Notre pays baigne, depuis une décennie, comme chacun le sait dans des conflits parfois violents entre plusieurs forces politiques, sociales et culturelles, dont certaines sont aux antipodes par rapport aux autres, avec pour principale victime l’économie, déjà essoufflée, fin 2010, s’acheminant, à l’époque d’un pas sûr vers une inquiétante impasse.

Chacune parmi ces forces voulant, en effet  imposer, à tous et à tout prix sa propre conception  des choses, à telle enseigne que nous ne sommes encore pas tous d’accord sur la nature de l’Etat et sur le modèle de notre société. Quant au modèle de développement,  il est devenu l’Arlésienne dont tout le monde parle et que personne n’a encore vue. Nous sommes ainsi parvenu au stade suprême de la dépendance, étant devenus incapables de résoudre nos propres problèmes.

Des conflits à n’en plus finir entre ceux qui veulent conquérir le pouvoir politique, avec la ferme volonté de s’y maintenir, d’un côté, et entre eux et ceux qui veulent que l’anarchie règne car elle sert leurs intérêts, de l’autre (ceux qui craignent devoir rendre compte de leurs actes en tant que serviteurs du régime déchu,  les contrebandiers, les corrompus,…). Entre ceux qui veulent changer sa nature (totalement laïc ou pleinement religieux,) et ceux qui veulent qu’il reste à caractère civil.

Et aussi les conflits entre ceux qui sont pour un régime parlementaire et ceux pour un régime présidentiel. Entre les trois pouvoirs, et depuis 2014 entre les deux têtes de l’exécutif. Ce dernier type est devenu pathologique depuis les élections de 2019  et est en train de pousser le pays vers l’inconnu. Un vrai cauchemar.

Des conflits, entre l’Etat, lui-même et la société entière (un conflit de base), entre lui et ceux qui veulent l’affaiblir (y compris certaines puissances étrangères), ou le détruire (y compris les terroristes). Entre ceux qui veulent une économie à caractère social et ceux qui veulent qu’elle devienne encore plus libérale. Entre Employeurs (y compris l’Etat) et employés, entre gouvernements et ceux qui sont sans travail, entre gouvernement et syndicats et autres corporations, etc.    

Travail, liberté et dignité nationale, leitmotiv de la «Révolution tunisienne», dont le processus a démarré le 14 janvier 2011 pour se transformer en un processus de transition démocratique, est, hélas, devenu  aujourd’hui un mirage ou presque. Au diable l’économie et l’avenir des générations futures puisque les antagonistes possèdent en général des revenus les mettant à l’abri du besoin.

Tous ces conflits trouvent leur origine dans la manière dont a été géré le pays depuis 1955, date du premier grand conflit politique interne du siècle dernier, et surtout après 1956, date de son accession à l’indépendance politique et jusqu’au début de l’année 2011. Un Etat dominé par un parti unique et monolithique, lui-même dominé par son chef, et une société dominée par cet Etat-parti.

Résultat de toute cette période, un pays de plus en plus dépendant de l’extérieur, y compris sur le plan culturel, ce qui est très grave. Un pays meurtri par l’injustice, les inégalités et l’ignorance, à tous les niveaux (le mal-développement avec son corollaire, la «rurbanité» galopante).

Et aussi un peuple composé à majorité de soumis, d’assistés, de ceux qui sont les partisans du moindre effort et de consommateurs stériles,  éternel victime de ceux qui contrôlent les points d’accès à tous types de pouvoir, de biens et de services. Pouvoir de l’argent, celui de la contrainte par la loi, celui des circuits de l’information, celui des connaissances, celui des opinions, etc.

Un peuple, dont la tête et le cœur penchent en général pour tout ce qui vient de l’extérieur, dont les compétences ont enregistré d’inquiétantes régressions à partir du milieu des années 1970, qui, petit à petit, va devenir une nébuleuse d’individus  doté chacun d’un statut que nous avons appelé l’anti-citoyen et dont la population occupée est  composée,  à majorité de salariés (dont une bonne partie joui de la sécurité de l’emploi et des congés payés) et qui compte de plus en plus de rentiers et de  trafiquants.

Mais le plus grave de la plupart de tous ces conflits réside,  à notre humble avis, dans le combat à mort que se livrent les composantes de notre société pour définir le modèle que celle-ci  devrait adopter. Il constitue l’essence de toute la tension qui règne dans le pays depuis plusieurs décennies.

Un conflit alimenté par la peur, celle pour un camp de voir la société s’engager de plus en plus dans la libéralisation des mœurs et celle pour l’autre de la voir devenir de plus en plus conservatrice, voire obscurantiste. Un conflit qui a pris une forme politique au sein de l’Université à partir du milieu des années 1970 et qui, après, s’est transformé en une véritable guerre entre l’islamisme et la gauche.

C’est cette peur doublée de frustration qui a permis à notre humble avis la prise d’une bonne partie du pouvoir par l’Islam dit politique représenté par le parti Mouvement En Nahdha (appelé avant 1990, Mouvement de la tendance islamique, MTE), à la suite des élections d’octobre 2011 pour la Constituante. Elle reste l’illustration la plus fidèle des contradictions dont souffre la société et aussi celle de l’influence du projet américano-sioniste pour l’ensemble de la région arabe.

La vie politique est devenue, depuis,  l’otage de conflits déclarés et de jeux malsains, avec une fixation sur le parti En Nahdha, organisation qui garde encore son caractère sectaire, sa gestion financière opaque, ses hommes de mains, ses opportunistes, ceux soumis à son chantage, ses liens douteux avec des parties extérieures et son indigence côté compétences ; à l’image, d’ailleurs du parti au pouvoir de 1956 à 2010 et son satellite social, la Centrale syndicale des travailleurs.

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