Le secteur audiovisuel est aujourd’hui placé sous les projecteurs. Tantôt critiqués pour des dérives professionnelles, tantôt pointés du doigt pour une éventuelle implication de certains partis politiques dans leurs agendas, les médias audiovisuels connaissent d’importantes transformations, dans un paysage médiatique mouvant. Ces transformations pourraient certes être accompagnées de certaines erreurs, voire dérives professionnelles, mais pour améliorer le rendement de ces médias, seuls les mécanismes de régulation et d’autorégulation doivent primer, loin des tiraillements politiques.

Le dernier «incident professionnel» survenu au sein de la radio Monastir nous rappelle certainement ce constat : l’autorégulation est la plus à même de prévenir les médias de toutes les dérives professionnelles.

Retour sur les faits : Radio Monastir a diffusé, lors de l’émission «L’avis et l’avis contraire», un débat sur une hypothétique intervention de l’armée nationale en Tunisie. Un sondage en ligne avait même été publié pour sonder les avis des internautes concernant cette «intervention militaire». Des animateurs se sont, dans ce sens, interrogés sur la possibilité de donner les commandes du pays à l’armée, au vu de l’actuelle crise, dans des propos qui font fi des principes de l’Etat civil tunisien.

L’incident, qui émane certes d’une dérive professionnelle compte tenu de la sensibilité du sujet, notamment dans cette période de crise et au vu du caractère civil de la société tunisienne, s’est rapidement transformé en une affaire d’opinion publique.

En réaction, le soir même, la Radio tunisienne a annoncé la suspension de la directrice de Radio Monastir, du responsable de la programmation et des animateurs, jusqu’à ce que l’enquête en interne dévoile les dessous de cette affaire. Et de justifier cette décision par une déviation de la ligne éditoriale de l’établissement public.

Non seulement cet incident s’est transformé en une affaire d’opinion publique, mais il a également pris une tournure politique, lorsque certains politiciens s’y étaient immiscés.  Et c’est notamment la position exprimée par Noureddine Bhiri, député et leader du parti Ennahdha, qui a interpellé, voire choqué plus qu’un. Ce dernier est allé jusqu’à appeler le Président de la République, Kaïs Saïed, à prendre des « mesures contre cette station de radio». Une réaction qui vient en contradiction avec principes de la liberté d’expression et de l’indépendance des médias, bien que la dérive professionnelle soit aussi délicate.  Pour sa part, l’autre dirigeant démissionnaire des structures d’Ennahdha, Lotfi Zitoun, qui se présente comme défenseur des libertés et droits humains, s’est dit solidaire des journalistes et responsables de la radio, affirmant qu’en démocratie «tout se discute».

Ce n’est pas un crime !

Pour Abdelkrim Hizaoui, professeur à l’Institut de presse et des sciences de l’information (Ipsi), les décisions prises à l’encontre des journalistes et du personnel de Radio Monastir sont excessives et ne sont pas en mesure d’améliorer le rendement des rédactions. Lui qui rappelle le principe de séparation entre les rédactions et l’administration pense qu’il s’agit d’une faute professionnelle qui ne renvoie en aucun cas à un crime. «Pour commencer, soulignons le fait qu’il ne s’agit pas là d’un crime ni d’un délit. C’est un effort rédactionnel qui émane d’une mauvaise inspiration de l’équipe, nous n’avons constaté aucun appel à la violence, ni une incitation à la haine», a-t-il estimé, dans une déclaration à La Presse, et d’ajouter que ce genre de fautes professionnelles doivent être réglées en interne par le biais des mécanismes d’autorégulation. Et d’évoquer également le rôle de l’instance de régulation, la Haica, puisqu’il s’agit d’un média audiovisuel. Dans ce contexte, Hizaoui trouve qu’il ne s’agit pas d’un bon message adressé aux journalistes. «Ces décisions ne peuvent pas constituer un bon message pour les journalistes, c’est comme si nous les appelions à rester dans les pratiques traditionnelles de la radio, ces sanctions peuvent entraver les prochaines initiatives rédactionnelles», a-t-il conclu.

Le Snjt dénonce !

Revenant sur ces faits, le Syndicat national des journalistes tunisiens (Snjt) a publié un communiqué dans lequel il dénonce « les campagnes d’incitation à l’encontre du personnel de la radio».

Le Snjt, qui rejette «tout discours pouvant porter atteinte à la civilité de l’Etat ou aux principes de la démocratie», souligne la nécessité de maintenir l’établissement et les médias publics à l’écart des conflits politiques. Il est allé même jusqu’à appeler le ministère de l’Intérieur à prendre les mesures nécessaires pour protéger la radio et son personnel.

Même son de cloche chez la Fédération générale des médias et de l’information relevant de l’Ugtt, qui  condamne «l’ingérence de certains hommes politiques dans les médias publics». En réaction à la suspension de la directrice et du responsable des programmes de Radio Monastir ainsi que des deux animateurs de l’émission, la Fédération s’est dite attachée  aux principes de la régulation interne pour traiter ce genre de dérives ou d’incidents.

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