L’affaire des déchets importés d’Italie par une société tunisienne, moyennant une contrepartie en devises, continue à faire couler beaucoup d’encre. Loin d’une simple infraction des procédures douanières et des lois en vigueur, cette affaire serait l’arbre qui cache la forêt de la corruption. D’ailleurs, une série d’arrestations a eu lieu récemment impliquant notamment le ministre des Affaires locales et de l’Environnement, qui avait été également démis de ses fonctions. Sauf que selon le président de la Commission parlementaire de la réforme administrative, de la bonne gouvernance et de la lutte contre la corruption, Badreddine Gammoudi, cette affaire dépasse de loin ces arrestations et porte sur un réseau de corruption tellement étendu et bénéficiant d’un soutien politique. Interview.

Quels sont les derniers rebondissements dans l’affaire des déchets importés? 

Il est certain qu’il s’agit du plus gros scandale écologique et de corruption. L’affaire remonte à plusieurs mois voire  des années, mais ses retombées ne font que commencer. Ces séries d’arrestations ont commencé vendredi dernier, et je pense qu’elles se poursuivront durant les jours à venir.

Peut-on dire que cette affaire est liée à des ramifications politiques ?

Il est clair qu’il s’agit d’un réseau de corruption très étendu et qu’il a un soutien politique. Je dirai même qu’il s’agit d’un système de corruption influent. Il est également appuyé par des hommes d’affaires, seules les investigations en cours nous en diront plus.

Ces arrestations concerneront-elles seulement le ministère des Affaires locales et de l’Environnement ?

Non, certainement pas. Cela impliquerait également les services douaniers, des responsables dans certaines agences nationales et tous ceux qui sont impliqués dans cette affaire. Ces personnes devraient comparaître prochainement devant le juge d’instruction du tribunal de première instance de Sousse 1.

Selon vous, pourquoi a-t-on arrêté le ministre des Affaires locales et de l’Environnement alors que le dossier remonte à plusieurs mois ?

L’arrestation et le limogeage du ministre s’expliquent certainement par son éventuelle forte implication dans cette affaire puisqu’il était cadre au ministère des Affaires locales et de l’Environnement avant d’être ministre. Je pense, en effet, que son arrestation intervient en sa qualité d’ancien responsable au département, et tant que le ministère public a émis un mandat de dépôt à son encontre, c’est qu’il existe de forts soupçons quant à son éventuelle implication

Qu’en-est-il de l’ancien ministre?

L’ancien ministre de l’Environnement est aussi soumis aux investigations, seule la justice pourrait lever le voile sur son éventuelle implication.

Vous étiez l’une des premières personnes à avertir contre l’implication de la douane dans cette affaire. Dites-nous plus sur l’éventuelle implication des services douaniers dans cette affaire ?

Dès le début, la Douane tunisienne a enfreint les lois en vigueur. Elle n’a pas également appliqué certaines notes internes qui appellent à renforcer les opérations de contrôle lorsqu’il s’agit d’importation de déchets en plastique. La Douane n’a pas également pris les mesures et les dispositions nécessaires pour contrôler ces conteneurs et a permis l’importation de 200 autres même avertie de la nature des déchets. Tout cela nous laisse penser à une complicité de la part de certains cadres et agents douaniers.

Quid du propriétaire de la société ayant importé ces déchets ?

Le propriétaire de cette société vitrine a pris la fuite et serait actuellement à l’extérieur du pays, le juge d’instruction s’apprête à émettre un mandat d’amener international à son encontre. En effet, l’Interpol pourrait être saisi pour arrêter cet individu en cavale. 

Où en est l’enquête parlementaire que vous avez lancée ?

Au fait, nous avons suivi l’affaire dès le début. Nous avons également auditionné le ministre limogé et effectué une visite d’inspection au port de Sousse où nous avons ouvert les conteneurs. Nous avons fait ce qu’il fallait faire et en voilà les résultats, notamment en ce qui concerne les arrestations en cours. 

Voulez-vous dire que ces arrestations interviennent suite aux résultats de l’enquête parlementaire ?

Au fait, chacun a fait son travail. Le parquet s’était saisi de l’affaire dès le début, la Garde nationale a également joué son rôle. Nous ne voulons pas dire que nous avons tout fait, mais le nécessaire, mais cette commission a mené à bien son rôle de contrôle. Ces résultats constituent le fruit d’un travail collectif.

Quel sort pour ces déchets importés ?

En tant que commission parlementaire de lutte contre la corruption, nous avons contacté les autorités italiennes par l’intermédiaire d’un député tunisien en Italie, mais elles ont refusé de coopérer et ont exigé une demande officielle de la part des autorités tunisiennes. Malheureusement, jusqu’à présent les parties officielles tunisiennes ne sont pas entrées en contact avec leurs homologues italiennes, c’est ce qui rend difficile le renvoi de ces quantités de déchets en Italie. Nous devons redoubler d’efforts par le biais des canaux diplomatiques pour reconduire ces déchets en Italie, car c’est la seule issue à cette crise écologique. 

Vous avez dit que le limogeage du directeur de l’Agence nationale de gestion des déchets était un bouc émissaire. Comment expliquez-vous cette décision ?

Je l’ai dit dès le début et même avant les résultats de l’enquête administrative. Ce responsable n’a aucun lien avec ce réseau, il a été démis de ses fonctions juste dans une tentative de camoufler ce gros dossier de corruption.

Loin de ce lourd dossier de corruption, le bloc démocratique poursuit toujours son sit-in en signe de protestation contre la violence sous la coupole du Bardo. Où va-t-on ?

Le sit-in en question est justifié par des motifs légitimes dont notamment la violence à l’égard des députés du bloc démocratique mais aussi le discours de la haine au Parlement et sa mauvaise gestion. La présidence du Parlement nous a privés d’organiser une plénière pour discuter de ces formes de violence, donc nous sommes depuis 12 jours en sit-in jusqu’à à ce que nos revendications soient satisfaites. Au fait, nous estimons que tout le système politique est en blocage, il y a manque de coopération entre les différentes branches de l’Etat, certaines lois doivent être révisées, malheureusement c’est une crise généralisée.

Le dialogue national, initiative de l’Ugtt, pourrait-il constituer la solution ?

Tout renvoie au contexte de crise en 2013, et on se souvient tous du rôle qu’avait joué l’Ugtt pour sortir de la crise. Il faut qu’il ait une partie capable d’apporter ses propres solutions. L’initiative de la Centrale syndicale est à saluer.

Peut-on vous voir sur la même table avec Al-Karama ?

Chaque dialogue national doit être construit sur un ensemble de valeurs et de considérations, les différents protagonistes doivent s’y conformer s’ils veulent y prendre part. Sauf que c’est la partie initiatrice qui doit mettre en place certaines conditions pour réussir cette initiative. Je pense que l’Ugtt procédera de la sorte.

Des Tunisiens appellent le gouvernement à réviser ses mesures sanitaires, notamment après l’apparition d’une nouvelle souche du coronavirus. Qu’en pensez-vous ?

Malheureusement, les mesures déjà mises en place ne sont pas respectées. La situation est franchement très difficile, nous devons certainement adapter ces mesures au contexte international.

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