Politique : Un dialogue national pour quelle utilité et quelle légitimité ?

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Encore un appel à un dialogue national au moment où la Tunisie affronte une forte crise économique et une myriade de défis à relever. Vouloir dialoguer à l’infini refait surface, alors que le Président de la République semble ignorer, depuis les évènements du 25 juillet, ces appels. Selon lui, l’heure n’est plus aux discussions stériles mais à l’action.

Cela n’a pas empêché l’Union générale tunisienne du travail (Ugtt) de revenir à la charge après la trêve estivale. Selon la centrale, l’absence de dialogue avec le gouvernement et avec la présidence de la République complique davantage la situation du pays. Le bureau exécutif a dénoncé, en effet, ce qu’il qualifie d’obstination du pouvoir à fermer les portes du dialogue, tout en lui faisant porter la responsabilité des vacances de postes dans certains départements stratégiques. C’est ainsi que la place Mohamed-Ali ne cesse de lancer des appels au dialogue qui « contribuera à trouver une issue à l’actuelle crise politique ». La Ligue tunisienne des droits de l’Homme (Ltdh) a enchaîné, appelant à son tour à un dialogue national « au moment où la crise économique s’est aggravée, exhortant les autorités à assumer leurs responsabilités dans la gestion de la crise et la défense des droits économiques et sociaux ».

La question qui se pose est : faut-il recourir à de nouvelles éditions de dialogue national ? Si en 2015, le quartet avait obtenu le Prix Nobel de la paix pour son soutien à la transition démocratique en Tunisie et d’avoir su limiter la portée d’une crise politique sans précédent, depuis, ces initiatives ont toutes échoué. Interrogé par La Presse sur cette question, l’analyste politique Slaheddine Jourchi estime que « le Chef de l’Etat a parfaitement appliqué la politique du fait accompli, mettant toute la classe politique dans une sorte de passivité. Il écarte de façon catégorique ce genre d’initiatives, d’autant qu’il marque, selon Jourchi, une rupture totale avec quasiment toutes les composantes de la scène politique post-révolution.  « La vérité incontestable est que le Président Saïed est l’acteur principal. Il décide, agit et maintient son autorité de la même manière. Il n’a pas changé et n’a pas dévié de sa vision politique qu’il a annoncée depuis 2013. Dès le début, il a été clair dans son rejet de l’élite politique en particulier », explique-t-il.

Des appels qui n’ont pas trouvé d’écho

Reconnaissant la persistance du froid entre l’Ugtt et le pouvoir en place, il estime qu’un changement politique majeur, y compris l’organisation d’un dialogue national, est à écarter au vu du fonctionnement de l’actuel paysage politique.

Parallèlement, la dernière initiative qui voulait résoudre la crise par le biais du dialogue, initiée par des organisations dont l’Ugtt, est mort-née. Pourtant, les initiatives de la société civile se poursuivent pour parvenir, selon elles, à un dénouement heureux par le biais du dialogue. Sauf que ces efforts restent conditionnés par la prédisposition du locataire de Carthage à s’ouvrir aux négociations, même si pour l’heure, ces appels n’ont pas trouvé d’écho.

La plus importante initiative étant conduite, rappelons-le, par l’Ugtt, la Ltdh et l’Ordre national des avocats tunisiens (Onat), ainsi que le Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (Ftdes). C’est d’ailleurs cette initiative qui commençait à prendre forme en dépit de la réticence de l’Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat (Utica). Parallèlement, quelques questions sont restées en suspens, comme l’éventuelle participation ou non de partis politiques. Facteur qui a affaibli davantage l’initiative, lui faisant perdre le peu de légitimité qu’elle avait au départ.

La ligne de fracture

Et si le pouvoir en place décidait d’accepter ces initiatives, que se passerait-il ? Il faut dire que la classe politique est déchirée et n’arrive plus à se rassembler autour d’un projet politique commun. Avant les évènements du 25 juillet, les divergences étaient tellement profondes que la formation d’un gouvernement durait plusieurs mois. Des conclaves abrités, souvenons-nous, par Dhar Dhiafa notamment. Chaque partie voulait placer ses pions dans les instances de l’Etat, surtout les ministères régaliens. Sans parler de l’hémicycle qui s’est transformé en arène.

Après ces évènements, il y a eu comme un rejet populaire de la chose publique. La classe politique, elle, a sombré dans les divisions. La ligne de fracture étant le 25 juillet, pour ou contre.

D’une part, cela s’explique par le fait que les membres de la classe politique tunisienne appartiennent à différents courants idéologiques, chacun ayant sa propre vision de la manière dont le pays doit être dirigé. Ce qui est un peu normal dans un pays qui aspire à la démocratie. Sauf que ces différences ont conduit à des désaccords profonds sur des questions fondamentales, notamment la nature du régime lui-même. D’autre part, la dernière décennie a montré que l’opposition politique n’a pas pu, selon les observateurs, remplir sa mission de contre-pouvoir. Il ne s’agit pas là de remettre en question le rôle important de l’opposition tunisienne.

Pour résumer, il faut dire que Tunisie fait face à un dilemme de taille qui pourrait mettre en péril le processus démocratique. Un déficit de l’élite politique. Si ces élites désignent, conventionnellement, la minorité de ceux qui dirigent ou qui exercent un pouvoir d’influence sur les affaires publiques, nous assistons à une désertification de la vie politique, notamment dans les rangs des jeunes, et c’est ce qui explique, en grande partie, l’absence de nouveaux leaders politiques.

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