanctionner, surtout en ce qui concerne l’auto-isolement et le confinement.

En tout cas, il s’agit d’une course contre la montre, et ce que nous craignons le plus, c’est la dégradation rapide de la situation et le fait de se trouver dans une situation d’incapacité face à un flux énorme de personnes contaminées, et c’est ce qui est en train de se passer en Europe.

Il faut se préparer au pire scénario, pour avoir le meilleur scénario. Tout dépend du sens de responsabilité des citoyens, tous ceux qui peuvent se permettre de s’auto-isoler, qu’ils le fassent spontanément, même s’ils ne présentent pas les symptômes, car si on reste chez soi, on ne risque rien, c’est une règle épidémiologique.  

Aujourd’hui, nous constatons certains comportements indignes qui pourraient entraver les efforts nationaux en matière de lutte contre la contamination. Savez-vous qu’actuellement, il y a des gens qui achètent auprès des prestataires de services des concentrateurs d’oxygène, et on risque de ne plus avoir ces équipements dans les hôpitaux. Des gens à titre préventif achètent en masse ces équipements et pourraient provoquer un manque accru sur le marché, ce qui met en péril l’activité des hôpitaux en cette période de crise.

Que peut-on faire pour limiter les dégâts ?

J’appelle le ministère de la Santé à prévoir des plans d’hospitalisation à domicile. Il faut œuvrer avec les staffs médicaux et paramédicaux pour prendre en charge les patients à leurs domiciles en vue d’atténuer la pression sur les structures médicales. C’est le moment de le faire, bien structurer les mécanismes d’hospitalisation à domicile. Cela coûte beaucoup moins cher que la prise en charge des patients dans les hôpitaux, notamment dans ces conditions.

L’urgence est également au niveau diplomatique et au niveau des relations internationales, il faut entrer en contact avec tous les pays qui peuvent nous aider. Actuellement, nous n’avons pas besoin d’argent, mais plutôt d’équipements médicaux, c’est primordial, c’est immédiat.

En tout cas aujourd’hui, c’est un examen pour la Tunisie, et on va voir si l’Etat est assez fort ou pas pour surmonter cette crise nationale et mondiale, mais il faut dire que la santé n’a jamais été la priorité des différents gouvernements, et nous récoltons malheureusement ce que nous avons semé. La priorité doit être aujourd’hui à la santé et à la solidarité.

Après chaque catastrophe causée par une épidémie, il y a toujours une résilience, voire un choc culturel et un changement des comportements, et nous espérons qu’à l’issue de cette crise, les gens, et surtout les décideurs, seront convaincus que la santé n’a pas de prix, et qu’il faut mobiliser tous les moyens pour rétablir ce secteur.

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Un commentaire

  1. Liberte

    21/03/2020 à 11:18

    Il ne jamais croire les femmes sur parole même si elles sont médecin.

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