L’alliance avec la coalition Al-Karama ne fait pas l’unanimité dans les rangs des leaders d’Ennahdha. Pour certains, il est devenu indispensable de se démarquer de cette coalition au profit d’une bonne relation avec les forces nationales, dont notamment la Centrale syndicale.

Désormais, il y aura un avant et un après 7 décembre. L’incident de violence sous la coupole du Bardo n’a non seulement déstabilisé l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), dont l’image est déjà entachée par les multiples scènes de chaos, mais aussi a ouvert la scène parlementaire et même politique à toutes les manœuvres. Assisterons-nous à de nouveaux rapports politiques sur fond de ce grave incident survenu au Parlement où s’agit-il de simples tiraillements politiques conjoncturels ?

En tout cas, les premiers retentissements de taille se font entendre dans les horizons du Bardo. Outre la grande divergence entre le bloc démocratique, qui mène toujours sa «lutte» pour «arracher» une condamnation ferme de cet incident dont a été victime son député Anouar Ben Chahed, et la présidence du Parlement, le chef du parti Ennahdha et président de l’ARP commence, visiblement, à prendre ses distances d’Al-Karama. C’est un secret de polichinelle, un rapprochement politique et même idéologique a toujours été observé entre le parti Ennahdha et la Coalition Al-Karama. D’ailleurs, selon plusieurs analyses politiques, les deux structures politiques partagent les mêmes bases électorales. Sauf que ce rapprochement politique, ce mariage non annoncé entre Ennahdha et Al-Karama toucherait à sa fin, le mouvement de Rached Ghannouchi n’étant plus en mesure de faire face à une pression qui vient de tous les sens à cause des dérives et du discours adopté notamment par les députés d’Al-Karama.

En effet, dernièrement, c’est Rached Ghannouchi lui-même qui a annoncé la couleur de ce nouveau positionnement politique. Hier, lors d’une conférence de presse tenue à l’ARP, Ghannouchi a tenu à rejeter toute forme de violence sous la coupole du Bardo, sans pour autant nommer les députés d’Al-Karama qui sont à l’origine de certaines tensions à l’hémicycle. Sauf que dans une correspondance adressée à l’Union générale tunisienne du travail (Ugtt), la présidence du Parlement s’est désengagée de toute responsabilité dans ces agressions et ce discours hostile à la Centrale syndicale.

Signée par Rached Ghannouchi, la correspondance se désolidarise des attaques continuellement perpétrées par les députés d’Al Karama contre la Centrale syndicale, affirmant que «tout discours et toute position contre l’Ugtt n’engagent que son auteur et ne reflètent en aucun cas la position de l’Assemblée». Une manœuvre politique qui vise à conserver de bonnes relations avec la Centrale syndicale qui mène actuellement une initiative nationale pour sortir de l’actuelle crise.

Cette correspondance vient aussi en réponse au communiqué de l’Ugtt dans lequel la Centrale syndicale dénonce fermement ces formes de violence au Bardo, et pointe du doigt une protection assurée par Ennahdha à Al-Karama. En effet, dans un récent communiqué, l’Ugtt a haussé le ton et a cité en particulier le parti de Rached Ghannouchi l’accusant d’«appui tactique à la violence».

Pas un allié stratégique

Il faut dire que dès le début, le parti Ennahdha ne voyait pas en sa relation avec Al-Karama une alliance stratégique mais plutôt un rapprochement ponctuel. D’ailleurs, dans un entretien accordé à La Presse, Samir Dilou, figure de premier plan du mouvement islamiste, affirmait qu’Al-Karama ne pouvait être en aucun cas un allié stratégique pour Ennahdha. En effet, ce parti est-il prêt et surtout capable à gérer la «mauvaise» réputation de la Coalition Al-Karama et à assumer son discours dit extrémiste et les positions parfois radicales de ses dirigeants ? Pour Samir Dilou, la « Coalition Al-Karama, au vu de sa réputation et ses relations tendues notamment avec la Centrale syndicale, ne peut pas être un allié politique d’avenir».

Face à une situation de pression, compliquée et périlleuse qu’elle soit, Ennahdha est confronté à des défis de taille : soit chercher et trouver de nouvelles alliances et se désengager de son allié de départ, soit continuer à appuyer politiquement la coalition Al-Karama et en subir les conséquences et les critiques politiques.

En tout cas, selon des sources bien informées au sein de ce parti, on affirme que cette alliance avec la coalition Al-Karama ne fait pas l’unanimité dans les rangs des leaders du parti, à qui, pour certains, il est devenu indispensable de «se démarquer» d’Al-Karama au profit d’une bonne relation avec les forces nationales dont notamment la Centrale syndicale.

Le PDL prévient !

Et c’est notamment la Centrale syndicale qui est aujourd’hui au cœur de ces tiraillements politiques. Conscients de son poids irréfutable et sa capacité à jouer un rôle politique prépondérant, notamment aux temps de crise, tous les partis politiques, ou presque, évitent d’entrer en confrontation avec l’Union. Dernièrement, c’est le Parti destourien libre qui s’est adressé à la Centrale Syndicale, l’appelant à ne pas mettre tout le monde dans le même panier de la tension et de la violence politiques. Prenant la parole en marge du sit-in ouvert organisé par son parti devant le siège de l’Union des Oulémas musulmans, la présidente du PDL, Abir Moussi, a appelé le secrétaire-général de l’Ugtt à ne pas mettre son parti sur un pied d’égalité avec Al Karama. «Ce serait une grande aberration et il le sait. Je tiens à rappeler que la centrale syndicale est historiquement liée au Parti destourien depuis Farhat Hached», a-t-elle déclaré.

Au fait, pour Abir Moussi, certains partis politiques veulent exploiter cet incident pour isoler le PDL politiquement et s’emparer de la scène politique. Pour elle, il n’est pas question de considérer le PDL comme un parti violent, ni de le comparer aux agissements des députés d’Al-Karama.

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