Difficile de mesurer l’impact du coronavirus sur l’économie nationale ou internationale. Dans l’immédiat, la première priorité est de sauver nos entreprises, notamment les PME. Le plan d’urgence de 3.000 millions de dinars, mis en place par le gouvernement pour sauver l’économie, est déjà insuffisant. Mais selon Mahmoud Sami Nabi, c’est une mesure à saluer à sa juste valeur car il est difficile d’établir des prévisions dans des circonstances économiques aussi instables puisque rien n’est sûr, n’est définitif et n’est prévisible…A l’heure actuelle, les autorités ont pris les mesures qui semblaient les plus pertinentes, pour que l’économie soit la moins impactée possible, avec une logique qui est toujours celle de rassurer la population, mais beaucoup reste à faire. Entretien.

Quel est l’impact de cette crise sur l’économie nationale à l’heure où les transactions économiques entre la Tunisie et l’Europe représentent environ 85% ?

La crise sanitaire provoquée par le Covid-19 est en train de se transformer en crise économique planétaire grave, plus sévère par ses impacts et sa célérité que la crise financière de 2008, au point d’être comparée en la matière à une guerre mondiale touchant aussi bien les pays développés que les pays en développement, mais à des degrés divers.

L’économie tunisienne n’échappe pas à une baisse de son PIB, à une augmentation du chômage et de la pauvreté, au creusement du déficit public et du déficit courant… vu la multitude de mécanismes de transmission de ce choc sanitaire à l’économie réelle, résultant en des chocs simultanés sur l’offre et la demande de presque la totalité des marchés des biens et services. Du côté de la demande, naturellement, le choc affecte la consommation domestique, mais également nos exportations (notamment vers l’Europe), ainsi que l’investissement public et privé. Il faudrait, également, s’attendre à une baisse des investissements directs étrangers et à une détérioration de la notation souveraine, ce qui rendrait encore difficile notre accès au financement sur les marchés internationaux (sauf en cas de garantie par des pays partenaires). La particularité de ce genre de choc macroéconomique dans les pays en développement par rapport aux pays développés est le canal additionnel qu’il emprunte à travers l’économie informelle et particulièrement le marché du travail informel. En Tunisie, une étude réalisée par le Cres et la BAD a estimé pour l’année 2015, l’emploi informel à 32,2% de la population active occupée, soit 1.092.000 des travailleurs informels. Plusieurs centaines de milliers se trouvent actuellement dans des situations précaires avec une perte de leurs revenus probablement au-delà de la période du confinement. Le Bureau international du travail estime la perte d’emplois à l’échelle mondiale à 5,3 millions, 13 millions et 24,7 millions respectivement pour trois scénarios de crise considérés (bas, moyen et sévère).

Quels sont les secteurs économiques les plus exposés?

Les secteurs les plus touchés du point de vue de leur exposition frontale à la crise (durant la première phase débutant en janvier) sont les secteurs dont les entreprises s’approvisionnent en matières premières sur les marchés internationaux et en biens intermédiaires dans le cadre de leur intégration dans les chaînes de valeur mondiales. On peut citer à titre d’exemple les industries mécanique, électrique et électronique, le secteur pharmaceutique et le secteur du textile. Mais cela concerne également le secteur du commerce et les entreprises impactées par la perturbation des chaînes d’approvisionnement. Lorsque la pandémie s’est propagée au-delà de la Chine (à partir de début mars) plusieurs secteurs exportateurs, le secteur du tourisme et le transport aérien et maritime et terrestre ont été impactés. Ensuite, une fois que la pandémie s’est installée en Tunisie, le choc s’est transmis à des degrés différents à l’ensemble des secteurs (à part quelques-uns tels que les secteurs des télécommunications et agroalimentaire) en fonction des mesures de distanciation sociale qui ont été mises en place (avec comme apogée le confinement total le 20 mars).

Dans une enquête récente réalisée par l’Institut arabe des chefs d’entreprise (Iace), 96% des entreprises interrogées déclarent un impact négatif de la crise actuelle sur leur chiffre d’affaires. Selon cette enquête, on peut classer les secteurs par ordre de l’impact négatif (en supposant une crise s’étalant sur un horizon de 6 mois) comme suit: services aux particuliers (70%), commerce (62%), industrie (52,6%), services aux entreprises (47,2%), bâtiment (46,7%) et 58% pour les autres secteurs.

A l’heure actuelle, est-ce qu’on peut évaluer les pertes sur l’économie ?

Les projections des économistes basculent de plus en plus vers les scénarios des impacts économiques sévères de cette crise, étant donné la propagation de la pandémie à l’échelle internationale et la sévérité des mesures de confinement qui sont imposées. A titre illustratif, la situation actuelle correspond au sixième scénario (parmi 7) analysé par l’étude récente de deux chercheurs de l’Australian National Univeristy (Warwick McKibbin et Roshen Fernando) qui ont essayé de chiffrer les impacts sur la croissance économique de 24 pays développés et en développement. Leurs résultats montrent que la perte (par opposition à la croissance) du PIB dans la zone Europe serait de -8,4%, de -6,2% en Chine, de -3,8% au Mexique, de -8,0% au Brésil, de -5,5% en Turquie, de -4,7% en Indonésie…En France, l’Insee (Institut national de la statistique et des études économiques) vient d’estimer que le confinement d’un mois et demi va engendrer la baisse du PIB français à 18 points sur un trimestre, soit l’équivalent de 4,5 points du PIB sur l’ensemble de l’année 2020.

Pour la Tunisie, une étude réalisée au début du mois de mars par Hakim Ben Hammouda et Hedi Bchir estime la perte du PIB à environ -1,9% (points de pourcentage) dans le pire des scénarios (perte de contrôle sur la pandémie) pour une évolution du PIB en Europe de -1,8% et en Chine de -2,5%. Comme nous venons de le signaler, la perte du PIB de notre premier partenaire commercial sera aux alentour de -8%, ce qui impactera surtout nos secteurs exportateurs (y compris le tourisme, le transport aérien) et les transferts des travailleurs tunisiens à l’étranger…Des études sont en cours pour chiffrer les impacts sur l’économie tunisienne tenant compte de l’actualisation des scénarios. Pour avoir un ordre de grandeur sur ce que pourrait être l’impact sur note PIB, on peut se référer à la baisse prévue de 4,7% du PIB de l’Indonésie, un des pays à revenu intermédiaire faible, à l’instar de la Tunisie.

Les PME, qui sont les poumons de l’économie tunisienne, auront-elles la capacité de survivre à une crise pareille ?

La plupart des PME tunisiennes ont déjà des problèmes structurels de productivité et de capacité organisationnelle et managerielle à s’ajuster aux transformations que connaît l’économie mondiale. Les chocs qu’elles sont en train de subir sont très importants en matière de baisse (voire chute) de leur capacité productive pendant (et pour certaines au-delà) la période de confinement et de baisse de la demande qui leur est adressée. Ces chocs diminueront naturellement leur rentabilité économique et augmenteront leur vulnérabilité financière. Selon l’enquête de l’Iace, les principales conséquences de la crise actuelle, qui sont citées par les chefs d’entreprise interrogés, sont par ordre d’importance: la tension sur la trésorerie, le chômage partiel, le risque de fermeture, le report des investissements. Celles qui résisteront le mieux sont les entreprises opérant dans les secteurs partiellement exposés au choc, et qui ont déjà entamé leur transformation numérique et modernisé leur modèle économique, qui ont des coûts fixes pas très élevés et des charges financières modérées. Selon cette même enquête, 26,9% des entreprises ont opté pour le télétravail et 38,5% pour le travail à temps partiel.

N’oublions surtout pas que les microentreprises sont particulièrement touchées. D’après les statistiques de l’INS de 2016, il se trouve que 95,2% de nos entreprises ont moins de 6 salariés et un chiffre d’affaires inférieur à 1 million de dinars. L’enquête de l’INS portant sur ces microentreprises a révélé que 76,4% n’ont pas de comptabilité et figurent dans l’économie informelle, employant environ 718.250 personnes. Elles ne peuvent pas compter sur le redémarrage de leurs activités à travers les commandes de l’administration puisque cela ne concerne que 4,1% seulement d’entre elles. Elles ne pourront retrouver un rythme normal d’activité (dans le meilleur des scénarios) qu’à partir du mois de juin si le confinement total est levé au début du mois de mai.

De manière générale, les PME tunisiennes ont besoin d’un plan de sauvetage dans le cadre d’un partenariat gagnant-gagnant avec l’Etat tunisien, prenant en compte leur degré d’exposition à cette crise majeure. Du côté des entreprises bénéficiaires, il doit avoir un engagement (via des contrats incitatifs avec l’Etat) à contribuer à la réduction du secteur informel, à clôturer les dossiers des impayés des cotisations sociales et à s’inscrire dans une démarche de coopération et de confiance avec l’administration fiscale. Cela permettra de rendre l’Etat davantage en mesure de jouer son rôle de stabilisateur (en dernier recours) face à des chocs systémiques de cette envergure, que le secteur privé ne pourra jamais être en mesure d’assumer (en raison des problèmes de coordination et d’aléa moral bien connus).

Du côté de l’Etat et à court terme, il devra continuer ses efforts entamés pour répondre aux attentes des entreprises en apportant de la flexibilité à l’encaissement des recettes fiscales et financières, en imposant aux banques (à travers la Banque centrale de Tunisie) de rééchelonner les dettes sans coûts additionnels et à réduire les cotisations patronales et les indemnités de maladies (que sont les principales attentes des chefs d’entreprise révélées par l’enquête de l’Iace).

Que pensez-vous des mesures économiques et sociales annoncées par le Chef du gouvernement?

Le gouvernement tunisien et la BCT méritent d’être salués pour avoir pris rapidement des mesures courageuses en vue de faire face aux impacts négatifs de cette crise sur les catégories sociales les plus vulnérables et les entreprises. Ces mesures qui ont porté sur les dimensions sociale, fiscale et financière ont emprunté plusieurs instruments, avec un budget total de 3.000 millions de dinars. Cette somme n’est certainement pas suffisante étant donné l’impact économique de la crise, mais je pense qu’en tant que première étape, il était important de rassurer les Tunisiens que l’Etat est au-devant de la scène et que ses institutions sont prêtes à prendre en charge le sauvetage de l’économie tunisienne et le secours des citoyens vulnérables.

Le plus important est la rapidité de mise en vigueur de ces mesures, surtout pour les Tunisiens qui ont perdu leurs sources de revenus journaliers et qui ont des difficultés à subvenir à leurs besoins alimentaires…Cela est également important pour les centaines de milliers de microentreprises et PME qui sont obligées de recourir au chômage technique et qui ont des charges financières pressantes. On regrette que cela n’ait pas été au rendez-vous comme on l’espérait, ce qui est compréhensible étant donné le retard qu’on a accusé en matière de modernisation de notre administration et réglementation qui demeurent très bureaucratiques et empêchant la réactivité à temps…surtout dans des situations telles que la crise actuelle, demandant une forte agilité non seulement en matière d’annonces des mesures, mais surtout au niveau de leur efficace implémentation. Mais, je pense qu’avec l’adoption de la délégation de pouvoir au Chef du gouvernement (en application de l’alinéa 2 de l’article 70 de la Constitution), la mise en place des plateformes numériques de coordination avec les différentes parties prenantes au niveau central et régional, entre l’administration, la poste et les opérateurs de télécommunication et une bonne communication avec les citoyens, on pourra gagner cette bataille.

Jusqu’à présent, il est toujours difficile de faire un point précis sur tous les impacts que cette crise aura. Quelles sont les leçons économiques à retenir de la pandémie de coronavirus ?

Vue d’un angle optimiste, cette crise pourra être transformée en une opportunité si nous arrivons à catalyser de manière efficace et proactive les vecteurs de la solidarité sociale et en profiter pour casser toutes les contraintes bureaucratiques qui limitent la libération des énergies au sein des organisations, ainsi que le partenariat public-privé autour de l’intérêt général. Elle pourra nous permettre de libérer les énergies de nos ressources humaines, notamment chez les jeunes, qui ne cessent de nous montrer ces dernières semaines comment le savoir et la recherche peuvent être utiles pour l’ensemble de la société.

Cette crise nous rappelle les fondamentaux du développement économique que sont l’éducation, la santé, des institutions publiques fortes et efficaces, qui favorisent le développement d’un tissu économique suffisamment robuste et inclusif avec des filets de sécurité sociale efficaces et une faible place à l’économie informelle. Elle rappelle pour la nième fois que la sphère financière ne pourra pas fonctionner de manière asynchrone avec l’économie réelle, qu’elle est vulnérable aux chocs macroéconomiques systémiques, et qu’elle devra réinventer des instruments de financement contra-cycliques, basés sur le partage des profits et des pertes.

Nous avons un énorme retard en matière de transformation numérique de nos institutions, de modernisation de nos réglementations…Cette crise devra nous permettre de catalyser toutes les énergies pour moderniser notre pays et gagner la confiance de nos jeunes ici en Tunisie ou ceux expatriés mais qui ne nous ont jamais délaissés…Nous n’avons pas le choix. Ce momentum est extrêmement important pour moderniser notre pays.

Quelle que soit la durée de cette pandémie, nous devons désormais avancer rapidement sur tous les chantiers de la transformation numérique (y compris les services financiers numériques et les paiements G2P (du gouvernement au citoyen) et inversement (P2G), booster le développement des plateformes du financement participatif (crowdfunding) et de l’économie de partage (P2B et P2P). Nous devons accélérer le développement de l’économie sociale et solidaire, résoudre les problèmes structurels des entreprises publiques, de l’agriculture, de l’éducation, de la santé, du transport et des différents services publics. A titre illustratif, aujourd’hui, avec tout ce qu’on a constaté de bonne volonté chez tous les acteurs du secteur de la santé, on ne peut plus accepter que la Tunisie occupe la 122e position sur 195 pays selon le Global Health Security Index, avec un score de 26,3/100 seulement, en matière de détection et de reporting des épidémies. Sur le moyen terme, nous devons accélérer l’investissement public dans les énergies renouvelables en recourant à des mécanismes de financement innovants facilitant le partenariat public-privé à l’instar des sukuk d’infrastructure.

L’heure est, donc, grave. A quoi la priorité devrait-être accordée et quelles sont les mesures à prendre pour soutenir notre économie ?

A mon avis, le gouvernement et la BCT devront continuer à renforcer les mesures déjà prises sur deux principaux niveaux. D’abord, il faudrait les renforcer en termes de suivi de leur implémentation et de couverture de l’ensemble des catégories sociales et des entreprises ciblées. Cela demande la mise en place d’outils de collecte de données en temps réel et de traçabilité des procédures de mise en œuvre. L’opérationnalisation rapide des plateformes numériques en cours sera cruciale dans les prochaines semaines pour restaurer la confiance dans la capacité de l’Etat à réaliser ses promesses, et donc cruciale pour la paix sociale. Ensuite, il faudrait les renforcer en ajustant les montants des allocations sociales et des allégements financiers et fiscaux temporaires, en fonction du degré d’exposition des ménages et des entreprises à cette crise. Un travail énorme de collecte de données semble déjà entamé, l’administration devra désormais faire des alliances avec les représentants des entreprises, des salariés, l’Union tunisienne de solidarité sociale (Utss), les municipalités et les différentes structures de proximité pour une remontée rapide des informations.

De manière plus structurante, je pense toujours qu’on a plus que jamais besoin d’une politique d’assouplissement monétaire ciblé allant au-delà de la baisse du TMM, mais ouvrant des lignes de financement directes aux institutions de microfinance (à hauteur de 500 millions de dinars par exemple), achetant les créances des institutions financières sur les entreprises en difficultés financières (en faisant attention aux problèmes d’aléa moral, par la mise en place de mécanismes incitatifs), en refinançant de manière incitative des bons du Trésor à objectif social.

Je ne cesse d’appeler à la titrisation des redevances du gazoduc algérien qui nous génère du côté italien 500 millions de dinars sur 10 ans. Etant donné l’urgence de la situation et le temps nécessaire pour l’ingénierie de l’opération, je propose la négociation avec nos amis italiens l’avance des redevances du gazoduc des années 2021 et 2022 qui s’élèvent à 1.000 millions de dinars. Par ailleurs, il est important dans cette période de catalyser tous les canaux de collecte des fonds philanthropiques et de permettre à l’Utss de pouvoir collecter les fonds de l’aumône (zakat) comme le stipulent ses statuts juridiques afin de véhiculer les montants aux plus démunies (l’Utss a commencé dans les années 1990 à avoir des antennes régionales de collecte de la zakat avec un bureau composé de personnes représentatives de différentes institutions). La Caisse des dépôts et consignations (CDC) pourra envisager également d’émettre des diasporas investment bonds (obligations d’investissement destinées à la diaspora tunisienne) pour financer des projets sociaux déterminés dès l’émission. D’autres instruments financiers peuvent être imaginés à l’instar des réconciliations bonds émis par l’Afrique du Sud à l’aube de la réconciliation nationale.

Mais le plus urgent reste bien sûr l’approvisionnement de la population (surtout les plus démunis et ceux vivant dans les zones défavorisées) en denrées alimentaires. On pourra également penser à promouvoir les capacités logistiques de la Poste et lancer un programme national d’e-commerce en partenariat avec les entreprises déjà opérantes dans le domaine, les supermarchés et les agriculteurs afin de fluidifier les circuits de distribution.

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