Allusions, messages directs et mises en garde, le Chef de l’Etat, fidèle à lui-même, ne rate aucune apparition médiatique pour envoyer des messages chargés de sens aux différents protagonistes de la scène politique. Dernièrement, s’adressant aux Tunisiens à l’occasion de l’Aïd Al-Fitr, Kaïs Saïed n’a pas omis de délimiter son territoire dans un paysage politique de plus en plus complexe et tendu. En effet, l’occasion étant de féliciter les Tunisiens et de leur faire part de ses meilleurs vœux, mais loin de tout cela, pour le président de la République, il était temps de hausser le ton et montrer ses griffes pour « défendre » un territoire politique qui lui est propre.

La veille de la fête de l’Aïd Al-Fitr, les Tunisiens s’attendaient à un discours présidentiel consacré aux vœux de l’Aïd, mais aussi à la crise sanitaire et économique qui sévit dans le pays. Mais le président de la République, Kais Saied, en avait décidé autrement. Pour le locataire de Carthage, il fallait agir au moment opportun pour éviter de nouveaux dérapages politiques et même diplomatiques. « La Tunisie n’a qu’un seul président à l’intérieur comme à l’extérieur », c’est le message fort qu’on pouvait retenir de cette allocution prononcée sur un ton fort, certains l’ont même comparé à un discours de guerre.

Au cœur d’une crise sanitaire et économique, mais aussi dans un paysage politique fragmenté, tendu et hétérogène, le président de la République a-t-il voulu tracer des lignes rouges à ne pas franchir ? En tout cas, à travers un discours réclamant son statut en tant que chef de l’Etat, mais surtout comme chef de la diplomatie tunisienne, Kais Saied semble répondre aux derniers rebondissements politiques ayant suscité la polémique du côté du Bardo. Pour comprendre le discours présidentiel porteur de sens et de messages codés, il faut se pencher sur le contexte politique dans lequel il a été prononcé. Car, d’une part, il intervient au cœur d’une tension politique qui ne cesse de dégrader la relation entre la présidence de la République et celle du Parlement, et, d’autre part, il fait suite aux agissements et les positions du président de l’Assemblée des représentants du peuple, Rached Ghannouchi, concernant le dossier libyen, jugés par plusieurs acteurs politiques comme un dérapage diplomatique. Des rebondissements qui interviennent en réaction à l’entretien téléphonique qu’a eu le chef du parti Ennahdha avec le chef du Gouvernement d’entente nationale de Libye, Faiz Sarraj, dans lequel il l’a félicité pour une victoire militaire suite à la récupération d’une base militaire en Libye. Une position jugée comme déviation des coutumes et traditions diplomatiques tunisiennes favorisant toujours une politique étrangère neutre.

Kais Saied annonce la couleur

Ainsi, défendant son territoire politique, Kais Saied semble vouloir rappeler tout le monde qu’il tient les commandes de la politique étrangère du pays, l’une de ses principales et si peu prérogatives. « Que chacun se souvienne que l’État tunisien est indivisible, et qu’il y a un seul et même président à l’intérieur et à l’étranger ». En prononçant ces mots, Kais Saied a assurément réclamé son statut de président de la République, mais aussi tracé des lignes rouges que les différents protagonistes politiques sont appelés à ne pas franchir. Un message qui prend la forme d’une mise en garde de la part du président de la République qui a choisi l’occasion de l’Aïd pour mettre au point certaines affaires politiques.

Outre ce rappel à l’ordre, le président de la République a également annoncé la couleur de son mandat présidentiel post-coronavirus. Projets de loi, initiatives législatives et efforts pour faire améliorer les conditions sociales des Tunisiens et concrétiser ce qu’il appelle la « volonté du peuple ». En effet, c’est ce qui ressort des messages transmis par le président de la République qui se penchera, comme il le souligne, durant la phase post-coronavirus sur l’élaboration de projets de loi en vue de répondre aux exigences, aspirations et aux attentes des Tunisiens. « L’argent du peuple qui a été pillé doit revenir au peuple. Un projet a été préparé dans ce sens, il y a des années, en vue de garantir le droit des pauvres. Un droit qui n’est pas inférieur aux droits des autres à la santé et à l’éducation, les droits de l’Homme en général », a-t-il fait savoir avant d’appeler « chacun à assumer ses responsabilités devant Dieu, devant le peuple et face à l’histoire ».

La prochaine phase serait donc celle des initiatives présidentielles qui mettront les députés et le pouvoir législatif devant le défi de répondre à ce que le président de la République appelle « le droit de tout citoyen à une vie dans laquelle sa dignité et sa liberté sont préservées ». Faut-il s’attendre à des initiatives législatives présidentielles polémiques qui déclencheront une confrontation entre Carthage et Le Bardo et qui mettront les élus à rude épreuve ou s’agira-t-il d’une occasion pour combler le gap entre ces deux institutions ?

Faisant allusion aux derniers incendies qui se sont déclarés ces derniers temps, Kais Saied a rappelé que ceux qui jouent avec le feu finissent toujours par se brûler. Insinuant qu’il s’agisse d’actes criminels, hypothèse d’ailleurs confirmée hier par le ministre de l’Intérieur, le chef de l’Etat a martelé que « quiconque planifie le chaos et détruit par le feu les biens de ce peuple sera sûrement le premier à être brûlé par les flammes ».

S’exprimant en fin de son discours sur un ton explicite cette fois, le chef de l’Etat a mis en garde les « hypocrites », les « nostalgiques du passé » et ceux ayant « la maladie au cœur », que leurs plans et complots, « sous l’emprise de desseins sombres et haineux », seront vaincus. « Certains sont nostalgiques du passé, désireux de revenir en arrière et se réjouissent d’atteindre leurs objectifs, ce dont ils rêvent, tandis que d’autres, malheureusement, sont en proie à l’hypocrisie, au mensonge et à la calomnie. Ceux qui sont désignés par le Tout-Puissant comme « ayant la maladie au cœur ».

« L’un des nombreux miracles du Coran consiste d’ailleurs à réserver le terme maladie à ceux qui sont atteints par la maladie de l’âme », a-t-il insisté.

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