Entre libertés académiques et risques de normalisation : L’université face aux tiraillements idéologiques

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L’affaire fait actuellement grand bruit. Elle démontre encore une fois que l’opposition à toute forme de normalisation est toujours d’actualité en Tunisie, mais rouvre le débat autour de la préservation de l’université tunisienne des tiraillements idéologiques et de tout discours de violence et de haine.

Cela fait plusieurs jours que la polémique enfle autour d’une participation académique tunisienne à un colloque en France qui traite de l’histoire des juifs de Tunisie. Tout semble jusque-là normal, sauf qu’une université de l’entité d’occupation participe également à ce colloque, d’où la grande polémique.

Ce colloque international qui sera clôturé aujourd’hui, mardi 18 avril, pour traiter de l’évolution juridique des juifs de Tunisie du Protectorat à l’indépendance, est organisé par la Société d’histoire des juifs de Tunisie. Une association française fondée à Paris il y a 25 ans pour favoriser la recherche scientifique sur l’histoire des communautés juives de Tunisie.

Si ce colloque dit réunir, dans «une perspective exclusivement scientifique », les meilleurs spécialistes de l’histoire des juifs de Tunisie», la participation de chercheurs «israéliens» pose un certain problème de normalisation. Et c’est l’enseignant universitaire, le professeur Habib Kazdaghli qui est dans l’œil du cyclone. Il a été invité à enrichir ce colloque. Depuis, une campagne d’accusations de normalisation est portée contre lui.

En effet, en sa qualité d’historien spécialiste de l’histoire contemporaine de la Tunisie et du Maghreb, de l’histoire du communisme ainsi que de l’histoire des minorités religieuses de Tunisie, notamment hébraïque, que Habib Kazdaghli, 68 ans, auteur d’un ouvrage sur l’ancien cimetière juif de Tunis, de Nabeul et du mausolée Yacoub Salama, fut invité à participer au colloque international sur les « Perspectives générales : le statut juridique et religieux des juifs de Tunisie à travers la presse, les revues et les écrits ». Ce dernier a tenu à préserver toute forme de liberté académique et a appelé à tenir l’université à l’écart des tiraillements politiques et idéologiques.

L’Université répond !

L’Université de La Manouba a rendu public un communiqué pour exprimer «son étonnement au sujet de la participation de chercheurs tunisiens dans un événement avec des universitaires israéliens». Estimant qu’il s’agit «d’une tentative de pousser vers la normalisation avec l’État d’Israël». Et ce, «en raison de son soutien inconditionnel aux universitaires palestiniens».

Pour sa part, le Conseil scientifique de la faculté des Lettres, des Arts et des Humanités de La Manouba a décidé de retirer le titre de «professeur émérite» à l’ancien doyen de la faculté, Habib Kazdaghli.

Cette décision fait suite, en effet, à sa participation à Paris à une conférence avec des universitaires israéliens et ayant pour thématique «Perspectives générales : le statut juridique et religieux des juifs de Tunisie à travers la presse, les revues et les écrits». Les membres du Conseil scientifique appellent le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique à prendre en compte cette décision.

Kazdaghli s’explique

Voyant les accusations et la pression parvenir de toutes parts, le concerné a affirmé qu’il participe à ce colloque purement scientifique «en son nom personnel» et ne « représente ni les parties officielles tunisiennes ni son université».

Il a tenu à expliquer que la conférence à laquelle il a été invité étudiera l’aspect académique de la relation entre la religion et le droit chez les juifs tunisiens. «J’y participerai en mon nom personnel et non en tant que représentant d’un pays, d’une organisation ou d’une université».

Ces explications n’ont pas convaincu. Le chercheur fait toujours face à une vague de discours haineux et à des accusations de normalisation.

Cependant, la position exprimée par le conseil scientifique de l’université a fait également l’objet de critiques. Plusieurs universitaires ont crié au populisme et à la politisation des affaires académiques.

D’ailleurs, de nombreux universitaires ont lancé une campagne pour préserver les libertés académiques et éviter toute forme de politisation de l’université. Une pétition en soutien au professeur Habib Kazdaghli a été signée par une cinquantaine d’universitaires et d’activistes de la société civile. « Pour la défense des libertés académiques », ainsi a été titré le communiqué, dans le sillage de la campagne ciblant l’historien et ancien doyen de la faculté des lettres de La Manouba.

«Nous appelons au respect des libertés académiques, à la dépolitisation des activités scientifiques et à la dépersonnalisation des accusations à caractère idéologique, conditions sans lesquelles l’université perd sa vocation d’espace de réflexion et d’échange», a-t-on communiqué.

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