Loin d’être un phénomène nouveau, la fuite des cerveaux s’intensifie d’une année à l’autre. Les chiffres dévoilés confirment une tendance vers la hausse qui devrait interpeller l’ensemble des acteurs politiques et économiques. Sécurité, épanouissement, valorisation, évolution de carrière sont inévitablement les maîtres-mots qui motivent cette mobilité. Ce sont ces mêmes éléments que les entreprises devront placer au cœur de leurs stratégies de management des talents.

L’expatriation séduit de plus en plus les «cerveaux» tunisiens. Beaucoup de médecins, ingénieurs, informaticiens,professeurs, chercheurs, enseignants… et autres profils, formés en Tunisie, voient leur avenir sous d’autres cieux. Même nos jeunes bacheliers lauréats, et en l’absence de débouchés dans leur pays d’origine, sont poussés chaque année à focaliser leur attention sur l’étranger.

Cette fuite dévoile une Tunisie bloquée, bercée par de fausses promesses et aux effets d’annonces démesurés, et incapable d’offrir des conditions d’épanouissement recherchées ailleurs. L’exode des professionnels hautement qualifiés génère non seulement des rendements de l’éducation négatifs car les investissements consacrés à l’éducation, financés par le pays d’origine, profitent au pays de destination, mais aussi un stock réduit de main-d’œuvre qualifiée disponible pour les entreprises, affectant ainsi les possibilités pour le pays d’attirer l’investissement direct étranger et de promouvoir des branches d’activité exigeant un haut niveau de connaissances.

La cheffe du gouvernement, Najla Bouden, a déclaré au mois de mai dernier, en marge des travaux du Forum économique mondial de Davos, en Suisse, que la fuite des cerveaux est préoccupante, assurant qu’un tiers des ingénieurs tunisiens ont quitté le pays. Et d’ajouter que «cela représente des pertes importantes dans le domaine de l’investissement de l’Etat pour le renforcement des capacités et limite ses espoirs de parvenir à la prospérité».

A l’heure où les entreprises se digitalisent et l’intelligence artificielle révolutionne, la capacité des entreprises à recruter des profils qualifiés devient, chaque jour, plus délicate. La pénurie des talents est un fait sur le marché de l’emploi, et elle est amplifiée par le phénomène d’exode des cerveaux, que certains préfèrent qualifier de mobilité à l’international. Un phénomène qui n’est pas propre à la Tunisie, certes, mais qui a atteint des proportions parfois inquiétantes.

Des chiffres effarants

La fuite de la matière grise tunisienne suscite une grande polémique alimentée par une guerre des chiffres sans précédent, qui donnent le tournis. A en croire les statistiques avancées, en 2020, 902.300 personnes, toutes catégories, ont quitté le pays (soit 7,65% de la population).Le départ des cadres est, d’après une étude de l’OIT, motivé tant par les mauvaises conditions de vie, la bureaucratie, la corruption, l’instabilité politique que par les offres professionnelles à l’international, garantissant un avenir meilleur.

Cela s’est traduit par une évolution rapide des différentes catégories qualifiées :

– Cadres : 13.670 en 2016, 13.951 en 2017, 14.232 en 2018.

– Ingénieurs : 3.162 en 2016, 3.258 en 2017, 3.354 en 2018.

– Informaticiens : 450 en 2018.

– Médecins : 630 en 2018, 900 en 2019, 2.700 en 2022.

– Enseignants-chercheurs : 2.300 en 2018, 4.000 en 2019.

La migration des médecins a constitué un fait à noter «car si leur nombre total entre 2015 et 2018 atteint 605, il concerne, en majeure partie, des médecins séniors (447). Ce qui constitue une véritable perte pour le système tunisien de santé».

De même, il s’avère, selon l’Ordre des Ingénieurs Tunisiens, «que 100.000 cadres ont quitté le pays entre 2011 et 2017 (contre 64.000 avant les évènements de 2011) et que ce mouvement s’est accéléré depuis (en faveur de l’Allemagne et de la France essentiellement)».

La pandémie Covid-19 n’a pas été sans conséquences sur la migration des compétences dans la mesure où une semaine de confinement constitue une perte de 1% du PIB et de 35.000 emplois.

Le débat organisé par le Forum Ibn-Khaldoun pour le développement portant sur la fuite des cerveaux en Tunisie : état des lieux et réflexions prospectives, a montré «qu’à la fin 2020, la Tunisie comptait 1 million de chômeurs (dont 450.000 au cours de la période post pandémie) et avait enregistré une baisse de 34% du nombre de visas Schengen délivrés entre 2019 et 2020. Le taux de chômage des diplômés de l’enseignement supérieur s’en est ressenti, passant de 29,2% en 2011 à 30,1% en 2021, malgré la mise à disposition de certaines procédures de migration assouplies et d’avantages exclusifs aux cadres arrivant dans l’espace européen à partir de 2016 dans les domaines de l’enseignement, de la santé et de l’ingénierie».

Parmi les facteurs économiques et sociaux à l’origine de la migration des compétences, citons :

– L’importante inflation enregistrée à partir de 2016 (augmentation de l’ordre de 50% après 2011).

– La corruption ayant conduit à la détérioration du service, de l’éducation et de la santé publique.

– L’augmentation de 147% du taux moyen du marché monétaire (TMM), entre 2012 et 2020.

– Le taux de change (Dinar-Euro) nettement en défaveur du Dinar

Mesures d’accompagnement

Afin de limiter l’exode des cadres tentés par l’expatriation, le gouvernement se doit de créer un écosystème technologique basé sur les enjeux sociétaux majeurs de demain et de soutenir la croissance par des projets à haute valeur ajoutée dans les secteurs prioritaires et filières technologiques présentant un avantage comparatif pour le pays.

Des mesures d’accompagnement, dans le cadre d’un système d’incitation, d’information, de supervision et de certification des compétences, s’avèrent nécessaires pour guider les cadres à la recherche d’une situation qui réponde à leur ambition.

Lors du débat du FKD, différentes initiatives ont été suggérées qui, seraient de nature à répondre aux besoins technologiques de l’industrie tunisienne et de faciliter l’intégration des compétences dans le développement du pays :

• Centrer l’intérêt sur quelques domaines à privilégier.

• Développer la «certification des compétences» pour mettre en adéquation la formation des capacités avec le contenu technologique des industries.

• Mettre à niveau les plateformes technologiques des technopoles et des pôles de compétitivité.

• Impulser un partenariat tuniso-étranger de haut niveau pour des objectifs ambitieux gagnant-gagnant dans la télémédecine.

• Créer un observatoire des métiers technologiques et de l’emploi scientifique pour décrire les réalités en termes d’activités, de capacités et de connaissance.

• Promouvoir le partenariat université-industrie pour une valorisation socioéconomique des doctorants scientifiques.

• Développer d’ambitieuses infrastructures de promotion de prestations d’enseignement supérieur et de médecine en direction des pays africains.

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