Sfax | Faute d’inhumation des corps des migrants clandestins décédés en mer : La morgue de l’hôpital débordée

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Un réseau de passeurs subsahariens s’est formé pour prendre le relais !

Chapitre drames de la mer, survenus au large  de Sfax, qui ont coûté la vie à des migrants clandestins, en route vers les côtes italiennes, les statistiques ne peuvent être qu’effarantes. Selon le juge Mourad Turki, porte-parole des tribunaux de Sfax, du 1er janvier au 31 décembre 2021, la morgue de l’hôpital régional a accueilli 300 cadavres dont 24 de nationalité tunisienne et 274 ressortissants d’Afrique subsaharienne, notamment des Ivoiriens, des Nigériens, des Maliens, des Somaliens…, en plus de quelques Egyptiens, Marocains et Algériens. Puis, du 1er janvier jusqu’au 29 avril 2022,  le CHU Habib-Bourguiba a enregistré l’arrivée de 125 dépouilles de 9 Tunisiens, 2 Marocains et 114 Africains originaires des pays précités.

Ainsi, le sort semble s’acharner sur la Ville de Sfax. En effet, comme si ce n’était pas déjà suffisant, Sfax, qui croule déjà sous les montagnes nauséabondes des déchets ménagers, est actuellement confrontée à un autre casse-tête environnemental. La putréfaction, en pleine mer de corps  de migrants clandestins naufragés, non repêchés, et leur échouage sur les côtes de la région sont un véritable facteur de pollution et constituent une menace sérieuse pour la santé des riverains. De même, pour l’entassement des corps repêchés et ramenés au service de médecine interne du CHU Habib-Bourguiba. En effet, le défaut de places dans les cimetières et, surtout, le prétexte de manque de budget derrière lequel semblent se réfugier les municipalités de la région, constituent un obstacle à leur inhumation.  Et comme l’établissement ne dispose que d’une seule et petite chambre froide mortuaire répondant aux normes, et d’une autre de fortune, avec une capacité d’accueil totale de 40 corps, plusieurs dépouilles sur les 73, en instance d’inhumation, selon les chiffres réactualisés en date du 29 avril, sont alignés à même le sol, dans les couloirs du service de médecine légale, au grand dam du personnel et peut-être même des citoyens.

Outre l’atteinte à la dignité humaine, aussi bien pour les morts que pour les vivants, la pollution visuelle, le spectacle d’une répugnance insupportable, les risques potentiels pour la santé du personnel exigent une prise de décision énergique de la part des hautes autorités de l’Etat, en vue de trouver une solution immédiate et efficiente.

Le médecin légiste a tiré la sonnette d’alarme depuis longtemps

Pour le moment, le service de médecine interne se trouve aux abois. Il semble abandonné à son sort, comptant sur ses propres moyens, d’ailleurs trop modestes pour lui permettre de conserver les dépouilles reçues dans des conditions adéquates. On apprend, à ce propos, que le médecin légiste du CHU Habib-Bourguiba ne cesse de tirer la sonnette d’alarme,  quant à la dégradation continue de la situation, et d’appeler les autorités à prendre les choses au sérieux, sans trouver d’écho conséquent à ses mises en garde. Pourtant, il n’y a plus lieu de tergiverser ou de faire preuve de laxisme : l’urgence d’une intervention sérieuse et rapide revêt les dimensions d’un impératif ! Pour trois raisons essentielles :   l’état de décomposition, déjà très avancé des corps, conjugué au manque flagrant d’espace au service de médecine légale, et surtout l’éventualité, pour ne pas dire la certitude, de l’arrivée de nouveaux corps à l’hôpital, à la lumière des statistiques passées.

A ce propos, il ne s’agit nullement d’extrapolation, comme on pourrait le penser : l’arrivée du printemps, annonciateur de l’amélioration notable des conditions de navigation maritime, s’est accompagnée d’un accroissement conséquent du nombre de tentatives de migration clandestine vers l’Italie.

Rien que durant la même nuit du 22 au 23 avril dernier, les unités de la garde maritime à Sfax ont eu à intervenir 10 fois, dont 6 pour barrer la route à des embarcations chargées de passagers en violation de la loi sur le franchissement des frontières nationales, et 4 pour porter secours à de vieux rafiots sinistrés, à bord desquels s’agglutinaient probablement quelque deux cent cinquante passagers dont 97 ont été secourus, tandis que les autres ont été portés disparus. Comme, en date du 29 avril, le bilan des corps repêchés n‘était que de 37, le nombre de ceux qui seraient rejetés par la mer parmi les deux centaines de disparus, pourrait s’accroître, avec toutes les lourdes conséquences qui pourraient en découler.

Des peines pénales lourdes pour les passeurs tunisiens

D’autres facteurs entrent également en jeu, qui font installer la certitude quant à la réception de nouveaux cadavres, une certitude que justifie l’amélioration continue des conditions météorologiques à l’approche de l’été, mais surtout l’état de délabrement des embarcations utilisées par les passeurs africains. Explication : la condamnation de plusieurs  passeurs tunisiens à des peines pénales lourdes, a fini par en dissuader la majorité, d’autant plus qu’ils ont, depuis peu, une trouvaille qu’ils croient naïvement sans risques : vendre des barques à des passeurs africains, sans se mouiller juridiquement. «Faux!», avertit le juge Mourad Turki, ce procédé ne dégage nullement les vendeurs de la responsabilité et ne les met pas à l’abri des éventuelles poursuites judiciaires pour participation à une entente dans le but d’aider autrui à franchir clandestinement les frontières. Selon la loi,  ils ont à répondre des délits de complicité. Le danger provient en fait de l’état de délabrement des barques «refilées» à prix d’or : elles finissent par céder sous l’effet conjugué de la surcharge, histoire de rentabiliser la traversée, et de l’agression des vagues.

Choisir l’Europe plutôt que la Tunisie

Pourtant, rien ne semble entamer la détermination des «candidats à la mort» ni surtout les passeurs africains qui sont de plus en plus nombreux à prendre le relais des Tunisiens. Et dire  qu’il s’agit de marins chevronnés, des professionnels, l’œil exercé, conscients des périls de la mer et de la forte probabilité d’un drame vu l’état des  barques! C’est que, en fait, ces matelots recrutés dans leurs pays d’origine, viennent à Sfax, « en service rétribué », accomplir une mission. Aussi incroyable que cela puisse paraître, rien ne semble les arrêter ni eux ni, non plus, les passagers qu’ils embarquent !

L’explication de cette attitude inébranlable qui s’apparente à un aveuglement se résume dans les propos -contenus dans une vidéo publiée sur You Tube-d’une jeune Ivoirienne, instruite, titulaire d’un diplôme en gestion commerciale : «…Nous prenons le risque de traverser la Méditerranée, pour aller de l’autre côté où on sera mieux vus, où on sera mieux traités, en Europe, en Italie, en France. La Tunisie, c’est difficile».

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