A quelques mois de la tenue des élections législatives et présidentielle, la valse des sondages d’opinion se poursuit, certains se contredisent, d’autres vont dans le même sens, mais entre information et orientation de l’opinion publique, le fil est ténu

Récemment, le parti Ennahdha a tiré la sonnette d’alarme sur l’activité des bureaux de sondages d’opinion et sur les possibilités d’influence sur l’opinion du citoyen et les risques de manipulation de ses intentions de vote. Pour Ennahdha, ces bureaux doivent rester en dehors des calculs et tiraillements politiques, et jouer leur rôle en tant qu’acteurs dans la construction démocratique. Même s’il occupe la première position dans les intentions de vote à travers pratiquement les résultats de tous les sondages d’opinion, Ennahdha a tenu à rappeler à l’ordre ces institutions, Sigma Conseil en premier. Ce parti n’est pas le seul à avoir montré ses réserves quant à l’activité de ces bureaux de sondage, dont le nombre reste inconnu, mais les plus importants sont connus de tous, et monopolisent, ou presque, ce marché visiblement très lucratif.
Le dernier sondage, publié hier par Sigma Conseil, montre que le mouvement Ennahdha est, en effet, à la tête des intentions de vote pour ce mois de mai, raflant 18% des voix des sondés. Le nouveau parti Tahya Tounès occupe quant à lui la deuxième position avec 16,5% des intentions de vote, suivi du Parti destourien libre de Abir Moussi (14,7%) et Nida Tounès (11,1%).
Concernant l’élection présidentielle, selon Sigma Conseil, si elles ont lieu aujourd’hui, c’est le professeur en droit constitutionnel Kaïs Saïed qui arrive premier, obtenant 22,4% des voix, suivi de Nabil Karoui (21,8%), patron du groupe Karoui And Karoui. En troisième position, Abir Moussi, présidente du parti destourien libre avec 12,4%.
Il y a quelques jours, le bureau Emrhod Consulting a publié son baromètre politique pour le mois courant, montrant que le parti Ennahdha est toujours en pole position dans les intentions de vote pour les prochaines élections législatives. Selon Emrhod Consulting, Ennahdha arriverait largement en tête des législatives d’après le baromètre politique du mois de mai avec 18% des intentions de vote. Un recul de 3,2 points par rapport au baromètre du mois d’avril, est toutefois constaté. Nida Tounès et Tahya Tounès connaissent aussi un recul dans les intentions de vote. Nida Tounès qui arrive deuxième du baromètre, est crédité de 6% des voix et Tahya Tounès, troisième, de 5,8%. Derrière, le Parti destourien libre, avec un taux de 4,3%, suivi du Courant démocrate avec 3,8% et du Front populaire avec 2,2%.
Pour ce qui est de la course au Palais présidentiel de Carthage, selon Emrhod Consulting, le chef du gouvernement, Youssef Chahed, serait le candidat favori des sondés avec un taux de 9,8% des intentions de vote pour le mois de mai. Son concurrent direct, la grande surprise, c’est Nabil Karoui, patron du Groupe Karoui And Karoui qui détient la chaîne Nessma.

Les sondages objet de controverse
Vous l’aurez remarqué, en seulement quelques jours, deux sondages d’opinion se sont contredits et ont affiché des résultats divergents, notamment en ce qui concerne l’élection présidentielle. Quelle crédibilité pourrions-nous accorder, alors, à ces instruments de mesure d’opinion ? La question n’est pas si simple.
De nos jours, même dans les pays les plus démocratiques, les sondages d’opinion et leurs résultats font toujours l’objet de controverse et parfois de critique, certains sont mêmes décrédibilisés. Les sondages sont-ils vraiment capables de prévoir les résultats des élections ? Savent-ils vraiment nous dire ce que pense une population donnée ? Même si les sondeurs eux-mêmes, et les journalistes reconnaissent que ces instruments ne sont qu’une photographie instantanée de ce qu’un groupe de personnes pense, les sondages sont néanmoins utilisés par les analystes et notamment les politiciens comme arme de persuasion. La question de la crédibilité des sondages d’opinions a été relevée depuis leur naissance pendant les années 30 aux Etats-Unis. Outre les éventuelles intentions de polarisation politique, on leur reproche d’ailleurs une incapacité technique et scientifique à connaître et prévoir même approximativement l’opinion publique. Comment expliquer alors l’exactitude de certains résultats de sondages ?
Pour répondre à cette question, il faut tout d’abord se pencher sur le mode de fonctionnement de ces instruments. Généralement, ces bureaux utilisent la méthode des quotas pour effectuer ces sondages dits représentatifs. En effet, cette méthode correspond à identifier les catégories d’une population mère pour prélever un échantillon de chacune en vue de s’assurer de sa représentativité. Ainsi, par exemple, le bureau Sigma Conseil opère ses sondages sur un échantillon de 800 personnes, tout en affirmant avoir représenté toutes les catégories sociales (âge, sexe, emplacement géographique…) et respecté les marges d’erreur. Mais 800 personnes peuvent-elles prévoir les intentions de vote d’une population de plus de 11,5 millions d’individus ? C’est à ce niveau que tout se joue, les résultats de ces sondages sont parfois exacts, mais ne parviennent pas, quelquefois, à prévoir l’acte d’élection.
Dans ce sens, des questions se posent sur la capacité des sondages à influencer l’opinion publique, l’orienter et même la manipuler. Omniprésents, ils ne peuvent pas rester sans influence sur l’opinion des électeurs, notamment dans une année électorale. Il serait utile de rappeler que la sociologie électorale distingue, généralement, deux effets à la publication d’un sondage électoral : l’effet bandwagon et l’effet underdog. Le premier correspond au phénomène selon lequel la probabilité qu’une idée soit adoptée augmente en fonction de la proportion d’individus l’ayant adoptée auparavant, c’est aussi l’effet de mode. Le deuxième correspond à l’effet inverse, c’est le fait d’adopter une position contraire à celle de la majorité, et montrer, par exemple, une sympathie pour un candidat annoncé perdant.

Absence de réglementation
Le nombre des instituts de sondage opérant en Tunisie reste inconnu, ils sont nombreux, puisque les bureaux d’études et de consulting se convertissent parfois en instituts de sondage, pour centrer leur activité sur les sondages destinés aux entreprises et aux domaines économique et publicitaire.
Quant aux sondages portant sur la vie politique, appelés baromètres politiques, une «poignée» de bureaux monopolisent le marché. L’activité de ces derniers a vu le jour après le 14 janvier, un double enjeu politico-économique étant le principal motif. Mais pour ce qui est du cadre légal en Tunisie, le secteur reste livré à lui-même en l’absence de réglementations précises portant sur la transparence de ces bureaux, notamment en ce qui concerne l’échantillonnage, la date de publication des résultats, les relations qui naissent avec les médias, et précisément le financement de ces études. La loi électorale de 2014 interdit, rappelons-le, la publication de résultats de sondages durant la période électorale, y compris les jours du silence électoral. En l’absence également d’un comité indépendant de sondages qui devra être composé de statisticiens, de juristes et de spécialistes des médias qui interviendraient pour prévenir les éventuels abus, l’activité de ces sondages demeurera une source de controverse.
Il serait utile de rappeler que la loi électorale de 2014 avait stipulé la promulgation d’une loi réglementant les sondages d’opinion en Tunisie, qui n’a pas, jusqu’à présent, vu le jour.

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