L’historien et écrivain Alfonso Campisi à La Presse : «L’histoire que je raconte n’appartient pas au passé, elle se répète encore et toujours»

 

Dans une nouvelle publication intitulée «Paroles et images d’une histoire mineure : l’immigration sicilienne en Tunisie entre le XIXe et le XXe siècles», sous le haut patronage de Monsieur le ministre des affaires étrangères, de la migration et des Tunisiens à l’étranger,  Alfonso Campisi, en collaboration avec Flaviano Pisanelli, plonge dans les méandres de l’histoire souvent méconnue des Siciliens immigrés en Tunisie. Au cours de l’interview, l’auteur explique, également, le devoir qu’il ressent de raconter l’histoire de sa famille et de toutes les familles siciliennes en Tunisie. Alfonso Campisi, en tant qu’historien soucieux de la vérité, souligne des parallèles avec les discours contemporains sur l’immigration. Entretien.

Vous avez coécrit avec Flaviano Pisanelli «Paroles et images d’une histoire mineure : l’immigration sicilienne en Tunisie entre le XIXe et le XXes siècles». Vous commencez le livre par cette phrase toute simple : «Je me sens profondément sicilien et tunisien», c’était vraiment important de commencer le livre par cette phrase toute simple mais tellement complexe au fond ?

Tout à fait, c’était important. J’ai voulu bien préciser cela, en fait, parce que je me sens, en effet, à part, bien évidemment, le fait que je sois méditerranéen, je me sens à la fois tunisien et sicilien. Je le suis déjà de par ma famille, qui est arrivée ici en Tunisie en 1830. Ensuite, c’est vrai que la Tunisie est toujours présente dans toute ma vie, si l’on peut dire, tous les jours. Donc, je voulais vraiment insister sur ce point, car c’est un point identitaire aussi. Pour moi, c’est très important. C’est pourquoi j’ai voulu commencer le livre par cette phrase. De plus, ceci est un point commun avec Flaviano. En fait, bien qu’il ne soit pas un Sicilien de Tunisie, il travaille et vient souvent en Tunisie depuis trente ans. Donc, même pour lui, la Tunisie occupe une place très importante. Il réalise plutôt un travail de recherche historique et aussi linguistique. Il y a une partie qui concerne la langue parlée par les Siciliens de Tunisie, par notre communauté, et les séculaires tunisiens.

Et vous dites également que c’est finalement un devoir de raconter l’histoire de votre famille, plus largement de celle des familles siciliennes venues en Tunisie, quelle en est la raison ?

Je travaille sur ce sujet depuis 25 ans. J’ai rencontré alors une vieille Sicilienne de Tunisie, elle m’a dit «monsieur vous savez que personne n’a jamais parlé de notre histoire, de l’histoire des Siciliens de Tunisie, de cette migration, j’aimerais bien que vous en parliez».  Cela m’avait beaucoup touché à l’époque, elle m’a dit «vous savez, on nous appelle toujours le peuple muet ou “des morts-nés”».

C’est terrible et le peuple muet cela veut dire qu’on ne lui a jamais donné la parole et c’est vrai, en fait, parce que je connaissais cette histoire de l’immigration mais je connaissais à peine les grandes lignes de cette histoire. Quand on commence à creuser on trouve vraiment de très belles histoires, mais aussi des histoires terribles de cette communauté.

Vous parlez des Siciliens, à ne pas confondre avec les Italiens, n’est-ce pas ?

Voilà et c’est aussi cette différence que j’ai voulu faire quand j’ai commencé mes recherches sur les Siciliens de Tunisie.  Parce qu’en fait, vous savez ce que nous appelons l’émigration italienne en Tunisie a commencé bien avant l’arrivée des Français et du protectorat français, elle a commencé aux alentours de 1800 donc au XIXe siècle. Il s’agissait en fait de deux communautés totalement différentes par la langue, parce que les Siciliens étaient siculophones et les Italiens, quand je parle d’italien je me réfère en fait aux Livournais qui étaient plutôt donc la composante intellectuelle et juive. Ils étaient tellement différents, leur langue et aussi leur religion étaient différentes. Le Sicilien était catholique et les Livournais et les Toscans étaient plutôt juifs. La plupart des Siciliens étaient donc des maçons, des ouvriers alors que les Livournais faisaient plutôt partie des intellectuels, des maîtres d’école, des médecins, des professeurs, des avocats, etc.

Vous dites que dans cette Tunisie multiculturelle à l’époque, les Siciliens étaient beaucoup plus proches des Tunisiens que des Français ou des Italiens finalement.

C’est bizarre quand même, parce que c’est vrai que les Siciliens représentaient 90% de cette communauté, de cette collectivité italienne, donc vous imaginez qu’est-ce que cela représentait! Déjà, il fallait leur rendre aussi hommage. Les Siciliens vivaient à côté des Tunisiens, cela veut dire dans des quartiers qu’on appelait à l’époque les quartiers arabes ou la ville arabe, donc de la médina par exemple ou les quartiers de Bab Souika ou de Bab Saâdoun. En fait, les Siciliens et les Tunisiens vivaient dans les mêmes conditions sociales, il faudrait le préciser.

Le Sicilien était un petit peu entre les deux, cela veut dire qu’il faisait un peu le trait d’union entre les colonisateurs et les colonisés, plus proche du Tunisien en tout cas que du Français. Les Siciliens parlaient très bien le tunisien donc il y a eu cette «contamination» linguistique et pas seulement culinaire et culturelle.

Mais on a aussi l’impression que les Siciliens ont vécu la même injustice que les Tunisiens pendant la colonisation. Par exemple, vous indiquez que les Français, en particulier, ont souvent considéré les Siciliens comme un danger réel pour la stabilité de leur pouvoir, ce qui a, par ailleurs, favorisé un rapprochement réel entre les Tunisiens et les Siciliens qui habitaient, vous l’avez dit, souvent, dans les mêmes quartiers. Ils avaient ainsi la possibilité de tisser des relations culturelles et sociales.

Tout à fait, c’est vrai qu’ils représentaient un danger. Il suffit de lire tous les vieux articles de journaux, par exemple de La Dépêche ou d’autres quotidiens de l’époque, pour se rendre compte de ce «danger sicilien», d’après les Français. Ils avaient vraiment peur de cette communauté qui était en augmentation constante. Vous savez, on est vraiment juste à côté, Pantelleria et le Cap Bon sont distants de 57 km, donc les gens arrivaient aussi en barque. Aujourd’hui, on voit en fait le même modus operandi du sud vers le nord, mais, avant, on le voyait du nord vers le sud. C’est vrai que cette communauté sicilienne augmentait de jour en jour, et les Français étaient beaucoup moins nombreux par rapport aux Italiens en général. C’est pour cela qu’ils commencent un peu à crier à ce danger italien et au danger sicilien. Dans la presse de l’époque, ils appelaient à arrêter cette émigration clandestine».

La communauté italienne était à peu près formée de 200.000 personnes, ce qui était énorme, car cela représentait 10% de la population tunisienne. En plus de cette population déclarée, il y avait ceux qui arrivaient en barque sans papiers de manière clandestine. Des affiches avaient été publiées et imprimées à l’époque disant «Arrêtons ce fléau», car le Sicilien était décrit comme un individu assez dangereux. Ces discours ressemblent à ceux que l’on retrouve aujourd’hui dans d’autres pays occidentaux vis-à-vis des Arabes, des Turcs, des Indiens et des Pakistanais. Il y avait cette peur de l’autre, et en plus la peur que la Tunisie devienne italienne, donc la communauté sicilienne dérangeait.

Les relations entre Italiens et Français en Tunisie n’ont jamais été bonnes, car les Italiens, il faut l’admettre, avaient cette intention d’occuper également la Tunisie. L’histoire doit être racontée telle qu’elle est. Ma famille maternelle, par exemple, les Caruso, a été forcée de partir de Tunisie en 1943, l’Italie et la France étaient en guerre pendant la Seconde Guerre mondiale. La communauté italienne en général, et sicilienne surtout, en Tunisie à l’époque, a beaucoup souffert de cela.

En 1943-44, c’est le seul moment dans l’histoire de cette communauté italienne en Tunisie, où les Siciliens ont été expulsés, en fait. Et expulsés par qui ? Par les Français. Pourquoi ? Parce que c’était une bonne excuse, en fait. Tout le monde était fasciste, pro-Mussolini, etc. Ma grand-mère racontait comment cela s’est passé, et c’était terrible, car les soldats français venaient frapper à votre porte et vous disaient : «Vous avez 30 minutes pour quitter la maison. Tu plies tes bagages, tu sors, tu dégages».

Cela nous rappelle d’autres histoires contemporaines

Bien évidemment, oui. Mais voilà, c’est pour ça que cette histoire n’appartient pas au passé, en fait. C’est ce que je veux démontrer dans mes écrits. Cette histoire ne relève pas du passé. Cette histoire se répète encore et toujours. On le voit aujourd’hui en Palestine, avec tout ce qui se passe, les horreurs en cours. Donc, vous voyez, c’était comme ça, en 30 minutes, allez hop. Et ce qui était très grave, c’est que parfois dans la même famille, il y avait, par exemple, la mère qui avait la nationalité française tout en étant sicilienne, car, là aussi, il y a toute une politique de naturalisation appliquée par la France. Et le père, par exemple, était resté italien, sicilien. Donc, on séparait ces familles, c’est-à-dire on laissait la mère avec peut-être des enfants en bas âge en Tunisie et le père on l’envoyait dans le petit village d’origine de sa famille. Donc, vous imaginez, on vous envoie dans un petit village de votre grand-père, par exemple, que vous ne connaissiez pas. Donc il y avait vraiment des histoires, et j’ai pu interviewer beaucoup de personnes qui m’ont raconté comment ce drame a été vécu.

Il y a, en effet, un déchirement familial terrible. Après cela, ces femmes et leurs enfants se sont retrouvés sans argent, sans métier, et souvent ce sont les voisins tunisiens qui les ont aidés. Moi, j’ai rencontré et interviewé quatre ou cinq personnes qui m’ont raconté comment ils s’en sont sortis : «Nous, on est là, nous sommes vivants grâce aux Tunisiens, nos voisins, car ce sont eux qui nous ramenaient tous les jours à manger, qui nous ont hébergés chez eux». Donc, vous voyez, il y a de très belles histoires. Dans les drames, il y a parfois de très belles choses, et c’est ce qui est beau.

Alors, à quoi ressemblait la Sicile à l’époque, parce qu’on n’a pas parlé de la Sicile, à ce moment-là, lorsque les Siciliens venaient en Tunisie?

C’était terrible, il faut le dire, je ne dis pas que c’était la famine, mais presque. Donc, vous savez, le sud d’Italie a toujours été une région du monde pas encore développée, surtout après l’unification de l’Italie, parce que avant, le sud de l’Italie était le moteur économique de ce pays. Après l’unification de l’Italie, en 1861, les choses ont tellement changé. Mais, en Sicile, il y avait deux gros problèmes. Il y avait les problèmes économiques et il y avait le problème de la mafia, un problème toujours présent. Cela signifie que beaucoup de familles quittaient la Sicile par peur de la mafia. Donc, des gens que j’ai pu interviewer m’ont affirmé qu’en fait, la mafia voulait prendre possession des biens de ces familles, qu’ils soient de petits lots de terrain, des chèvres, des moutons… La mafia envoyait un message à travers quelqu’un, disant simplement que, à partir de demain, la terre leur appartenait. Si vous n’êtes pas d’accord, on vous tue. Point final. Les gens ont commencé à avoir peur et ils quittaient la nuit même. Ainsi, de nombreuses familles ont émigré vers la Tunisie.

Lorsqu’ils ont été obligés de quitter la Tunisie, ces Siciliens ont préféré partir ailleurs et non pas revenir en Sicile. Aux Etats-Unis par exemple… Pour quelles raisons ?

Bien sûr, ils ne voulaient plus remettre le pied dans leur village. D’ailleurs, beaucoup n’ont plus remis le pied là-bas. Mais aussi parce qu’il n’y avait rien à faire. Car, il n’y avait pas de travail. Vous savez, nous, on a eu en Italie un boom économique dans les années 60. Mais ce boom économique était seulement dans le nord du pays, pas au sud. Ainsi, revenir en Sicile pour faire quoi en fin de compte ? Ceux qui avaient peut-être des biens pouvaient y revenir. Mais c’était plutôt des familles qui habitaient la côte de la Sicile, dans les villes côtières. D’ailleurs, du côté paternel, les Campisi, nombreux ceux qui ne sont jamais revenus en Sicile. Il y avait juste mon grand-père, mais tout le reste de la famille est parti aux Etats-Unis. D’ailleurs, j’ai plein de cousins qui vivent aujourd’hui aux Etats-Unis.

Ont-ils réussi ? Est-ce qu’ils ont trouvé ce rêve américain qu’ils ont cherché ?

Vous savez, à l’époque, aux Etats-Unis, il y avait du travail, et l’économie était assez florissante. Donc, voilà, ils se sont facilement intégrés. Cependant, intégration facile ne signifie pas sans difficultés, il faut le dire. Ils ont fait l’expérience du racisme et ont rencontré des difficultés économiques également.

Votre travail n’est vraiment pas terminé sur la Sicile et les Siciliens ?

Non pas du tout, il y a beaucoup de choses encore à découvrir…

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