Chevalier blanc du patrimoine, il est sur tous les fronts, n’hésitant pas à pourfendre de sa plume, de ses discours, de ses témoignages, les agressions, négligences, incapacités et autres atteintes à ce qui est notre bien commun. Ses alertes résonnent toujours juste. Ses plaintes sonnent haut et fort. Ses conseils, orientations, propositions donnent le cap à suivre. Aujourd’hui, et depuis longtemps, Zoubeïr Mouhli fait référence en matière de connaissance et de préservation du patrimoine. Architecte, consultant en patrimoine, enseignant en architecture, il a longtemps fait partie puis dirigé l’Association de Sauvegarde de la Médina (ASM). Il a, par la suite, collaboré avec la Fondation Agha-Khan. Et faisait, récemment, partie du jury pour le prix Iccrom-Sharjah, pour les bonnes pratiques de conservation du patrimoine culturel dans la région arabe. Aujourd’hui, Zoubeïr Mouhli est un homme qui marche : ses promenades, qui sont autant de visites d’inspection, le mènent au cœur de la cité, mais aussi à ses franges. La Médina, autant que le centre-ville ne cessent d’éveiller son attention, de susciter son intérêt. Faute de pouvoir le suivre dans ses pérégrinations, nous avons voulu connaître son point de vue, et partager ses conclusions.

Vos promenades, ces jours-ci, ne sont pas sereines. Vos pas vous mènent vers des lieux qui suscitent votre colère. Tunis n’est, hélas, pas ce que vous voudriez qu’il soit ?

J’ai pour la Ville de Tunis et son patrimoine un attachement viscéral. Tunis est une ville diversifiée à deux cœurs, hélas malades ! Cela affecte, essentiellement, la qualité urbaine qui est, à plusieurs niveaux, aujourd’hui très amoindrie : des quartiers entiers sont défigurés à cause d’opérations de destruction-reconstruction, faisant perdre à la capitale des chefs-d’œuvre irremplaçables, dont des villas de maître et des immeubles de caractère (regardez les transformations survenues dans le quartier du Belvédère), un mobilier urbain détérioré ou inexistant, remplacé par une inflation d’obstacles de toutes sortes implantés sur les trottoirs en toute impunité, des panneaux publicitaires démesurés agressant la vue et le paysage, des terrasses de cafés et de restaurants rejetant les piétons sur la chaussée, des restes de troncs de palmiers ne dépassant pas un mètre trônant au milieu de trottoirs défoncés (l’avenue des Etats-Unis, en exemple), des voitures qui slaloment au lieu de circuler (des voies à sens unique sont devenues, de fait, des voies à double sens) et, si vous avez envie, comme tous les autres Méditerranéens, de vous réfugier dans un parc ou un jardin public qui a accompagné vos meilleurs souvenirs d’enfance, vous risquez la syncope en tombant sur des espaces abandonnés, livrés à l’incivilité !

Alors que des monuments importants ont un besoin urgent de restauration et que le mobilier urbain a besoin d’être réhabilité, on installe d’affreux bacs-à-fleurs dans les ronds-points ou de monstrueuses répliques d’édifices historiques, en carton-pâte, dans le jardin de «la Cité de la Culture», obligeant les passants à subir ce mauvais goût tous les jours !

Il va sans dire que, du fait de ces dysfonctionnements, l’attractivité de la ville se trouve largement entamée et les relations sociales ainsi que la vitalité commerciale et économique en sont grandement affectées.

Vous avez longtemps, et avec succès, travaillé sur la Médina. Votre intérêt pour le centre-ville est venu par la suite. Etait-ce déjà trop tard ?

Pour moi, le centre-ville a toujours été constitué des deux quartiers historiques adjacents que sont la Médina et la ville européenne. Mes collègues à l’ASM et moi-même, avions toujours considéré que les quartiers «européens» de Tunis, étant les premiers quartiers historiques qui ont vu le jour à Tunis après la Médina, devaient bénéficier de la même sollicitude en matière de sauvegarde que cette dernière. Cela, d’autant plus que ces quartiers renferment un patrimoine bâti considérable qualifié dans le monde entier comme un patrimoine récent (celui des XIXe et XXe siècles) et reconnu en tant que tel par les instances internationales et par l’Unesco, notamment. En faisant partie du Grand-Tunis, la vocation de la Médina ne pouvait être définie qu’en fonction de cette situation et son marketing territorial passait obligatoirement par la valorisation aussi bien de ses abords et des territoires voisins que de son tissu intramuros. De ce fait, notre travail pour la Médina ne nous avait pas empêchés de travailler pour le centre-ville européen. Pour le compte de la municipalité, l’ASM avait effectué les études pour le projet de requalification des avenues H.Bourguiba et de France, exécuté par la municipalité entre 2001 et 2003. Elle avait restauré le Théâtre municipal, le Rossini Palace et contribué à la restauration du Marché central et d’autres édifices importants. Tout cela suivait de près une première opération de restauration réussie ayant porté sur le magnifique bâtiment du Tribunal administratif, sis à la rue de Rome, réalisée en 1999 déjà ! L’intérêt manifesté pour le centre-ville est donc un intérêt permanent. Je contribue encore, aujourd’hui, à diffuser la connaissance autour de sa genèse, son évolution et à l’importance de ses styles architecturaux dans les écoles d’architecture et à travers différentes publications.

La Médina a suscité de grandes et belles passions. On a vu des gens s’y installer pour y habiter, y travailler, y commercer, y recevoir. Est-il inconcevable d’imaginer un jour le même engouement pour le centre-ville? Et que faut-il faire pour cela ?

Oui, il est tout à fait concevable d’y arriver. C’est le cas, dans le monde entier, de tous les centres-villes regorgeant de beaux bâtiments à valeur relevant du patrimoine récent. Regardez, tout près de chez nous, la ville de Casablanca, par exemple !

A partir de la fin des années 70, le centre-ville de Tunis, mono-social et monofonctionnel, devait entrer dans une phase de dégradation. Avec l’opération des Berges du Lac en 1983, qui avait représenté un dédoublement du centre d’agglomération, beaucoup avaient estimé la décrépitude du centre irréversible. Or, les évolutions ultérieures et les efforts déployés pour la réhabilitation de la Médina ont démenti ces pronostics. En effet, comme l’a si bien décrit Morched Chebbi : «La Médina, tissu urbain qui avait subi le moins de destruction, symbole d’identité recelant une forte connotation culturelle, amorça la revitalisation de l’espace central et constitue jusqu’à aujourd’hui, un vecteur de reconquête du Grand-Tunis».

Les belles passions suscitées par la Médina que vous avez évoquée sont le résultat des actions de sauvegarde qui y ont été menées et qui ont amélioré l’environnement bâti et les conditions de vie des ménages à faibles revenus et insufflé une dynamique à l’économie locale. Ces actions ont pu éviter à la Médina d’être marginalisée et ont confirmé son caractère de centre-ville et centre de vie. Cette régénération, consécutive à de multiples actions institutionnelles et individuelles, a eu, comme répondant, des actions d’amélioration des commerces et des bureaux dans le centre européen.

Le projet municipal de requalification de l’artère principale de la ville européenne, cité plus haut, a consisté en un réaménagement plutôt audacieux de l’espace public principal du centre de Tunis. Il avait pour ambition d’améliorer la qualité de la vie quotidienne, de préserver l’environnement et de sauvegarder les bâtiments à intérêt architectural et historique. Y-a-t-il eu depuis un projet de cette envergure au centre-ville ? Malheureusement, à part un ou deux projets intéressants, il n’y a eu aucun projet de cette importance toutes ces dernières années dans ces quartiers historiques. Par contre, une menace très sérieuse avait plané sur le patrimoine de tous les centres-villes du pays avec le projet de loi sur les IMR (immeubles menacés de ruine) présenté à l’ARP par le ministère de l’Equipement et de l’Habitat, début 2018, que j’espère aujourd’hui, définitivement enterré.

Certaines initiatives, culturelles, artistiques semblent commencer à exister. Vont-elles dans le bon sens ?

J’apprécie beaucoup les manifestations culturelles qui renforcent l’attractivité de la ville et contribuent à mettre en valeur ses richesses artistiques et patrimoniales, telles que le «Festival de la Médina», le festival bisannuel «Dream City» ou plus récemment, «Interférences» qui contribuent, à travers des spectacles, des installations et des manifestations culturelles diverses de haute facture, à animer les rues de la ville historique, ainsi que ses édifices restaurés ou en attente de restauration.

Par contre, je ne suis pas d’accord pour livrer les murs chaulés, les dallages ou les escaliers des quartiers historiques à n’importe qui pour les polluer avec des dessins et des couleurs affligeants.

En même temps, des entreprises hasardeuses concernent la Médina. La destruction de l’Oukala d’Al Attarine est l’une d’entre-elles. Faut-il s’en alarmer et prendre cela pour le début d’un processus ? Ou n’est-ce qu’un cas regrettable et isolé ?

Evidemment, il faudrait s’en alarmer. Il ne s’agit pas seulement de la Médina de Tunis. L’environnement naturel et le cadre bâti de plusieurs villes et campagnes du pays sont victimes d’actes de vandalisme et de comportements irresponsables : démolitions dans un but de reconstruction spéculative, extensions de maisons ou interventions sur les façades sans autorisation, accompagnées d’agressions de l’espace public. En plus d’une éducation environnementale, il faut être vigilant de manière permanente et, surtout, appliquer la loi.

Vous ne dirigez plus l’ASM, mais votre intérêt pour la Médina demeure. Dans quelle mesure continuez-vous de vous impliquer ?

L’intérêt pour la Médina et son patrimoine n’est pas lié uniquement à ma carrière professionnelle à l’ASM. Il affecte mon mode de vie et de pensée. On peut servir sa ville de n’importe quel endroit. Le patrimoine, nous ne le possédons pas, c’est lui qui nous possède ! Je continue à le défendre et le servir par des actions diverses. J’alerte quand il le faut, m’implique dans des projets réels de valorisation, contribue à la sensibilisation et à la diffusion des connaissances et essaie d’expliquer l’importance et les rôles que peuvent jouer des structures comme l’Association de Sauvegarde de la Médina qui ne sont plus, à mon avis, très bien compris aujourd’hui. Au lieu de la soutenir et la renforcer, certains voudraient, aujourd’hui, liquider l’ASM de Tunis, créée par le pragmatique et clairvoyant feu Hassib Ben Ammar en 1967, malgré toutes les avancées qu’elle a réalisées pour la ville et son patrimoine durant plus d’un demi-siècle. Dans la version récente et actualisée du dossier de classement de la Médina de Tunis à l’échelle universelle, certains responsables n’ont semble-t-il pas réalisé que l’Etat tunisien s’est engagé auprès de l’Unesco à assurer la gestion de la Vieille ville à travers deux structures majeures reconnues et que l’une d’elles est l’ASM (l’autre étant l’INP) ! Ils ne réalisent pas, non plus, que le «Projet des centres historiques de Tunisie» qui vient de démarrer, prévoit la participation des ASM à la nouvelle politique publique d’intervention dans les centres anciens.

Notez enfin que, grâce au travail acharné de l’ASM de Tunis pour la valorisation du patrimoine, la ville a raflé plusieurs distinctions internationales : Prix de l’Organisation des Villes Arabes, Prix Jean-Paul L’Allier de l’Organisation des Villes du Patrimoine Mondial et le Prix Agha-Khan d’Architecture à 4 reprises, exploit qui demeure inégalé !

Notre législation est-elle efficace et performante dans la protection des cœurs anciens des cités ?

Comme beaucoup de pays, la Tunisie s’est dotée d’un cadre réglementaire général — une procédure de classement des édifices historiques et un Code du patrimoine. Si plusieurs centres historiques sont classés Patrimoine Universel par l’Unesco, ils ne le sont toujours pas à l’échelle nationale. Pourtant, leurs dossiers ont été préparés au ministère de la Culture depuis quelques années déjà !

La notion de classement des monuments et des sites a été prévue dans la législation tunisienne depuis la fin du XIXe siècle par la loi du 7 mars 1886. Elle a été confirmée et précisée par la loi du 9 mai 1986 relative aux biens archéologiques, aux monuments historiques et aux sites naturels, puis redéfinie de nouveau à l’occasion de la promulgation du Code du patrimoine en 1994. Cette législation normative, mais dépourvue de mesures incitatives (aide, subvention, etc.), est restée inefficace du point de vue de la sauvegarde du patrimoine. Elle reste, cependant, un moyen dissuasif théorique contre la spéculation foncière.

Le Code du patrimoine a institué, également, les Plans de sauvegarde et de mise en valeur (Psmv) ainsi que les Secteurs sauvegardés, capables d’assurer une protection efficace du tissu historique. Seulement, aucun plan n’a été promulgué à ce jour !

Heureusement qu’en l’absence de Psmv, la Médina de Tunis est gérée par un règlement d’urbanisme spécifique intégré au Pact, révisé et sorti en décret en 2017. Mais qu’en est-il de tous les autres centres historiques de Tunisie ? Aucune référence législative spécifique ! ils sont gérés par les plans d’aménagement communaux et la loi des 200 mètres (périmètre protégé) autour d’un monument historique classé. C’est très insuffisant et cela engendre énormément de problèmes pour l’octroi des permis de bâtir qui peuvent prendre des années. Or, le patrimoine, c’est la réactivité. Sinon, on le perd en cours de route ! Surtout lorsque les institutions qui en ont la charge sont faibles et peu outillées.

Dans un monde idéal, que faudrait-il faire en priorité ?

Les vieux quartiers sont des lieux de mémoire, pleins d’imperfections et d’incidents, témoins du passage des générations — l’opposé des agglomérations développées autour de la voiture et des écrans numériques. Sans la présence continue des lieux du passé, le présent perd toute texture et nuance. Une multitude de lieux visitables peuvent être offerts par les nouvelles cités, mais ils sont conçus, dans leur vaste majorité, selon des modèles normés. Les quartiers historiques, par contre, peuvent nous aider à prendre conscience de nos besoins pour le futur.

Dans le cas de Tunis, beaucoup d’initiatives pourraient changer l’immobilisme caractéristique de ces dernières années et donner un nouveau souffle à la capitale et son riche patrimoine. Il faudrait, pour ce faire, cesser d’être frileux et concrétiser sérieusement des partenariats publics-privés capables de sauver des monuments publics aujourd’hui vacants, menacés de ruine ou sans moyens suffisants alloués pour les entretenir et les intégrer dans la vie culturelle et économique. On pourrait citer plusieurs exemples ; les anciens abattoirs de Montfleury, l’ancienne bibliothèque nationale (Caserne El Attarine) au cœur de la Médina, l’ancien Conservatoire de la rue des Glacières (qui hébergea les consulats généraux de Sardaigne et des Deux-Siciles puis d’Italie), l’ancien Mdaq El Halfa (8.000 mètres carrés de terrain à réaménager), les anciennes médersas, de nouveau désaffectées et la liste est longue. Ces complexes, à forte valeur patrimoniale, pourraient abriter des projets d’aménagement créatifs —du logement durable, des pépinières d’entreprises numériques, des institutions universitaires, des pôles culturels— conçus et réalisés dans l’optique d’intégrer les technologies environnementales les plus performantes. De telles réalisations, génératrices d’emplois et respectueuses du patrimoine bâti, donneraient à Tunis une image publique forte et valorisante, ainsi qu’une attractivité lui permettant de se développer en préservant ce qu’il incarne : notre mémoire et nos identités multiples.

Vu l’état de dégradation du quartier franc, il serait également urgent d’impulser la restauration de tous les anciens consulats situés dans ce quartier, grâce à la contribution des services de coopération des pays concernés, revalorisant ainsi l’époque où la Médina était un centre important pour la diplomatie en Méditerranée

Il serait judicieux, également, de réorienter les activités économiques en Médina par une réglementation plus forte à définir, afin d’assurer la survie des souks spécialisés restants, encourager l’essor de nouveaux métiers artisanaux et éviter que des quartiers entiers ne se vident de leurs habitants au profit des activités tertiaires.

Enfin, sur un autre registre, il est peut-être temps d’ouvrir au public le Jardin de la Méditerranée afin d’offrir aux citoyens un nouveau lieu de détente et de relaxation car ils en ont vraiment besoin.

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