Pour un Etat qui mène une lutte acharnée contre le terrorisme depuis près de 10 ans, mobiliser toutes les stratégies possibles s’avère primordial pour vaincre une menace qui ne cesse de mettre à mal la sécurité nationale. Cette guerre contre le terrorisme passe certainement par l’adoption d’un seul discours efficace partagé par tous les intervenants, dont notamment les politiciens et les médias, car l’enjeu est aussi médiatique et communicationnel.

La récente opération terroriste de Sousse vient nous rappeler certains principes que les Tunisiens, mais surtout le nouveau paysage politique qui a émergé à l’issue des élections de 2019, semblent oublier. C’est dans les situations de crise nationale que les enjeux des relations entre les médias, les politiciens et l’État se cristallisent : le terrorisme en est une, qui questionne plus largement le rôle des médias et des discours médiatique et politique dans la démocratie et repose en termes cruciaux la problématique de leur responsabilité dans la construction et la préservation de la paix sociale. Sauf que loin de leurs agendas, les médias tunisiens se sont inscrits dans un modèle médiatique et communicationnel privilégiant la retransmission du discours officiel, mais surtout de celui des politiciens hautement médiatisés. Cela se fait au détriment de nombreux autres rôles dont notamment le décryptage de ce discours politique qui parfois ne fait que renforcer l’existence de certains courants extrémistes. Les multiples événements sécuritaires survenus en Tunisie après la révolution confèrent une dramatique actualité que les médias sont appelés, certes, à couvrir, surtout lorsqu’ils se trouvent pris au cœur de tensions politiques extrêmes et doivent malgré tout en rendre compte, les interrogations ne manquent pas : comment le discours de presse peut-il se construire de manière autonome, lors même que les principes de la démocratie dont les médias sont l’instrument se trouvent menacés ? Et quel discours doivent-ils médiatiser pour ne pas tomber dans les pièges tendus par les terroristes eux-mêmes ?  

En effet, à la suite de l’attaque terroriste de Sousse ayant coûté la vie à un adjudant de la Garde nationale dimanche dernier, le débat est rouvert : quel discours politique adopter et médiatiser pour combattre un fléau étranger à la société tunisienne ? Nul n’en doute, on ne peut pas parler de discours politique sans évoquer le discours médiatique qui doivent d’ailleurs se référer aux mêmes principes pour lutter contre ce fléau.

Discours émotionnés, discours insensés !

La succession des événements sécuritaires en Tunisie nous a montré, cette dernière décennie, que les discours relatifs aux attentats et aux opérations terroristes s’entremêlent et se répondent sans pour autant qu’ils éclaircissent suffisamment l’opinion publique. Discours des journalistes qui couvrent et commentent en direct l’événement, discours des experts, convoqués pour décrypter les causes et les conséquences des actes terroristes, discours des représentants et leaders politiques qui s’attachent à en fixer le sens, mais discours aussi du reste de la classe politique, des terroristes eux-mêmes, des policiers, des intellectuels, des citoyens… Nombreux sont les acteurs qui, dans ces circonstances, prennent la parole. Mais au cœur de ces événements exceptionnels, bien doser son discours s’avère primordial et relève aussi de la préservation de la paix sociale. La dernière attaque de Sousse ne fait pas l’exception, pire encore elle nous a montré que le discours politique continue de provoquer d’innombrables irrégularités et dysfonctionnements qui nuisent à la stratégie sécuritaire de lutte contre le terrorisme.  

C’est dans ce contexte assez confus que les propos du leader de la Coalition Al Karama, Seifeddine Makhlouf, ont créé, comme toujours, la polémique. En effet, quelques instants après cette lâche attaque ayant ciblé deux agents de la Garde nationale, Makhlouf a directement accusé des renseignements étrangers d’être derrière cette attaque terroriste. « Les attentats terroristes sont le fait de machines étrangères de renseignement qui veulent faire échouer l’expérience démocratique en Tunisie», a-t-il posté sur son compte Facebook. Des propos qui ont en effet créé une polémique d’autant plus que ce genre de discours n’est pas étranger à Makhlouf. En mars dernier, lors de l’attaque contre une patrouille sécuritaire positionnée près de l’ambassade des Etats-Unis à Tunis, il a également accusé les renseignements étrangers d’y être impliqués tout en affirmant qu’il était l’avocat de l’un des kamikazes.

D’ailleurs, la militante Naziha Rjiba, connue sous le pseudonyme de «Om Zied», a dénoncé de tels propos, appelant même à la levée de l’immunité de Seifeddine Makhlouf «qui se permet de s’immiscer dans une affaire qui concerne la sécurité nationale, bénéficiant de son statut de député». «Om Zied» a accusé dans ce sens le député de vouloir diffuser des fake news «dans le seul objectif de perturber l’ordre public».

Ne pas légitimer le terrorisme  

Si les discours politiques suscités par les attentats et les attaques terroristes sont variés, certains se contentent de propos de ferme condamnation, d’autres vont dans le sens des appels à l’unité nationale et à la protection des forces sécuritaires, d’autres politiciens encore tombent malheureusement, dans le piège des mauvaises et inutiles interprétations. C’est dans ce sens que Mokhtar Ben Nasser, ancien président de la Commission nationale de lutte contre le terrorisme (Cnlct), met en garde contre ce genre de discours politique qui pourrait donner une certaines légitimité à ces actes terroristes d’un point de vue social et médiatique.

Ainsi il précise que si l’objectif de cette opération est avant tout communicationnel et médiatique, les politiques doivent prendre en considération les conséquences de leurs propos et discours et doivent être en mesure de prévoir l’énormité de leurs effets. Il explique dans ce sens que cette opération vise à réimposer les affaires terroristes comme source de débat et de discours politique et médiatique. «Je pense que certains n’ont pas encore compris qu’il s’agit d’un moment très dangereux et que tout doit être calculé», explique-il, insistant que certains discours politiques conduisent à l’extrémisme et à la violence, d’autant plus qu’en Tunisie certains visent toujours à changer le modèle de société et son caractère civil.

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