Après plus de cinq semaines de tiraillements politiques, de tension et d’échange d’accusations, le président du Parlement, Rached Ghannouchi, sous pression, a fini par céder et condamner la violence exercée par les députés d’Al-Karama contre ceux du bloc démocratique. On aurait pu éviter tout ce qui s’est passé, si on était parvenu à faire prévaloir la voix de la sagesse, sauf que les calculs politiques ont malheureusement conduit à une situation de blocage qui a mis en péril la santé des députés du bloc démocratique ayant entamé une grève de la faim.

Vendredi, la détérioration de l’état de santé de quelques députés grévistes a précipité la publication d’un communiqué de la part du président de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), Rached Ghannouchi, condamnant ces actes de violence survenus le 7 décembre dernier sous la coupole du Bardo.

Le communiqué, signé Rached Ghannouchi, condamne fermement «la violence physique» exercée par des députés de la coalition Al-Karama contre des élus du bloc démocratique. «Cette agression constitue un précédent dangereux qui ne devrait pas se répéter», a-t-on communiqué. Et de préciser que cette condamnation intervient après avoir pris connaissance des circonstances de l’agression contre les députés Anouar Ben Chahed, Samia Abbou et Amal Saïdi.

Au fait, cette condamnation intervient pour mettre fin à une journée mouvementée à l’ARP. En effet, vendredi dernier, l’état de santé des députés du Courant démocratique ayant entamé une grève de la faim s’est nettement détérioré. Un médecin a même été convoqué pour faire son diagnostic, affirmant que la députée Samia Abbou se trouvait dans un état critique. Un constat appuyé par des certificats médicaux qui a effectivement précipité la publication de ce communiqué de condamnation pour mettre fin à cette situation de blocage. Ce dénouement intervient également sur fond de pression exercée par la députée Abir Moussi en sa qualité de responsable des affaires des députés, contre Rached Ghannouchi, qui a finalement cédé et publié ce texte de condamnation, sur fond duquel la grève de la faim et le sit-in des députés du bloc démocratique ont été levés. En effet, la présidente du Parti destourien libre (PDL) est intervenue à plusieurs reprises et a demandé l’interruption des travaux de l’Assemblée en attendant qu’un communiqué soit publié par la présidence du Parlement.

Rupture entre Ennahdha et Al-Karama ?

Sauf que politiquement parlant, ce pas franchi par Rached Ghannouchi aura un coût et conduira à une redistribution des cartes au sein du paysage parlementaire. Quelques instants après, la coalition Al-Karama a tiré à boulets rouges sur Rached Ghannouchi, considérant cette décision comme une «trahison». En effet, intervenant dans des déclarations médiatiques, Seifeddine Makhlouf, fondateur de ladite coalition et chef de son bloc parlementaire, est allé même jusqu’à dire qu’ils ont été poignardés dans le dos et que ce communiqué aura des répercussions politiques. «A partir de ce moment, j’annonce que plus aucune alliance politique ne nous engage», a-t-il déclaré, faisant allusion à son alliance avec le parti Ennahdha mais aussi à son soutien au gouvernement Mechichi. D’ailleurs, il a clairement annoncé qu’ils ne voteront pas pour le prochain remaniement envisagé par le chef du gouvernement.

Ceci dit, le chef de l’ARP, aurait donné ses garanties à la coalition Al-Karama qu’il ne publiera aucun communiqué de ce genre et que ladite coalition conditionne son vote pour ou contre le remaniement en fonction de cette affaire. En tout cas, Seifeddine Makhlouf l’a prononcé à demi-mots, une rupture entre Al-Karama et Ennahdha pourrait avoir lieu dans les prochains jours et que «cette décision de condamner les députés de la coalition constitue un tournant dans les relations avec Ennahdha». Au fait, ce qui surprend le plus les députés d’Al-Karama, c’est que le rapport de la commission indépendante lancée pour investiguer cette affaire et déterminer les responsabilités ne confirme pas clairement que ces agressions ont été commises par les députés de ce bloc parlementaire, et se contente de dire qu’il y avait un échange de violence.

C’est en tout cas ce que ne cessent de répéter Seifeddine Makhlouf et Abdelatif Aloui, ouvrant le feu sur Rached Ghannouchi, qui a, semble-t-il, changé d’avis et déshonoré ses engagements envers son principal allié idéologique. Ce revirement de position est-il en lien avec la tenue du dialogue national ? Pour certains observateurs, il s’agit en effet d’une distanciation avec la coalition Al-Karama à quelques jours de l’organisation du dialogue national. D’ailleurs, la centrale syndicale, partie initiatrice, et le président de la République, Kaïs Saïed, superviseur de l’initiative, ont posé l’exclusion d’Al-Karama comme principale condition pour réussir ce dialogue d’envergure.

Comme nous l’avons souligné dans un précédent article, cette affaire dépasse de loin la question de la condamnation de ces actes de violence inouïe et porte notamment sur des tiraillements et des calculs politiques au sujet du remaniement ministériel et la tenue du dialogue national. Chacun sa carte de pression, chacun ses intérêts politiques, la situation ressemble beaucoup plus à un jeu d’échecs politique, où le seul perdant semble être la situation sanitaire et socioéconomique du pays.

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