Dans sa nouvelle création, produite par Scoop Organisation et l’Opéra de Tunis, le compositeur tunisien, Yacine Boularès, dresse une passerelle entre les diverses cultures musicales de la Tunisie et la richesse de la culture musicale afro-américaine.

Il était une fois «A Night in Tunisia», un mythique morceau composé par le trompettiste, auteur-compositeur-interprète et chef d’orchestre de jazz américain Dizzy Gillespie vers 1941-1942, devenu un standard de jazz. Gillespie l’avait baptisé au départ «Interlude», avant de déclarer, en ironisant, qu’un génie avait décidé de l’appeler «Nuit en Tunisie».

L’histoire de ce morceau a commencé fin 1941. Après avoir quitté la formation de Cab Calloway avec qui il s’est disputé, Dizzy Gillespie rejoint l’orchestre de Benny Carter. En 1942, l’ensemble est sollicité pour participer à un « soundie » : «A Case of the Blues». Très en vogue au début des années 1940, les « soundies » sont de courts films que l’on pouvait visionner en insérant une pièce dans une machine, à la manière d’un jukebox. D’après Gillespie, c’est lors d’une pause pendant les séances de répétitions pour ce film qu’il aurait composé «Night in Tunisia» :» Je me suis mis au piano et j’ai plaqué quelques accords de treizième et leur résolution, et peu à peu, en égrenant les notes, je me suis aperçu qu’elles formaient presque une mélodie, à laquelle il ne manquait plus qu’un pont et un support rythmique. Dès que je suis sorti de cette séance, j’ai vite noté mon idée». L’anecdote racontée par le batteur et chef d’orchestre de jazz américain, Art Blakey, en présentant en 1954 sa version du morceau et selon laquelle Gillespie aurait composé le titre en improvisant sur le couvercle d’une poubelle, est alléchante mais apparemment fantaisiste car réfutée par le principal intéressé. Gillespie intègre, quelques mois plus tard, l’ensemble de Earl Hines, auquel il propose son arrangement de «Night in Tunisia». Hines revendique la paternité de ce second titre qu’il aurait choisi en raison des événements ayant lieu en Afrique du Nord à cette époque, mais Gillespie nie également cette affirmation. C’est dans l’orchestre de Hines que le trompettiste rencontre le saxophoniste Charlie Parker, qui deviendra un ami très proche et un partenaire de jazz privilégié, ainsi que la chanteuse Sarah Vaughan et Billy Eckstine qu’il suivra en 1944 pour former l’un des premiers ensembles be-bop.

Le premier enregistrement connu du titre est celui de Sarah Vaughan le 31 décembre 1944, sous le nom «Interlude», pour le label Continental. Quelques semaines plus tard, le 26 janvier 1945, Dizzy Gillespie enregistre à nouveau le titre, cette fois sous le nom de « Night in Tunisia » : avec l’orchestre de Boyd Raeburn et plus de cuivres dans l’arrangement. Joué et enregistré à plusieurs reprises, par Gillespie et bien d’autres, le titre devient rapidement très populaire. Il est souvent intitulé « A Night in Tunisia », contre l’avis de Gillespie, cependant, qui préfère le titre sans article.

Depuis, le mythique morceau a été repris dans de nombreux styles par de très nombreux ensembles et musiciens. Les versions de Charlie Parker et Miles Davis sont sans doute celles qui ont fait la renommée du morceau sous son titre définitif : «A night in Tunisia».

En 1961, la grande Ella Fitzgerald interprétait la chanson avec de nouvelles paroles évoquant la nuit dans le désert tunisien «La lune est la même lune au-dessus de vous / Rayonnant de sa froide lumière du soir / Mais quand elle brille la nuit, en Tunisie/ Elle brille comme jamais …», disent les paroles.

En Tunisie, on ne peut échapper à cette volonté de se réapproprier cette composition. Ce désir ne peut, d’ailleurs, que s’imposer par lui-même rien que par rapport à l’évocation de notre pays dans le titre.

C’est le cas du saxophoniste et compositeur, Yacine Boularès, qui a entamé lors de son confinement en mars 2020 l’écriture de sa version. Dans cette nouvelle création, produite par Scoop organisation et l’Opéra de Tunis, le compositeur dresse une passerelle entre les diverses cultures musicales de la Tunisie et la richesse de la culture musicale afro-américaine. Avec une rencontre des harmonies et mélodies du gospel et des standards de Broadway avec les rythmes et les modes du mezwed et du stambeli. La promesse d’un voyage musical qui nous mènera des rives de Carthage au port de la Nouvelle-Orléans, en passant par les comptoirs de l’Afrique de l’Ouest où sont nés les rythmes du jazz afro-américain.

Le compositeur a réuni autour de lui des musiciens qui figurent parmi les meilleurs solistes tunisiens : le pianiste Omar El Ouaer, l’ami de toujours et guitariste Hédi Fahem, Youssef Soltana à la batterie, le bassiste Marouen Allam, Lotfi Soua et ses percussions. S’ajoute à ce beau monde, Nessrine Jabeur avec sa voix solaire. Hâte de découvrir !

Charger plus d'articles
Charger plus par Meysem MARROUKI
Charger plus dans Culture

Laisser un commentaire