«Mokhtar Latiri, un ingénieur avec au poignet droit, un appareil photo», de Dora Latiri : Le parcours glorieux d’un grand commis de l’Etat

 

Quand elle parle de son papa, Dora Latiri fait preuve d’une pudeur admirable. Car c’est dans des mots simples, retenus, sans fanfaronnade ni éloges dithyrambiques, qu’elle l’évoque, lui, Mokhtar Latiri (1926-2007) qui est pourtant une figure bien glorieuse de la Tunisie de la postindépendance, un grand parmi les grands, l’un des premiers bâtisseurs de l’État tunisien moderne qui mérite tous les honneurs, tous les hommages, et dont la vie lumineuse et les immenses réalisations rempliraient bien des livres ! Mais qui les écrirait donc, ces livres, sinon la patrie reconnaissante et, bien sûr, sa fille fidèle, admirative, férue de photos, de mémoires et d’écriture

« Mon père était un personnage public. Pour moi il était d’abord et avant tout mon père. Longtemps après sa mort, si je me souviens à la fois de son intransigeance —parfois brutale— et de sa générosité joyeuse, ce sont les souvenirs heureux de lui qui prédominent en moi » (p. 7).

De lui, de ce qu’il était et de ce qu’il a réalisé, Dora Latiri, modeste, ne compte pas dire grand-chose dans ce nouvel écrit photographique qu’elle vient juste de publier, sous le titre de « Mokhtar Latiri. Un ingénieur avec, au poignet droit, un appareil photo ». Elle laisse le soin d’informer sur cette légende nationale ayant largement marqué son temps, à ses réalisations grandioses témoignant de sa grande valeur d’ingénieur visionnaire, illuminé, et racontant son parcours d’exception : c’est donc lui dont le génie des mathématiques le propulsa, au début des années quarante, comme par enchantement, de la petite école franco-arabe d’Hammam-Sousse et du Collège de Sousse, vers le prestigieux Lycée Louis-Le-Grand, à Paris et vers ensuite les non moins prestigieuses « Ecole polytechnique » et « Ecole Nationale des Ponts et chaussées » où il réussit fort brillamment ses deux diplômes d’ingénieur (1949 et 1951). Et c’est bien lui aussi qui, patriote dévoué et nationaliste de la première heure, rentra aussitôt à son pays pour le servir de toutes ses forces et avec ce dévouement sacerdotal et cet amour presque religieux qui n’avait d’égal que celui qu’il vouait pour sa femme, « sa muse et son soutien constant» (p. 62) dont l’image avec celle de la Tunisie « se fondaient, pour lui, l’une dans l’autre » (Ibid.). Et c’est encore lui qui, deuxième ingénieur tunisien hautement formé en France dans les temples de l’ingénierie et de l’urbanisme, après Mohamed-Ali Annabi (1905-1962), et grand commis de l’Etat, fut chargé des grands travaux d’aménagement du territoire tunisien à la fin des années cinquante et jusqu’à sa retraite, en 2004, juste 3 ans avant son extinction. Ainsi réalisa t-il des œuvres grandioses, des prouesses techniques sans égales, des ports et des aéroports, des centrales électriques et des complexes touristiques, des ponts et des barrages, des établissements universitaires (L’Ecole nationale d’ingénieurs tunisiens (l’Enit), en 1968 et l’Institut de micro-informatique, plus tard), des salles omnisports, des coupoles, des patios et des mosquées à l’architecture magnifique dont celle par exemple de « Mâlik ibn Anas » située au nord de la ville de Carthage et jouxtant le Palais présidentiel, ou celle dont il avait dirigé, au cours des années soixante, les travaux de construction et qui se situe au beau milieu de la « Rahba » de son village natal Hammam-Sousse (village dont il était le Maire de1966 à1975). Une mosquée admirablement marquée par ses touches d’artiste et qu’il avait dédiée, par amour et reconnaissance, à son « père Abdesslem surnommé El Ghoul (qui) exerçait suivant la saison le métier de maître-maçon, maître-tisserand ou agriculteur (et qui) était réputé pour sa maîtrise de la calligraphie arabe et sa connaissance du Coran » (p. 25). Mais qui était aussi le muezzin de la vieille mosquée du quartier sur le terrain de laquelle a été édifiée cette nouvelle mosquée appelée « Jamaâ El Ksar » : « Plus tard à Hammam-Sousse, il élèvera une mosquée dédiée à son père. Les mosaïques sont de l’artiste Hatem El Meki. Il me donne un tirage d’une photo prise les années 70, je lui dis que j’aime comme la mosquée est positionnée au cœur de la ville, il dira, « Oui, à l’échelle humaine » » (p. 55).

Dans cet ouvrage original, Dora Latiri évite en effet le discours panégyrique qui ne semble avoir aucun intérêt pour elle, et ne s’engage pas vraiment dans l’écriture réelle de la biographie de cet homme hors pair qu’elle connaît mieux que personne. A la classique biographie linéaire et fournie, elle préfère plutôt la lecture sémiologique d’une centaine de photos, toutes vieilles et toutes en noir et blanc, qu’elle puise dans « l’archive monumentale » (p. 7) de son père et avec lesquelles elle compose ce livre-album en les enchâssant, comme des diamants rares, dans des textes plus ou moins courts et particulièrement savoureux, parce qu’imbibés d’émotion, de « cette émotion sur laquelle revient l’historienne Arlette Farge lorsqu’elle décrit l’expérience sensorielle de la matérialité de l’archive et sa puissance d’évocation d’un univers et de personnes disparues » (p. 43) : une émotion fine et discrète qui est celle de l’autrice, mais aussi de son père dont elle cite quelques fragments des mémoires personnels et inédits venant compléter le récit d’une vie que racontent dans une espèce de silence tumultueux, en discontinu et par bribes, ces photos où le temps s’est immobilisé avec ces premiers détails sur lesquels s’ouvre le décryptage à la loupe de Dora Latiri, quêteuse de signes, de traces et d’informations : le large sourire de l’Absent (Signification : de toute évidence, un homme charmant !) , son appareil photo au poignet droit (Signification : l’ingénieur est doublé d’un photographe passionné qui aimait figer le temps heureux pendant ces « années glorieuses de la jeune Tunisie indépendante à l’avenir radieux » (p. 27). On sait qu’on lui doit surtout plein de photos aériennes et des photos d’art); son costume coupé par un tailleur italien à « Place de Barcelone », à Tunis (Signification : un homme élégant), et surtout les taches de peinture ayant éclaboussé ce costume et qui (signification) « témoignent de son passage parmi les ouvriers dont il se sentait proche, il aimait rappeler qu’il était fils de maçon » (p. 21) : un homme authentique et humble de l’intérieur, fidèle à ses origines sociales comme le sont souvent les vrais grands !  Quelques pages plus loin, l’autrice dévoile la partie cachée de cette première photo et on découvre alors l’épouse de cet ingénieur, sa fille aînée, les lunettes, celles de l’homme et celle de la femme (Encore un signe d’élégance) et la poussière, presqu’invisible, sur les chaussures de la mère et qui informe un peu sur la vie conjugale et familiale de ce couple paisible, amoureux même : « elle aura traversé le chantier pour le retrouver, peut-être après avoir été chercher ma sœur aînée à la sortie de l’école. Portrait de famille sur un chantier, espace exclusivement masculin au début des années soixante » (p. 28).

D’autres informations positives sur ce bosseur ne sont pas dites par des mots, mais par 6 photos diverses (pp. 15-19 et p. 80) qui ne montrent que des classeurs, d’innombrables classeurs remplissant des étagères entières et dont la plupart semblent contenir des documents relatifs aux multiples chantiers entrepris interminablement par cet ingénieur inépuisable. Nous donnant à lire tout au long de ce livre-album  des textes fort peu longs qui s’apparentent à des notes extraites d’ un journal personnel et qui ne s’astreignent pas à la ligne chronologique biographique où elle fait des sauts et laisse à dessein des trous et des silences, Dora Latiri reconstruit vaguement l’itinéraire vital de son père et les souvenirs qui viennent s’y greffer, à l’aide de tous les éléments, tantôt bien visibles, tantôt peu visibles, qu’elle parvient à appréhender dans son importante matière photographique : le geste suspendu du grand-père calligraphiant des sourates du saint Coran, son œil opaque (tout un récit de famille !), son petit sourire, « la couverture de laine blanche qu’il a tissée et qu’il a ornée d’un fil bleu courant tout en largeur » (p. 37), le double portrait des grands-parents, vraisemblablement heureux, en dépit des peines de leur quotidien, et à qui s’attache indéfectiblement le père bienveillant, La vieille porte de la maison traditionnelle de la grande famille rurale, le chat qui pose en bas de cette porte et qui fait écrire à l’autrice que son père « aimait les chats » (p. 95), le graffiti fort peu lisible sur la porte, le rituel de la « henna », le visage de la cousine Warda (Rose) dont l’autrice donne le prénom à sa petite-fille à qui elle dédie son livre, « l’agrafe légèrement rouillée » (p. 43) qui tient une photo dans l’album du père et qui « témoigne du temps qui a passé » (Ibid.), la punaise noire avec laquelle l’ingénieur-photographe a accroché dans la chambre « où il a passé ses derniers mois » (p. 23) « un portait agrandi qu’il a pris de son père (…) avec son premier appareil photo dans les années quarante alors qu’il était à Paris et qu’il retournait à Hammam-Sousse pendant l’été » (p. 23).

Apparaît aussi sur ces photos dont naissent les textes entrant en interaction avec elles, le visage de la mère, belle, d’un port majestueux, photographiée comme une princesse et après la mort de qui le « père a été dans une détresse totale » (p. 64)et a été même jusqu’à aménager chez lui, dans sa maison de La Goulette, tout un musée avec les photos qu’il avait prises d’elle, sa muse dont il s’est avéré amoureux jusqu’au bout. Le Président Bourguiba qui, pour la construction de la Tunisie moderne, a beaucoup compté sur l’intelligence et le savoir-faire de ce polytechnicien qu’est Mokhtar Latiri, trône, lui, sur 3 différentes photos bien parlantes : seul d’abord, à l’occasion de l’inauguration du port de la Goulette, en 1968 (p. 76). Là, Dora Latiri, attentive au détail, saisit, à l’angle droit de cette photo, une jeune fille en bikini prise, par inadvertance, par le père, pourtant excellent photographe. Elle lui réserve tout un chapitre d’interprétations pertinentes. Sur les deux autres photos (p 82 et p. 88), Bourguiba paraît aux anges aux côtés de son étonnant polytechnicien avec qui il est en « complicité joyeuse » (p. 88). Une complicité révélée par les sourires et les regards et qui en dit long sur la place privilégiée que ce pionnier occupait auprès de ce Président. Lequel,  suite à une conspiration ourdie par des adversaires et des jaloux, le démit quand même, en 1975, de ses fonctions de directeur de l’Enit, après l’avoir beaucoup consulté et même soutenu contre certains de ses ministres. Il le trouvait, comme il l’écrivait lui-même dans ses mémoires, « original, efficace et en définitive sympathique » (Ibid.).Dora Latiri passe sous silence cette injuste éviction de la direction de l’Enit, parce que cela n’a pas l’air d’être essentiel pour elle qui, sans le dire, cherche surtout à capter le précieux lien affectif qui l’attachait à son papa et qui vibre encore dans l’ombre occulte de ces fragments d’archive. Elle ne tient pas, non plus, à préciser que c’est le Président Ben Ali qui le réhabilita en 1989 et en fit son conseiller spécial qui interviendra dans de nombreux et grands nouveaux chantiers. Mais avant de clôturer son livre-album par la photo, très riche en significations connotatives, du vieux poste radio de la famille « Grunding » que son père écoutait, les larmes aux yeux, quand il diffusait les informations sur la guerre de 1967 (p. 108), Dora Latiri tient tout de même à évoquer l’amertume de ce grand commis de l’Etat qui, dans ses ultimes notes de mémoires, écrivit en 2007, année de sa disparition :

« J’ai été le serviteur dévoué à une politique aux antipodes de mes convictions. Toute ma vie j’aurai donc roulé pour des gens sans scrupules, des gens motivés par la soif du gain, acquis à des valeurs que j’ai combattues. Je n’ai été qu’un serviteur traité dans son pays comme un mercenaire au rabais ! J’ai la conviction que tous mes efforts pour défendre des valeurs de probité n’ont été que du temps perdu à retarder la montée d’une société sans foi ni loi » (p. 99). Que c’est triste !

Ecrit dans un très bon français, original et beau, ce livre-album de Dora Latiri constitue un hommage, non pas uniquement à Mokhtar Latiri, mais aussi, et à travers lui, à tous ses semblables parmi les bâtisseurs de la Tunisie moderne dont la mémoire collective ne saurait être que reconnaissante pour eux tous et toutes.

R.B.

Dora Latiri, « Mokhtar Latiri. Un ingénieur avec, au poignet droit, un appareil photo », Sousse, Contraste Editions, collection « Tsawar », 2024, 110 pages. ISBN-978-9938-9713-0-9.

Dora Latiri est lexicographe, professeure-chercheure à l’Université de Brighton, en Angleterre, photographe et écrivaine. Elle a déjà publié chez « Contraste Editions »« Un Amour de tn. Carnet photographique d’un retour au pays natal » (2013) et « Citrons doux. L’Aînée » (2017).

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