La polémique des nominations, pas encore confirmées, à La Kasbah cache-t-elle une guerre de positionnement entre les pouvoirs exécutif et législatif ? Assiste-t-on à un conflit ouvert entre Carthage, Le Bardo et La Kasbah qui risque de mener tout droit à une nouvelle crise politique ?

Pour certains observateurs de la scène nationale, ce n’est qu’un secret de Polichinelle. La relation entre les deux têtes de l’exécutif s’est rapidement dégradée. D’ailleurs, on craint une rupture totale entre La Kasbah et Carthage qui pourrait enfoncer le paysage politique dans une nouvelle crise sans issue. Mais nul ne doute qu’aujourd’hui, la situation politique est semblable à un bras de fer entamé entre Le Bardo et Carthage pour mettre la main sur le gouvernement Mechichi.

Les dernières nominations de conseillers à La Kasbah, même si, jusqu’à la rédaction de ces lignes, elles n’ont pas été encore officialisées, ont suscité des remous au plus hau niveau de l’Etat. Réagissant à ces éventuelles nominations, Kaïs Saïed a refusé le retour de « ceux qui ont extorqué de l’argent et des biens de l’Etat », insinuant que les profils proposés par Hichem Mechichi comme conseillers représentent l’ancien régime de Ben Ali. En effet, en recevant, mercredi soir, le Chef du gouvernement, Kaïs Saïed a littéralement fustigé ces choix, menaçant même « de s’y opposer en prenant les décisions qu’il faut ».  

Au fait, ce qui dérange le plus le Chef de l’Etat, c’est que certaines personnes, potentielles candidates à ces postes au sein de l’Etat, soient visées par des affaires devant les tribunaux. « Il est opportun d’attendre que la justice rende son verdict avant de faire appel aux personnes concernées pour gérer les affaires publiques », a-t-il déclaré et d’ajouter : « Si le peuple, en tant que détenteur de la souveraineté, s’est rebellé contre tout un système et en a écarté les symboles, alors il n’est plus question que ces derniers reviennent au-devant de la scène du moment où ils sont impliqués dans des affaires judiciaires ». Il a appelé, dans ce sens, le Chef du gouvernement à consulter les archives de la Commission nationale d’investigation sur la corruption et la malversation présidée par feu Abdelfattah Amor. « Il est vrai que des jugements n’ont pas été rendus à leur encontre à cause des manigances auxquelles ils se sont livrés durant les dernières années, et aujourd’hui, ces personnes veulent revenir au sein des appareils de l’Etat sous prétexte de leur expertise. Or le peuple tunisien qui les a chassés du pouvoir n’acceptera pas leur retour », s’est-il désolé, assurant qu’il connaît « l’identité de celui qui complote contre l’Etat et vise la présidence du gouvernement ».

Silence à La Kasbah 

Les propos du Président de la République ont été mis en avant dans une séquence vidéo publiée sur la page facebook officielle de la présidence de la République ayant fait polémique sur les réseaux sociaux, sauf que nul ne sait ce qu’a été la réaction de Hichem Mechichi et ce qu’ont été ses justifications et ses explications.

Au deuxième plan de cette image politique brouillée, réside un conflit de positionnement entre les différents acteurs politiques. Comme le note un analyste politique sous le couvert de l’anonymat, « Hichem Mechichi est coincé au cœur d’un enjeu politique de taille : mettre la main sur son gouvernement ». « On sait tous que l’enjeu est aujourd’hui de contrôler le gouvernement Mechichi dont la position est délicate, car, d’une part, il est soumis moralement à une dépendance vis-à-vis de celui qui l’a désigné, c’est-à-dire le Président de la République, et, d’autre part, il est exposé aux contraintes des partis politiques dont notamment la nouvelle coalition non annoncée entre Ennahdha, Qalb Tounès et Al-Karama », explique-t-il pour dire que le Chef du gouvernement est appelé à parvenir à assurer certains équilibres avec toutes les institutions de l’Etat, une rude épreuve selon notre interlocuteur.

C’est en tout cas dans ce contexte politique qui renvoie en effet à une guerre de positionnement que le dirigeant politique du parti Qalb Tounès et député au Parlement, Iyadh Elloumi, a affirmé « qu’aujourd’hui, le gouvernement n’appartient plus à Kaïs Saïed, il est désormais celui du Parlement, car il s’agit d’un gouvernement politique ». Elloumi a même traité le Chef de l’Etat de « mauvais perdant », « car il a su qu’il n’est plus le maître à bord ».

Une guerre de prérogatives ?

La dernière position du Chef de l’Etat qui s’est opposé au retour des représentants de l’ancien régime a rouvert le débat autour de l’organisation des prérogatives au plus haut niveau de l’Etat. Intervenant dans les choix de Hichem Mechichi, Kaïs Saïed a-t-il dépassé ses prérogatives ? Pour le président de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) et leader historique du parti Ennahdha, Rached Ghannouchi, le constat est sans appel : Hichem Mechichi jouit de tous les droits pour nommer ceux qu’il veut, toujours dans le cadre de la loi et de la Constitution. « Si ces nominations respectent la loi, elles entreront immédiatement en vigueur », a-t-il même noté dans des déclarations médiatiques, insinuant que le Chef de l’Etat n’a pas le droit de s’ingérer dans les choix du locataire de La Kasbah, l’appelant tout de même à adopter une position consensuelle. Même son de cloche chez le président du Conseil de la choura d’Ennahdha, Abdelkarim Harouni, qui a appelé le Chef de l’Etat à exercer son pouvoir dans le cadre de ses prérogatives, estimant inapproprié « d’exposer aux médias et de cette manière ses choix et s’ingérer dans ses prérogatives ».

Il est utile de rappeler que les nominations à La Kasbah n’ont pas été, jusqu’à la rédaction de ces lignes, officialisées ou annoncées par la présidence du gouvernement. Ces derniers temps, plusieurs profils ont été présentés comme nouveaux conseillers de Hichem Mechichi sans pour autant que ce dernier ne démente ces nominations. Il est notamment question de Taoufik Baccar et de Mongi Safra. Pour information, Taoufik Baccar était ancien gouverneur de la Banque centrale de Tunisie (BCT) et ex-ministre de Ben Ali. Quant à Mongi Safra, il était l’ancien conseiller à la présidence sous l’ancien régime. On évoque aussi la nomination de l’ancien gouverneur et secrétaire général de l’Union régionale du travail à Jendouba sous le régime Ben Ali, Slim Tissaoui, au poste de conseiller chargé du dossier social.

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Un commentaire

  1. Liberte

    25/09/2020 à 11:09

    Vous allez les payer avec quel argent les caisses de l’état sont vides et les anciens ne sont même pas bien payés.

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