Si la crise du coronavirus a impacté tous les aspects de la société, le pouvoir local, déjà confronté à des problèmes d’ordre structurel, était sur le front de la guerre. La commune de La Marsa ne faisait pas l’exception, elle était même parmi les premières municipalités à avoir pris des mesures exceptionnelles pour éviter la propagation du coronavirus, alors qu’elle engageait un projet pour réinventer la ville. Quelles leçons tirer de cette expérience ? Comment La Marsa a-t-elle vécu cette épreuve ? Moez Bouraoui, maire de la commune, acteur de la société civile et grand connaisseur des défis de décentralisation, revient sur ces sujets, mais surtout sur les moyens de redonner à La Marsa sa vocation touristique. Interview.

Que reste-il de la crise du coronavirus ? Quels enseignements la mairie de La Marsa a-t-elle tirés de cette épreuve ?

En ce qui concerne cette crise, il y a beaucoup de leçons à tirer, notamment au niveau de la gestion de la crise par le pouvoir local, ou encore au niveau des questions politiques liées à la décentralisation et notamment les différentes manières de montrer que le pouvoir local pourrait apporter un plus dans des temps exceptionnels. Il faut citer également les leçons à tirer en ce qui concerne la philosophie d’une gouvernance participative avec les citoyens et la société civile, car comme vous le savez, La Marsa a été considérée comme l’un des foyers de contamination les plus dangereux. Si nous avons vaincu cette pandémie, c’est en raison d’un travail en commun entre tous les intervenants. Il faut rappeler également que La Marsa était la première municipalité à faire usage de ses prérogatives garanties par la loi pour mettre en œuvre des dispositions de prévention contre la contamination avant même que le gouvernement n’annonce l’état de pandémie en Tunisie. Outre la question sanitaire, pour nous le grand défi était d’anticiper une crise sociale liée au confinement et à l’arrêt de travail pour plusieurs individus et familles. Il faut souligner également l’élan de solidarité qui a eu lieu dans notre commune pour venir en aide aux personnes vulnérables. Nous étions surpris par ces initiatives citoyennes, c’était exemplaire.

A un certain moment, pendant la crise, nous avons observé un éloignement et un manque de coordination entre le pouvoir local et le pouvoir centralisé. Qu’en pensez-vous ?

C’est vrai il y a eu des manquements, notamment au niveau de la coordination entre le pouvoir local et le pouvoir centralisé. Je pense que nous avons une Constitution et un code des collectivités locales très clairs ne laissant aucune place à la jurisprudence ni aux fausses interprétations. Nous sommes dans un pays d’institutions et nous n’avons jamais abusé de nos pouvoirs, je parle du moins de La Marsa. Même s’il y a eu des dépassements, c’était au profit de l’intérêt général. Nous constitutions même le pouvoir de proximité par excellence, car nous sommes en contact direct avec les citoyens.

Plus de deux ans après leur mise en place, comment évaluez-vous le rendement des conseils municipaux ?

En étant optimiste, je pense que nous allons dans le bon sens, tout est question d’une réelle volonté politique, pour permettre aux collectivités d’exercer convenablement leur pouvoir, notamment en ce qui concerne la libre administration et l’indépendance financière. Mais force est de constater qu’aujourd’hui, le pouvoir local est bloqué même pour acheter un stylo. Or c’est contraire à l’âme de la décentralisation, c’est très problématique. Si nous n’arrivons pas à avoir cette indépendance financière pour débloquer des fonds avec un contrôle a posteriori de la part de la Cour des comptes, nous n’arriverons pas exercer ce pouvoir. Mettons en application cette indépendance financière, et avançons dans la mise en place des textes d’application, et puis on pourra évaluer le rendement des communes, car il est très tôt d’évaluer ces conseils sans avoir une certaine indépendance financière.

 

La composition politisée des conseils municipaux entrave-t-elle l’expérience du pouvoir décentralisé ?

Forcément, on parle là du mode de scrutin qui est à l’origine d’une crise qui se manifeste dans plusieurs communes et qui est devenu un facteur de blocage. Nous sommes le seul pays au monde qui a un tel mode d’élection des conseils municipaux, c’est insensé. En tout cas, le problème est national, on parle d’ailleurs du changement du régime politique, mais allons à l’origine de la crise, c’est ce mode de scrutin. Le parlement a même exporté sa crise aux collectivités locales. Nous avons malheureusement modelé un mode de scrutin tant pour le pouvoir législatif que pour le pouvoir local qui sert les partis et non pas l’intérêt public. Il est temps de penser à l’intérêt du pays pour revoir le régime électoral pour les communes. Est-ce normal qu’une commune comme Tunis qui compte plus de 600 mille habitants ait le même mode de scrutin qu’une autre commune avec trois mille habitants ? Dans d’autres pays il y a plusieurs modes de scrutin pour élire les communes en fonction du nombre d’habitants ou l’étendue géographique des communes. Tout le régime électoral est défaillant, il faut penser à une nouvelle vision.

Sur quoi se penche actuellement la mairie de La Marsa pour améliorer le quotidien de ses habitants ? Quels sont actuellement vos principaux projets ?

Il y a plusieurs projets qui ont été réalisés, d’autres en cours et d’autres qui sont projetés. Mais je serai clair là-dessus, nous faisons face à une espèce de machine bureaucratique qui paralyse la motivation des maires qui veulent restructurer leur milieu urbain. Nous devons mettre fin à ce blocage qui démotive les conseils municipaux car le développement du pays dépend des communes. Commençons par le bas, c’est plus facile même en ce qui concerne la lutte contre la corruption, à l’échelle locale c’est beaucoup plus facile. Il nous faut juste un soutien de la part du pouvoir central.

Contrairement à ce que certains pensent ou imaginent, à La Marsa, nous avons des territoires qui sont les plus étendus et les plus peuplés, la situation est vraiment difficile dans ces territoires oubliés et marginalisés. Un endroit comme Bhar Lazreg est dépourvu de toute forme d’infrastructure, à ce niveau il nous faut des projets nationaux, des projets d’Etat car cela nous dépasse, notamment en ce qui concerne le budget et les moyens. Actuellement, nous travaillons sur des projets à vocation environnementale ou d’infrastructure et autres, mais nos moyens sont limités au vu de la situation et face aux grands défis qui nous attendent.  Nous avons aussi mis en place un espace citoyen pour limiter le contact direct entre le citoyen et l’administration qui est l’une des sources de corruption. Quand il existe une volonté commune entre les pouvoirs local et centralisé, nous ne pourrons que faire avancer les choses.

 

La Marsa est une municipalité hautement touristique. Que fait votre conseil municipal sur le volet environnemental, notamment au cœur d’une saison de vacances ?

Encore un artifice, ce n’est pas vrai, La Marsa n’est pas une ville touristique. On dit que La Marsa est une ville hautement touristique, ce n’est pas vrai, en tant qu’urbaniste je peux vous l’assurer. Elle n’est touristique en rien. Ce n’est pas parce que nous avons une plage et une corniche que nous pourrons parler d’une ville touristique. Il faut qu’il y ait un aménagement, une infrastructure avant. Mais nous travaillons de telle façon qu’elle le devienne réellement. Encore une fois, il s’agit d’un imaginaire social d’une fausse représentation sociale qu’ont les Tunisiens de cette ville. Cela nous honore, mais est-ce qu’on a un patrimoine naturel, architectural ou archéologique qui est valorisé ? Avons-nous un circuit touristique, un office de tourisme, une seule brochure qu’on pourrait donner à un citoyen ou à un visiteur ? Non. Il est temps aujourd’hui, avec un conseil élu, de réinventer La Marsa, notamment en matière de valorisation de son paysage. La Marsa doit retrouver un profil ! Nous n’avons plus un profil, elle doit être une ville nature, une ville paysage, touristique. Je ne parle pas uniquement d’infrastructure, mais de tous les aspects, je parle d’un tout.

Qu’en est-il de la situation des plages, récemment il y a eu des cas de noyade à La Marsa. Que faites-vous pour protéger les baigneurs ?

Cela fait un an et demi que nous débattons avec l’Agence de protection et d’aménagement du littoral sur la gestion d’un pouvoir participatif du domaine maritime. Eux, ils ont le volet foncier, alors que nous, nous demandons le droit de gestion et d’exploitation, et en contrepartie on s’engage à fixer des procédures de protection, à l’entretien des plages et à la valorisation de l’environnement littoral. Mais pour l’instant, il y a un blocage. Pour la protection des baigneurs, cela relève des prérogatives de la Protection civile, mais c’est nous qui payons les maîtres-nageurs. Au fait, nous prenons tout en charge tout. D’ailleurs nous allons construire des tours de contrôle sur les plages pour contribuer à la protection des baigneurs, car plusieurs personnes viennent de loin pour passer la journée sur les plages de La Marsa, et parfois elles ne connaissent même pas les endroits propres à la baignade, comme cela a été le cas lors du dernier incident tragique qui a causé le décès par noyade de deux jeunes. L’incident s’est déroulé malheureusement à 7h du matin, il n’y avait pas de maîtres-nageurs à cette heure.

La forêt de Gammarth fait également face à d’énormes menaces environnementales. Qu’avez-vous fait pour la protéger ?

Depuis que nous sommes là, il n y a eu aucun dépassement. On est en train de tout mettre en œuvre pour la protéger. Nous avons arrêté l’hémorragie.

La Marsa est également une commune où on observe une concentration de la communauté subsaharienne. Etes-vous en train de mettre en place des projets ou des initiatives en leur faveur ?

Nos amis et frères Subsahariens ont toujours bénéficié de notre soutien, notamment pendant ces temps de crise. Nous avons immédiatement réagi pour leur venir en aide, indépendamment de leur statut en Tunisie. Nous avons le devoir de les protéger. Il faut dire que c’est une communauté très vulnérable, notamment pendant les temps de crise. Nous avons mis en place une stratégie pour gagner notamment leur confiance car, au début, ils ne voulaient pas dévoiler leur identité. Je tiens à rappeler que nous avons pris en charge plus de 3.000 Subsahariens, même ceux issus de la municipalité de La Soukra. Ce qui nous a facilité la tâche, c’était l’élan de solidarité dont ont fait preuve les Marsois.

 

Un éventuel rattachement de la police municipale aux communes pourrait-il consolider davantage votre travail ?

Sans aucun doute. Moi je me demande toujours, pourquoi on se met dans des situations ridicules par rapport au monde. Elle s’appelle une police municipale, mais elle dépend d’un pouvoir qui n’est pas municipal, c’est absurde. Alors qu’elle bénéficie de tous les moyens des communes, dont notamment les locaux, les véhicules et toute la logistique, elle dépend du ministère de l’Intérieur. Le pouvoir central veut d’une manière ou d’une autre réduire la marge de liberté du pouvoir local. Il détient ainsi l’outil exécutif.

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