Le conflit entre Attessia et Elhiwar Ettounssi nous amène à nous interroger sur la question de la propriété des médias. Qui possède ou contrôle les médias? Quels intérêts se cachent derrière certaines institutions médiatiques ? Quel est le niveau de concentration et de transparence de ces médias ? Tant de questions qui restent sans réponse

Le paysage audiovisuel est de nouveau sous les projecteurs. Après la «guerre ramadanesque» d’audience engagée entre les différentes chaînes concurrentes et le financement des chaînes privées mis au jour, récemment, par la Haute autorité indépendante de la communication audiovisuelle (Haica), une nouvelle affaire surgit pour nous rappeler la complexité de ce secteur et ses énormes enjeux politico-économiques. Il est question d’un conflit, «peu clair», opposant les deux chaînes privées concurrentes Attessia et Elhiwar Ettounssi, provoqué par le patron de cette dernière. De quoi ouvrir le débat sur la question de la propriété des entreprises médiatiques privées.

Tout a commencé par une publication sur les réseaux sociaux, dans laquelle Sami Fehri annonce avoir obtenu l’accord de principe de Ridha Charfeddine, homme d’affaires et président de l’Etoile Sportive du Sahel, en vue de la cession de 49% de ses actions de la chaîne Attessia. Sur son compte Instagram, Fehri a annoncé la nouvelle en publiant sa photo, la main dans la main, avec Ridha Charfeddine, le tout accompagné d’un commentaire provoquant : «Bienvenue Attessia chez Sami El Fehri».

Dans un communiqué rendu public, la chaîne a aussitôt riposté et a démenti les propos de Sami Fehri, estimant qu’il s’agit de «gamineries, de mauvaise blague et d’une tentative pour porter atteinte à son image». Attessia a rappelé que Ridha Charfeddine ne détient plus aucune participation au chiffre d’affaires de la chaîne depuis 2014. Elle a précisé que 51% de ses actions sont détenues par un groupe de sociétés connu et qu’elle n’a aucune intention de recruter Sami El Fehri dans l’immédiat.

Le groupe dont parle le communiqué n’est autre que celui détenu par la famille Jenayah. En effet, 51% des actions de la chaîne sont détenues par ce groupe, alors que 49% reviennent à Lotfi Charfeddine, frère de Ridha Charfeddine, selon un rapport élaboré par l’association Alkhat et Reporters sans frontières (RSF) et publié en 2016.

La chaîne a rappelé dans ce sens que «l’acquisition d’actions d’une entreprise audiovisuelle nécessite le respect des réglementations en vigueur dont notamment une autorisation de la part de la Haute autorité indépendante de la communication audiovisuelle (Haica), dans la mesure où il est interdit de détenir des actions dans différents médias ».

Il faut noter dans ce sens que le décret-loi 116 qui régit  l’activité du secteur audiovisuel en Tunisie n’interdit pas explicitement la propriété d’actions dans plusieurs entreprises médiatiques, mais ordonne, à travers son 15e article, la Haica de veiller à éviter la concentration des groupes de médias et de faire respecter la diversité dans le paysage audiovisuel.

La diversité de l’information en jeu

Si les débuts des hostilités entre les deux chaînes ont commencé il y a quelques mois par un conflit de recrutement de chroniqueurs et d’animateurs, l’actuelle affaire reste toujours confuse en l’absence d’une information claire de la part des deux parties. Mais une chose est sûre : ce conflit nous amène à nous interroger sur la question de la propriété des médias. Qui possède ou contrôle les médias ? Quels intérêts se cachent derrière certaines institutions médiatiques ? Quel est le niveau de concentration et de transparence de ces médias? Tant de questions qui restent sans réponse.

Mais il faut rappeler que derrière la propriété de ces médias résident d’énormes enjeux économiques et notamment politiques d’autant plus que nous sommes à la veille d’un scrutin électoral qui s’annonce décisif. A quel point le pluralisme médiatique est-il sauvegardé en Tunisie ? Nous ne savons pas, dans la mesure où les entreprises médiatiques privées sont appuyées en majorité par des groupes d’influence financiers et que le paysage audiovisuel tunisien est dynamique. Un rapport élaboré en 2016 par l’association Al Khatt et Reporters sans frontières montre, à cet effet, que six télévisions tunisiennes privées, sur dix analysées, ont été fondées ou sont détenues par des personnalités liées au monde politique. On y apprend également que certains propriétaires possèdent des actions dans plusieurs chaînes.

Loin de ces tiraillements entre les deux chaînes précitées, ce que nous pouvons retenir de cette affaire, c’est qu’au sein du paysage audiovisuel tunisien, la transparence au niveau de la propriété des médias n’est pas la bienvenue. Le souci aujourd’hui est de revenir à «une presse aux ordres» des groupes économiques, un fait qui pourrait menacer la diversité de l’information présentée aux citoyens qui s’apprêtent, en effet, à participer aux prochaines élections législatives et à la présidentielle. Un grand chantier auquel doit s’attaquer la Haica, celui de la propriété des médias tunisiens.

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