Artiste complet ayant plusieurs cordes à son arc, le poète, peintre, pianiste, monteur de spectacles musico-poétiques, illustrateur de livres, animateur d’ateliers d’écriture et critique littéraire, Patrick Navaï, poursuit passionnément ses fabuleux voyages scripturaires et picturaux à travers les chemins de la création qui est chez lui un dialogue substantiel entre le rythme et l’image, entre les mots et les encres multiformes, de multiples couleurs donnant de l’épaisseur à la signification et multipliant le coefficient de l’émotion.

Après «L’écho des dits», «les cœurs apostrophés», «Shams le musicien», «Les amoureux du Danube», «Le parfum de Marie de Magdala», il a publié, au cours des dernières années, aux précieuses éditions artisanales «Carnets-Livres», coup sur coup, ses 3 recueils majeurs «Voyages encrés», «Les chemins contrariés» et «Confidences encrées». Français de père iranien, il vient de voir se réaliser l’un de ses vœux les plus chers qui est la traduction à la langue persane de deux de ses livres. Une traduction importante établissant les ponts entre lui-même et le féérique pays paternel et dont s’est chargé, avec brio, le professeur de littérature française et Doyen de la Faculté des Lettres à l’Université de Téhéran, Mohammad Ziar qui est lui-même poète à ses heures. Différents mémoires de recherche ont été soutenus, sur ce poète français aux racines iraniennes, aux Universités de Téhéran et de Sousse. La Ville de Paris lui a accordé sa Médaille (échelon Vermeil), en reconnaissance de son œuvre artistique remarquée.

Dans ses deux livres «Voyages encrés» suivi par «Les chemins contrariés» (dans le même volume) et dans «Confidences encrées» où sa poésie est en résonance avec sa peinture, Patrick Navaï semble apprivoiser, par sa plume comme par son pinceau, une désespérance profonde qui, tels ces vers asymériques et à l’élan régulièrement cassé par les rejets, tombe en chute verticale dans les vicissitudes d’une existence où la poésie, égarée par «la machinerie féroce du moderne» (Lionel Ray), se vide et se meurt ! Comme elle, le poète désillusionné semble se perdre et s’éteindre :

«Aujourd’hui Mes poèmes jonchent la plage La mer Après les avoir noyésLes a rejetés sur le rivage

Ils grisent les yeux vitreux Le corps couvert de sel et la langue bleuie

Pourquoi m’acharnerai-je à marcher sur le sable Sur leur corps épars

Sur les poèmes qui ne sont déjà plus des poèmes Les mouettes elles-mêmes ne les épargnent pas

Elles leur crèvent les yeux et leur déchiquètent le ventre Leur bec rougit même le ciel de midi Hier tu embrassais mes lèvres Aujourd’hui tu embrasses à pleine bouche les nuages Demain tu embrasseras mon cadavre» (p. 92) Pourtant à bien lire ces deux recueils édités ensemble dans le même volume, on ne peut ne pas constater que cette désespérance, dont sont imprégnés certains vers ou qui pointe très discrètement dans certaines peintures, est loin d’être radicale et définitive et qu’une lumière chaude et belle, jaillissant de l’âme du poète et de ses racines lointaines, la baigne régulièrement et la noie en elle, faisant que «la lune (…) s’élève avec une étoile» (p. 4) et qu’il remonte, lui, le poète, «sur le pont/ Voir l’horizon insolent/ Et sentir la mer/ Traversée par de grands poissons» (Ibid.) C’est en effet une volonté artistique plus forte que la désespérance et qui, continûment, motive le projet de Patrick Navaï de partir et de repartir vers le monde qu’il étreint de toute ses forces y cherchant humanité, amour, espoir et chant et y voyageant sur tous les chemins, ouverts ou contrariés, afin de trouver le Sens, l’intarissable beauté du très pur, l’Autre qui est aussi un cœur, un souffle ému, un horizon de pluie et de fécondité, le poème des poèmes. Et ce monde vers lequel il dirige son voilier de roses «est femme» (p. 26), c’est-à-dire silhouettes évanescentes et belles, courbes pleines, tendresse et fertilité, don de soi-même : «Sur le navire J’enlace toutes les femmes de la terre Toutes les sirènes de la mer Venues s’aventurer à bord

Et je mange leur miel Avec volupté…» (p. 82) Jamais ce monde tendre et enchanté, qui se dessine dans l’encre féconde de Patrick Navaï et sur le territoire incandescent de ses rêves colorés, n’a été si beau et si marqué de candeur ! On y est en compagnie des oiseaux et des poissons, des coquillages, de ce fabuleux navire qui est la vie-même et «dont la proue vous ouvrira la poitrine mieux que le bistouri d’un chirurgien» (p. 13). Car, c’est bien cela voyager en définitive, pour Patrick Navaï : c’est être en plein dans la vie, se laisser emporter par elle, voler de ses ailes à elle et cueillir sur sa route ses lunes et ses étoiles, tous les fruits délicieux et rares qu’elle sait donner à ceux qui savent la prendre et partir avec elle vers la mer ou vers le vent, vers les larges terres hospitalières de la création où, artiste jusqu’aux bouts des doigts, Patrick Navaî «détient la qualité rare/ De donner un visage au néant/ Un corps à l’absence/ Un souffle à la pierre taillée» (p. 150) et une sensualité fine et savoureuse à ces pages majoritairement blanches où les syllabes souvent fort peu nombreuses et comme éphémères ne s’écrivent dans des poèmes brefs et incisifs aux rythmes courts que pour souligner l’écart profond entre la voix pudique, ramassée, qui monte et s’éloigne aussitôt, et le silence grand, empli de toutes les vibrations et clameurs. Clameurs de la mer qu’on traverse et où «tout commence et finit» (p. 103), clameurs du monde dans lequel on plonge son corps et ses rêves d’émancipation, et clameurs enfin de soi-même aux prises avec ses souvenirs, ses songes et ses «vieilles cicatrices» (p. 94).

Dans ces «Voyages encrés» le long des «chemins contrariés» et des «confidences encrées», écrire et vivre semblent être la même chose chez Patrick Navaï qui, en écrivant, en peignant, ne fait que fertiliser, à travers le frémissement des mots et la généreuse variabilité des formes, un désarroi intérieur, une ombre cachée se profilant autour de sa vie, un passé ancestral, riche et beau, qu’il n’a pas vraiment vécu, mais qui vit dans son corps et dans ses meubles, une mémoire enclose en lui-même et qui, invisible, cadence son imaginaire, ses formes très marquées et ses couleurs. Couleurs de plus en plus chaudes et vives qui flottent sur une quasi constante toile de fond noire qui serait ce passé insondable, cette zone sombre au fond de la mémoire, ces villes presque oniriques que l’enfance a racontées au poète et qui, vaporeuses et lointaines, continuent à l’appeler du côté de la mer Caspienne. Et il suffirait au lecteur de pénétrer dans la demeure de ce poète franco-iranien pour écouter, sur les murs, sur les tapis et sur les images, l’appel insistant, en sourdine, de ces villes mystérieuses, leur chant intarissable que savent rythmer aussi les doigts habiles, initiés très tôt aux touches et cordes magiques, de son fils, Shams le musicien, jouant à merveille du Suntour iranien. Et c’est une demeure bénie, placée sous le signe de l’amour et où la vie fait bon ménage avec l’art et avec cet éternel voyage de Patrick Navaï et des siens sur les chemins croisés des visages et des cultures.

«Te voilà en perpétuelle partance

Pour la terre de Zarathoustra Emportant d’énormes malles Contenant l’Iran de ton père L’Occident de ta mère (…) Encore enflammé par les baisers brûlantsDu sable de la mer Caspienne Encore enivré par le parfum Des orangers de la province de Mazandaran Encore vibrant de la voix intarissable des poètes S’élançant des prunelles des belles» (p. 73) Poésie de très bonne qualité et peinture toute poétique, riches en références persiennes et en imagination, qui ne représentent pas ici les deux éléments distincts des mêmes livres, mais les deux formes complémentaires et interactives du même élément qui est cette «poiêsis» (création) où tout se rencontre et fusionne avec le quotidien, le domicile d’art, la musique et «l’inflexion des voix chères qui se sont tues» (Verlaine) ou qui continuent à chanter la vie par-delà toute désespérance !

Patrick Navaï, «Voyages encrés» et «Les chemins contrariés» (dans le même volume) et «Confidences encrées», poésies et encres, Paris, éditions «Carnets-Livres» MMXI, ISBN: 2 916154-54-X et 2-916154-78-7. http://carnets-livres.over-blog.net.

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